Derrière chaque illustration de Yona Rouach, se cache une histoire. L’artiste laisse une large place aux figures féminines dans son travail. J’ai voulu en savoir plus en discutant avec elle.

Yona Rouach a gauche de l'image tourne sa tête vers une de ses illustrations exposée.
© Many ​​​​​​​​​​​​​- Yona Rouach lors de sa première exposition à la Planque à Strasbourg – 2025

Interview de Yona Rouach par la Revue de la Toile

Quel est ton parcours et peux-tu te présenter ?

J’ai toujours dessiné et fait pleins de projets manuels, j’adore créer des choses avec mes mains. J’ai eu la chance que mes parents me laissent poursuivre mon rêve de créer et dessiner sans m’imposer de filière ou de voie précise. Au lycée, j’ai suivi une formation en arts appliqués orientée design. Comme je voulais être en illustration de base c’est un chemin un peu particulier pour y parvenir. Ici, il s’agit de créer pour répondre à une demande particulière, rendre une création utilitaire. Je trouvais ça dissonant et me suis posé la question de l’utilité de la création et de mon art.

Par la suite, j’ai tenté les écoles à Paris, car on m’a orienté là-bas mais je n’ai pas été prise. Ce premier échec a été un choc pour moi mais formateur pour la suite. Cela m’a permis de prendre le temps de comprendre ce que je voulais vraiment faire. J’ai donc poursuivi dans une prépa en arts plastiques, qui est l’opposé du design. Ici on a plus de liberté et cela répond aux clichés de l’artiste qui fait ce qu’il veut avec un sujet. Au départ, je voulais faire de la bande dessinée, mais les professeurs n’aimaient pas mon style et je suis partie dans l’abstrait. C’était un moment charnière dans ma pensée créative. J’étais en constante opposition avec mes profs.

Après la prépa, ils ne voulaient pas que j’aille en Arts déco mais plutôt aux Beaux-Arts. Alors, on m’a dit d’essayer l’ESAL car leur spécialité est l’illustration. J’ai été prise et je me souviendrais toujours de la première chose dite par le directeur à peine arrivée : « Bienvenue à l’École Supérieur des Arts de Lorraine ou anciennement les Beaux-Arts d’Épinal ». J’étais donc aux Beaux-Arts, comme mes professeurs le voulaient, mais ça a fini par être formateur. J’ai pu me nourrir des autres artistes et de ce qui m’entourait. Ce qui est essentiel pour trouver sa place dans la création. J’ai obtenu mon diplôme DNMADE en image et narration, avec félicitations. Je ne voulais pas poursuivre les études donc je suis partie 6 mois à Berlin afin d’étudier les mentalités et la scène culturelle berlinoise. En revenant, je me suis installée à Strasbourg.

Mosaïque de 4 photos de Yona Rouach posant, prenant un selfie et tenant une de ses illustrations dans ses mains.
© UNDERCOVER ​​​​​​​​​​​​​- Yona Rouach à la soirée de projection du court métrage Couleurs d’usine de @lilsdavy et @spectrum.visixn – 2026

Quel est ton artiste préféré·e et comment as-tu développé ton style ?

Frida Kahlo, car c’est l’une des premières artistes féminines que l’on m’a présenté au collège. Je me suis immédiatement sentie liée à elle et à son image de femme forte. C’est une femme qui a beaucoup souffert mais qui s’est toujours battue. Elle est pleine de résilience, de force et de créativité.

Mon style évolue en fonction du milieu où je suis et avec qui je vis à chaque étape de ma vie. Mon travail au stylo dans mes carnets n’a fait que de se peaufiner. Il est instinctif et naïf, plus personnel que le digital. Mes outils ainsi que ce que je vois s’intègrent de façon organique au fur et à mesure. Je m’inspire beaucoup des autres et de ce qui m’entoure. Je prends de plus en plus de temps pour ajouter des détails. Aujourd’hui, j’essaie de me dissocier de ce que j’ai pu voir en m’incarnant moi afin d’être plus authentique. Il faut oublier ses inspiration en partie pour rester instinctive et authentique. J’essaie de lier ces deux mondes pour les faire cohabiter.

Mes inspirations viennent aussi principalement de la pop culture, de la culture orientale et des femmes. Les couleurs, les contes et les mythes me fascinent. C’est pour ça que j’adore les affiches rétro avec leurs couleurs acidulées et pop des années 1960 à 1980. Leur manière de hiérarchiser les informations pour tout raconter en une image est simple et efficace. Je m’intéresse également beaucoup aux ambiances et cadrages cinématographiques.

Enfin, j’ai toujours eu une grande passion pour l’espace. Enfant, je voulais être astrophysicienne. D’ailleurs, aux Beaux-Arts d’Épinal j’ai fait un livret de vulgarisation sur la théorie des cordes.

3 pages de carnet de croquis montrant des dessins d'observation des remparts du vieil Antibes et des rues d'Antibes.
© Yona Rouach ​​​​​​​​​​​​​- Les vacances dans mon carnet – Croquis d’observation à Antibes – 2026

À quelle occasion as-tu réalisé ta première fresque ?

À la fin d’un contrôle de physique-chimie au collège, mon professeur qui me voyait toujours dessiner, m’a proposé de dessiner sur le mur de la classe. J’avais 14 ans et j’ai accepté. C’était super impressionnant de monter sur une échelle et de dessiner des éléments chimiques sur un mur. C’était également une manière pour moi de laisser une trace dans ce lieu.

Yona Rouach en train de réaliser une fresque colorée avec un casque sur ses oreilles.
© Yona RouachFresque Sport et Santé au centre Medxcare à Mandelieu – 2023

Comment dirais-tu que le métier d’illustrateur·ice a évolué ces dernières années par rapport à l’IA ?

C’est un métier qui n’est pas bien considéré en général car ce n’est pas de première nécessité. Nous avons encore peu de droits, notre art n’est pas protégé et reste peu reconnu. L’IA générative utilise et vole le travail des artistes pour s’entraîner et produit à partir de ça. Comme c’était moche au début, je n’étais pas inquiète. Aujourd’hui, c’est de plus en plus utilisé et cela évolue rapidement car c’est facile à utiliser et gratuit.

La question de l’utilité d’engager et de payer des artistes pour faire une affiche ou une illustration se pose de plus en plus. Les affiches générées par IA que l’on voit partout le montrent bien. En plus du vol d’illustrations, l’impact écologique que cela produit est également à prendre en compte. Il y a moins de travail pour les artistes car il y a moins de demande. Ça met en danger nos conditions de vie et de travail car notre temps de production et nos prix sont plus élevés que l’IA. Je pense que le métier d’artiste deviendra encore plus précaire à l’avenir (même si je ne le souhaite vraiment pas).

L’image de la femme est très présente dans ton art, peux-tu nous en dire plus ?

Je vois la présence du corps féminin comme un miroir personnel. En dessinant, j’ai toujours cherché à le comprendre et l’analyser. C’est également une manière pour moi de me révolter et de m’insurger car la sexualisation du corps de la femme intervient très jeune. J’ai toujours voulu évacuer ça par l’art. Ma sœur a été très importante pour mon éveil féministe. Tout comme les personnes que j’ai pu rencontrer pendant mes études. C’est mon combat encore aujourd’hui. Mon travail est concentré là dessus car je veux briser les limites imposées aux femmes. Je ne représente pas que de la force à ressortir avec colère. Je préfère donner de l’espace aux femmes et les laisser définir ce qu’elles veulent être. Dans mon art, je veux donner cet espace à travers la force, la sensibilité et les émotions car on a le droit d’exister et d’être une femme.

Pendant les Beaux-Arts, mon objet d’étude était sur la déconstruction de l’image fantasmée de la femme orientale. On me demande souvent pourquoi il y a des femmes nues dans mon art. Je le fais pour questionner notre regard et poser la question de sexualisation intériorisée. C’est un miroir sur la réflexion des gens. Les femmes ont le droit d’être nues sans être objet de désir. Un moyen de donner simplement de l’espace pour le corps des femmes. Je me suis posée la question au départ car l’image de la femme nue est gratuite : on la voit partout et depuis toujours. Personnellement j’y vois plutôt une enveloppe, un corps, pas de nudité.

Quelle est l’œuvre que tu as réalisée qui te tient le plus à cœur ?

Harem lunaire, c’est ma première risographie (NDLR : La risographie est une technique d’impression née dans les années 1980 au Japon). Il y a tout ce que j’aime dedans : des représentations de la femme, l’espace, la magie, l’Orient… Il y a la question du regard sur le corps féminin. Je leur donne un espace où elles ont le droit d’être libres et sereines. On ne leur demande rien à part le droit d’exister. J’aimerais bien être dans ce monde et j’aime beaucoup les vestiges car cela me rappelle les côtes d’Antibes.

Illustration représentant un paysage rempli de vestiges antiques où l'on voit des femmes allongées ou volant dans le ciel.
© Yona Rouach ​​​​​​​​​​​​​- Harem lunaire – Risographie représentant des femmes entourées de vestiges dans l’espace – 2021

Quel est ton prochain gros projet ?

Mon projet de rêve est de créer une bande dessinée sur la boxe d’un point de vue féminin. C’est hyper dur de me lancer depuis plusieurs années. Mes limites personnelles m’empêchent d’avancer par peur de ne pas avoir ma place dans la bande dessinée ou que mon style ne colle pas.

J’ai fait 10 ans de boxe thaï et j’ai grandi avec ce sport, donc mon regard a évolué. J’aimerais parler de ce qu’est d’être une femme dans le monde de la boxe. Je veux le faire à partir d’anecdotes de ma vie et questionner des boxeuses et entraîneuses. Il s’agit de recueillir un journal pour en faire une histoire commune. Je veux comprendre leur point de vue et montrer le sexisme qui existe dans ce monde. On doit mener un double combat en tant que femme dans la boxe.

Quelle est ma place pour raconter cette histoire ? Je veux qu’on me prenne au sérieux et faire un petit plus dans la représentation des boxeuses. Je ne veux pas que ce soit une confrontation, une séparation avec les hommes, mais montrer un quotidien et un point de vue plus personnel. Une jeune fille tombera peut-être dessus et en sera inspirée.

3 boxeuses nous font face, à gauche avec une ceinture sur les épaules, au milieu et à droite avec les points levés, en garde devant le visage.
© Yona Rouach ​​​​​​​​​​​​​- Sport & Co – Illustration sur le thème du milieu de la boxe féminine l’occasion de la journée des droits des femmes – 2024

Tu fais également beaucoup de marchés de créateurs·ices, où pouvons-nous te retrouver prochainement ?

Je serais au Fluctuations festival du 21 au 23 août 2026, au PHARE CITADELLE à Strasbourg.

Quelle est ta créature fantastique préférée ?

J’ai une obsession depuis le collège pour le dragon. Il est toujours très beau, c’est une figure imposante.

Un mot pour nos lecteurs·ices ? Pour tes fans ?

Existez sans vous excuser, sans limites personnelles ou sociales. Créez et vivez. Émerveillez vous de la vie. J’espère donner cette envie de briser les tabous et les codes à travers mon art. Le monde n’est pas toujours beau mais on peut avoir des espaces de lumière et de joie.

Merci à Yona Rouach pour cette interview ! – Parcourez son portofolio ou retrouvez-la bientôt en festival .


Rédigé par Violet Caplain

Rédactrice en cheffe adjointe, ex-étudiante en histoire de l’art et en cinéma : cinéphile le jour et voyageuse temporelle parcourant la galaxie dans son Tardis la nuit.


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