L’AFFAIRE LE PRINCE, le cold case de l’histoire du cinéma: entretien avec le réalisateur Patrick Rebeaud

L’Histoire est écrite par les vainqueurs, c’est aussi bien vrai dans nos anciens livres d’école que dans nos salles de cinéma. C’est pour cela que certaines personnes se donnent pour mission d’ouvrir nos yeux sur d’autres possibilités, comme Patrick Rebeaud…

Alice Guy Louis Le Prince Patrick Rebeaud

Connaissez vous l’Histoire du cinéma, la vraie ? Aujourd’hui, le débat fait rage quant à la paternité des tous premiers appareils de capture et de projection des images. Qui de Thomas Edison ou des Frères Lumières est à l’origine de la première caméra ? Et si je vous disais ni l’un, ni les autres, mais plutôt un certain Louis Augustin Le Prince ?

Vous me direz alors : mais dans ce cas, pourquoi l’aurait-on oublié ? En attendant de pouvoir un jour changer le monde, j’ai pu m’entretenir avec Patrick Rebeaud, réalisateur, qui s’est donné pour mission de réhabiliter Louis Le Prince dans l’histoire officielle du cinéma à travers un film documentaire : L’AFFAIRE LE PRINCE : le cold case de l’histoire du cinéma.

Patrick Rebeaud, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

J’ai fait mes études dans une école d’art, puis à l’IDHEC (actuelle FEMIS (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son ndlr)). J’ai réalisé des films d’animation dans diverses techniques, travaillé sur des magazines (notamment pour ARTE), et réalisé des documentaires. Actuellement, j’écris des projets de fictions et de documentaires.

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Louis Aimé Augustin Le Prince

Aujourd’hui, vous nous présentez un nouveau film documentaire au sujet de Louis Aimé Augustin Le Prince, un personnage important de l’histoire du cinéma mais pourtant inconnu de tous. Pouvez-vous nous le présenter, et nous expliquer en quoi son travail fut d’une importance capitale ?

Le français Louis Aimé Augustin Le Prince a réussi à capter des scènes animées bien avant Edison et les Frères Lumière. Il a inventé des caméras avec lesquelles il a réalisé des prises de vues dans la rue; d’abord à Paris, puis à Leeds en Angleterre. Il a aussi filmé sa famille marchant joyeusement dans le jardin et jouant du bandonéon. Le Prince est un vrai pionnier du cinéma. Il est étonnant que l’on parle si peu de lui. Quatre de ses saynètes existent encore. Mais il en a probablement fait beaucoup plus car il en reste les projets écrits, ainsi que des caméras.

Contrairement à David Wilkinson au travers de son «The First Film», vous avez choisi de vous intéresser à la mort de Louis Aimé Augustin Le Prince et avez nommé votre film « L’AFFAIRE LE PRINCE, le cold case de l’histoire du cinéma ». En quoi la disparition de Le Prince est-elle si mystérieuse et a autant déchaîné les passions à son époque ?

Les documentaires anglophones qui avaient été tournés auparavant racontaient ce que l’on sait de la vie d’Augustin. C’est à dire plutôt sa période heureuse en Angleterre. J’ai fait le contre-champ: ses époques mystérieuses en France. Sa disparition est incroyable. Elle s’est produite à l’instant précis où Le Prince allait faire connaître son travail.

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En Grande-Bretagne, Louis Le Prince est bel et bien reconnu comme l’un des pères du cinéma. Son tournage de trois secondes à Leeds se déroule en 1888, soit trois ans avant Edison et sept ans avant les Frères Lumière.

De toutes les théories autour de sa disparition, je dois dire que celle impliquant Thomas Edison est certainement la plus séduisante pour les adeptes du complot, mais ce n’est pas la seule. Comment avez vous réalisé votre enquête pour faire le tri au milieu de toutes les suppositions de l’époque ?

Mon documentaire est un polar. Je pars à la recherche de Le Prince. Je vais sur les lieux. Je refais le parcours complet du jour de sa disparition. Les précédents chercheurs ont accompli un travail important de fouilles en archives. Pour ma part, j’ai plutôt agi comme un enquêteur. C’était passionnant. J’ai pu franchir le seuil de l’hôtel particulier de son frère, dernier lieu que Le Prince a fréquenté le jour de sa disparition. Avec Jacques Pfend, cinéphile qui s’intéresse à Le Prince depuis des années, nous avons été les premiers « fous de cinéma » (c’est son expression) à entrer dans la maison natale d’Augustin. Cela étant, j’ai aussi beaucoup fouillé dans de vieux documents !

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Une scène au jardin de Roundhay 1888, Louis Le Prince

En parallèle de votre film, vous avez lancé une pétition pour réhabiliter Le Prince et lui réattribuer la paternité de son travail. L’usurpation l’a-t-elle donc effacé de l’histoire officielle du cinéma ?

En fait, l’histoire du cinéma, c’est très compliqué. On nous a tous appris à l’école qu’en 1895, deux frères en auraient eu soudainement l’idée lumineuse. Ça ne s’est pas du tout déroulé comme ça. C’est un processus long. L’aspect « chambre noire » existe depuis des siècles. La découverte de la décomposition du mouvement en image par image s’étire sur une bonne partie du XIXème. Dans cette chronologie, Le Prince est le premier à vouloir inventer le spectacle cinématographique tel que nous le connaissons aujourd’hui. Il est le premier à sortir dans la rue avec un appareil de prises de vues et à réussir à y capter les mouvements de la vie quotidienne. Une chose, notamment est très intéressante : son tout premier film. Il est complètement raté. Cette trace de ses tâtonnements -en plus d’être émouvante- tend à prouver qu’il est le défricheur d’une technique et d’un art en devenir. Les scènes qu’il a enregistrées par la suite sont beaucoup plus réussies.

La culture populaire s’est elle aussi réapproprié l’Histoire du Cinéma, participant sans le vouloir à la diffusion d’une pensée unique.

Après Alice Guy (à l’origine du tout premier film de fiction et dont le travail a été spolié au profit de ses collègues masculins), peut-on espérer voir un jour le nom de Louis Aimé Augustin Le Prince revenir sur le devant de la scène ?

Je l’espère. Ce serait une sorte de victoire du monde de l’art (Le Prince était peintre) sur celui des industriels Edison et Lumière. 

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La caméra mise au point par Le Prince en 1887

« En 1887, le français Louis Aimé Augustin Leprince (Augustin pour les intimes) crée une caméra. Il en fera d’autres jusqu’en 1890, année de sa disparition. Avec ses appareils, il tourne des séquences animées. Quatre d’entre elles nous sont parvenues.

Edison, lui, réalisera ses premiers films trois ans plus tard, et les Frères Lumière… sept ans après !

Augustin Le Prince est donc un pionnier du cinéma. Pourtant… lorsque j’ai tourné mon documentaire « L’affaire Le Prince, le cold case de l’histoire du cinéma », j’ai eu une surprise : contrairement à l’Angleterre (oū Le Prince a habité et où il est reconnu ), les lieux où il a grandi, inventé ou travaillé en France, ne sont pas identifiés pour les passants. Pas la moindre plaque. Aucun panneau. Les villes de Paris, Dijon, Metz, où Le Prince a vécu des moments très importants pour sa vie personnelle ou pour l’histoire du cinéma, n’ont donné son nom à aucune place, rue, ruelle, impasse !

Cela ne vient pas d’une mauvaise volonté de la part des personnes décidant de ces choses-là. C’est plus simple : Le français Louis Aimé Augustin Leprince est méconnu en France.

Proposons de lui rendre justice en demandant que son nom soit mis en valeur sur la voie publique, de sorte qu’il soit connu du plus grand nombre. Cela ne nuira sûrement pas au souvenir d’autres pionniers qui ont aussi leurs mérites, mais qui partageront ainsi un peu de lumière avec  cet artiste chercheur qui a joué un rōle dans l’avénement de cet art que nous aimons tous : le Cinéma ! »

Signez la pétition de Patrick Rebeaud !

Pour plus d’informations:

Le site de Patrick Rebeaud

https://www.bbc.com/news/entertainment-arts-33198686

https://web.archive.org/web/19991128020048/http://www.bbc.co.uk/education/local_heroes/biogs/biogleprince.shtml

http://www.meiermovies.com/wp-content/uploads/2016/06/PioneersOfEarlyCinemaLouisLePrince.pdf

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