Ă lâoccasion des 40 ans de la saga et de la sortie du remake de The Legend of Zelda : Ocarina of Time, la Revue de la Toile descend dans les trĂ©fonds dâHyrule pour dĂ©fendre une cause aussi modeste quâessentielle : rappeler que le hĂ©ros de The Legend of Zelda sâappelle Link. Une chronique de mauvaise foi, mais avec les bons prĂ©noms.
Link, le héros de
THE LEGEND OF ZELDA
Quarante ans de carriÚre, et toujours pas le bon prénom ?
Quarante ans. Quarante annĂ©es de bons et loyaux services, de monstres terrassĂ©s, de donjons explorĂ©s, de princesses sauvĂ©es et de royaumes remis sur pied. Quarante annĂ©es Ă risquer sa vie pour Hyrule. Et pourtant, aprĂšs tout ce temps, une partie du public persiste Ă ignorer son prĂ©nom. Son vĂ©ritable prĂ©nom. Celui qui figure pourtant noir sur blanc dans les jeux, dans les notices, les encyclopĂ©dies et mĂȘme dans le titre du deuxiĂšme Ă©pisode. Il sâappelle Link. Pas Zelda. Link.
Commençons depuis le dĂ©but : l’histoire de Link

Depuis 1986, un jeune homme vĂȘtu de vert arpente les terres dâHyrule, affronte des crĂ©atures cauchemardesques, brave des temples infestĂ©s de piĂšges, rĂ©sout des Ă©nigmes et collecte des objets dont l’utilitĂ© n’est pas toujours immĂ©diatement Ă©vidente. Il a traversĂ© les ocĂ©ans, voyagĂ© dans le temps, explorĂ© des dimensions parallĂšles, affrontĂ© des dieux et mĂȘme survĂ©cu Ă une sieste de cent ans.
Et malgrĂ© ce CV absolument remarquable, il reste connu sous le prĂ©nom dâune princesse quâil ne cesse de sauver.
Essayez d’imaginer la situation dans un autre secteur professionnel. Un pompier qui intervient depuis quarante ans et que tout le monde appelle « Monsieur Caserne ». Un astronaute qui revient de la Lune et que les journalistes prĂ©sentent comme « le Cosmonaute Apollo ». Ou un plombier dont personne ne connaĂźt le prĂ©nom parce que tout le monde l’appelle « Super Mario ». Bon, mauvais exemple : lui, au moins, a la chance de porter le nom de sa franchise.
Bienvenue dans le monde merveilleux de The Legend of Zelda, oĂč le personnage principal subit une injustice prĂ©nominique digne dâun dossier de rĂ©clamation. Il nâest pas le seul : Samus aussi se voit parfois appeler « Metroid », du nom dâun satanĂ© parasite. Mais gardons un plaignant Ă la fois : aujourdâhui, câest Link qui rĂ©clame son prĂ©nom.
Zelda, c’est le titre, pas le hĂ©ros !
Reprenons les bases, puisque manifestement un rappel pĂ©dagogique s’impose.
The Legend of Zelda est une franchise créée par Nintendo, dont le premier Ă©pisode paraĂźt au Japon en fĂ©vrier 1986. Le joueur y incarne un jeune hĂ©ros nommĂ© Link, chargĂ© de sauver le royaume d’Hyrule et de dĂ©livrer la princesse Zelda des griffes du terrible Ganon.
Les choses sont pourtant relativement simples : Zelda est la princesse, Link est le hĂ©ros. L’une donne son nom Ă la saga, l’autre accomplit l’essentiel du travail de terrain.
Et ce choix de titre n’est pas le fruit du hasard. Shigeru Miyamoto a expliquĂ© que le prĂ©nom Zelda lui avait Ă©tĂ© suggĂ©rĂ© en rĂ©fĂ©rence Ă Zelda Fitzgerald, Ă©pouse de l’Ă©crivain amĂ©ricain F. Scott Fitzgerald. Il avait trouvĂ© ce prĂ©nom particuliĂšrement beau et souhaitait lui donner une dimension lĂ©gendaire.

Quant Ă Link, son prĂ©nom a lui aussi une signification. En anglais, le mot signifie « lien ». Miyamoto souhaitait que le personnage reprĂ©sente justement un lien entre les diffĂ©rentes personnes, les Ă©poques et les Ă©lĂ©ments de l’univers du jeu. Il y a donc une certaine ironie Ă constater que celui qui devait incarner le lien entre les joueurs et cet univers, soit aujourd’hui victime d’une erreur de prĂ©nom.
On pourrait presque y voir une métaphore de notre société : le lien est partout, mais personne ne sait qui il est.
Quarante ans de carriÚre, zéro reconnaissance nominative
La carriÚre de Link mérite pourtant le respect.
En 1986, il part Ă la recherche des fragments de la Triforce pour sauver Zelda. En 1987, il revient dans Zelda II: The Adventure of Link. Oui, vous avez bien lu : le deuxiĂšme Ă©pisode prend mĂȘme la peine de prĂ©ciser qu’il s’agit de l’aventure de Link. Il semblerait donc que Nintendo ait anticipĂ© le problĂšme dĂšs le dĂ©part.
Mais rien n’y fait.
En 1998, dans Ocarina of Time, il voyage entre l’enfance et l’Ăąge adulte pour sauver Hyrule. En 2002, dans The Wind Waker, il affronte les dangers de l’ocĂ©an pour retrouver sa sĆur. En 2017, dans Breath of the Wild, il se rĂ©veille aprĂšs un sommeil de cent ans pour dĂ©couvrir un royaume en ruines. En 2023, dans Tears of the Kingdom, il remet ça, parce qu’apparemment personne d’autre dans ce royaume n’est capable de gĂ©rer les crises.
Quarante ans de dĂ©vouement. Quarante ans de sacrifices. Quarante ans Ă faire le travail pendant que le nom de la franchise continue de mettre en avant quelqu’un d’autre.
Ă ce stade, il faudrait peut-ĂȘtre envisager une reconnaissance officielle. Une mĂ©daille. Une statue. Une plaque commĂ©morative. Ou, soyons fous, une campagne de communication expliquant au grand public que le hĂ©ros s’appelle Link.
Si la mĂ©daille ne suffit pas, passons Ă lâinspection du travail dâHyrule. Le dossier est prĂȘt : heures supplĂ©mentaires, dĂ©placements non rĂ©munĂ©rĂ©s, risques professionnels liĂ©s aux monstres et absence manifeste de reconnaissance de son identitĂ©. Sauver le royaume, trĂšs bien. Encore faudrait-il que le royaume sache Ă quel prĂ©nom adresser ses remerciements.
Une invisibilisation prénominique systémique ?
Le phĂ©nomĂšne mĂ©rite qu’on s’y attarde.
Pourquoi cette confusion persiste-t-elle ? Sans doute parce que le titre de la franchise est devenu une appellation générique. On ne dit pas « je vais jouer à Link », mais « je vais jouer à Zelda ». Le nom de la saga a fini par absorber celui de son personnage principal.
Le marketing a parfaitement fonctionné : quarante ans aprÚs sa création, presque tout le monde connaßt Zelda. Mais le prénom du héros, lui, reste étonnamment confidentiel.
C’est une forme de paradoxe vidĂ©oludique. Le personnage que l’on contrĂŽle, celui dont on suit les aventures et dont on partage les combats, semble avoir perdu le droit Ă©lĂ©mentaire Ă ĂȘtre appelĂ© par son prĂ©nom.
Mais Link, lui, doit continuer Ă sourire et Ă brandir son Ă©pĂ©e. Enfin, sourire⊠il nâest pas exactement rĂ©putĂ© pour ses longs discours. Son silence nâexplique pas Ă lui seul la confusion des prĂ©noms ; il offre surtout un prolongement dĂ©licieux Ă notre affaire : le principal intĂ©ressĂ© ne risque guĂšre de prendre la parole pour rectifier lâĂ©tat civil.
Un hĂ©ros presque muet dans un monde qui n’arrĂȘte pas de parler
Et comme si tout cela ne suffisait pas, Link souffre d’un autre handicap particuliĂšrement incapacitant dans sa quĂȘte de reconnaissance : il est presque muet. Attention, ne lui faisons pas de procĂšs injuste : il pousse des cris, manifeste sa surprise, exprime sa douleur et ponctue parfois ses aventures de quelques rĂ©actions vocales. Il n’est donc pas totalement privĂ© de parole. Mais les vĂ©ritables dialogues, c’est une autre histoire.
Depuis quarante ans, notre hĂ©ros traverse des aventures peuplĂ©es de personnages qui semblent tous avoir une quantitĂ© phĂ©nomĂ©nale de choses Ă raconter, mais lui reste dĂ©sespĂ©rĂ©ment silencieux. Des villageois aux sages, des marchands aux princesses, tout le monde a droit Ă ses dialogues, ses monologues et parfois mĂȘme ses longues tirades philosophiques. Link, lui, Ă©coute. Il acquiesce. Il repart avec une nouvelle mission, une Ă©pĂ©e ou quelques rubis. Et recommence.
La situation atteint parfois des sommets d’absurditĂ©. Dans Breath of the Wild et Tears of the Kingdom, Zelda dispose de nombreux dialogues, de souvenirs et de passages narratifs qui nous permettent de dĂ©couvrir sa personnalitĂ©, ses doutes, ses ambitions et ses Ă©motions. Elle est expressive, bavarde, curieuse, parfois tourmentĂ©e. Bref, elle existe pleinement Ă travers ses paroles. Link, de son cĂŽtĂ©, semble avoir fait vĆu de silence sans que personne ne lui ait demandĂ© son avis.
Mais alors, pourquoi Link ne parle pas ?
Il faut toutefois reconnaĂźtre que Nintendo a progressivement apportĂ© quelques nuances Ă ce silence. Dans Breath of the Wild et Tears of the Kingdom, notamment Ă travers les souvenirs et les journaux de Zelda, on dĂ©couvre que Link communique bel et bien avec son entourage. Zelda rapporte mĂȘme certaines de ses rĂ©ponses et de leurs conversations. Il parle donc, mais le joueur n’entend jamais directement ses rĂ©pliques. Une subtilitĂ© narrative qui permet de prĂ©server son statut de hĂ©ros silencieux tout en lui donnant une personnalitĂ© et une vie intĂ©rieure. En somme, Link a des choses Ă dire, mais Nintendo prĂ©fĂšre nous laisser les imaginer.
On pourrait presque y voir une nouvelle forme d’injustice : non seulement on lui vole son prĂ©nom, mais on lui confisque Ă©galement la parole. Imaginez sauver le monde pendant quarante ans sans jamais pouvoir expliquer ce que vous ressentez, raconter vos exploits ou simplement demander une augmentation. MĂȘme pas le droit de dire Ă Ganondorf ce qu’il pense de ses mĂ©thodes de management.
Certes, ce silence est un choix de conception de Nintendo, destinĂ© notamment Ă permettre au joueur de s’identifier au personnage et de projeter ses propres Ă©motions dans ses aventures. Mais il produit un contraste assez Ă©tonnant avec Zelda, qui dispose progressivement d’une personnalitĂ© et d’une voix de plus en plus affirmĂ©es.
Finalement, Link est peut-ĂȘtre le personnage le plus patient de l’histoire du jeu vidĂ©o. On lui prend son prĂ©nom, on lui laisse rarement la parole et on lui confie systĂ©matiquement la tĂąche de sauver tout le monde. Et malgrĂ© tout, il continue. Sans se plaindre. Enfin, on suppose, puisqu’il ne nous le dit toujours pas.
Et si Zelda avait, elle aussi, quelque chose Ă revendiquer ?

Il serait toutefois injuste de faire porter Ă la princesse la responsabilitĂ© de cette situation. AprĂšs tout, Zelda n’a pas choisi de voler le prĂ©nom de son collĂšgue.
Et son propre parcours mĂ©rite qu’on s’y intĂ©resse.
Car il existe un autre paradoxe dans cette saga : Zelda donne son nom Ă la franchise, mais pendant prĂšs de quarante ans, elle n’en a que rarement Ă©tĂ© le personnage principal jouable.
Elle est tour Ă tour princesse Ă sauver, dĂ©tentrice de pouvoirs mystĂ©rieux, alliĂ©e, guide ou personnage central de l’intrigue. Des rĂŽles importants, certes, mais qui ne lui permettent pas toujours d’ĂȘtre celle que le joueur incarne.
Il aura fallu attendre 2024 et The Legend of Zelda: Echoes of Wisdom pour que la princesse devienne enfin l’hĂ©roĂŻne jouable principale d’un Ă©pisode de la sĂ©rie principale.
Une petite rĂ©volution, finalement. AprĂšs avoir passĂ© des dĂ©cennies Ă figurer sur la boĂźte sans ĂȘtre celle que l’on dirigeait Ă l’Ă©cran, Zelda obtient enfin son propre premier rĂŽle.
On a Ă©galement pu l’incarner dans Hyrule Warriors et Hyrule Warriors: L’Ăre du FlĂ©au, ainsi que dans plusieurs jeux dĂ©rivĂ©s ou crossovers comme Super Smash Bros. Elle a donc dĂ©jĂ eu quelques occasions de montrer qu’elle savait parfaitement se dĂ©brouiller sans attendre que Link vienne la secourir.
On pourrait presque parler d’une double injustice : Link a le rĂŽle principal sans avoir la reconnaissance de son prĂ©nom, tandis que Zelda a son nom sur la boĂźte sans avoir systĂ©matiquement le rĂŽle principal.
Lâun voit son prĂ©nom Ă©clipsĂ© par celui de la saga ; lâautre a longtemps vu sa place de personnage jouable rester en retrait de son importance dans lâhistoire. Deux dĂ©calages diffĂ©rents, mais une mĂȘme difficultĂ© Ă faire coĂŻncider le nom sur la boĂźte et le rĂŽle Ă lâĂ©cran.
DĂ©cidĂ©ment, le royaume d’Hyrule a encore quelques progrĂšs Ă faire en matiĂšre de reconnaissance.
Quarante ans aprĂšs, il est temps de remettre les noms Ă leur place
Au fond, il ne s’agit Ă©videmment pas de dĂ©clencher une crise diplomatique entre Link et Zelda, ni de demander Ă Nintendo de rebaptiser sa franchise The Legend of Link. Ce serait probablement une mauvaise idĂ©e commerciale, et il faudrait alors expliquer pourquoi Zelda s’appelle Zelda dans un jeu qui ne s’appellerait plus Zelda.
Non, la revendication est beaucoup plus modeste.
Il s’agit simplement de reconnaĂźtre le travail accompli par un hĂ©ros qui, depuis quatre dĂ©cennies, sauve rĂ©guliĂšrement le monde sans mĂȘme obtenir la reconnaissance de son prĂ©nom.
Alors, pour les quarante ans de cette formidable saga, rendons Ă chacun ce qui lui appartient.
Zelda mĂ©rite d’ĂȘtre autre chose qu’une princesse Ă sauver et de pouvoir continuer Ă Ă©crire sa propre lĂ©gende.
Link mĂ©rite qu’on sache enfin comment il s’appelle.
Et si, aprĂšs tout cela, quelqu’un vous demande encore si vous jouez Ă Zelda, vous pourrez toujours lui rĂ©pondre avec la patience d’un hĂ©ros qui a dĂ©jĂ affrontĂ© trois fois Ganon :
« Non. Je joue Ă Zelda, mais j’incarne Link. Et toi, tu sais faire la diffĂ©rence entre Mario et Princess Peach ? »
Joyeux quarantiĂšme anniversaire, The Legend of Zelda. Et bon anniversaire Ă toi aussi, Link. On ne t’oublie pas. Enfin, on essaie.
Sources et bibliographies
Lâ« invisibilisation prĂ©nominique » est ici une formule satirique, pas le rĂ©sultat dâune Ă©tude sur les joueurs. Les rĂ©fĂ©rences ci-dessous accompagnent le contexte historique et les questions de reprĂ©sentation Ă©voquĂ©es dans cette chronique ; elles ne constituent pas une mesure de la confusion entre Link et Zelda.
Ouvrages
- Miyamoto, Shigeru, Aonuma, Eiji et Himekawa, Akira, The Legend of Zelda: Hyrule Historia, Shogakukan / Dark Horse Books, 2011-2013.
- The Legend of Zelda Encyclopedia, Dark Horse Books, 2017.
Entretiens et sources officielles
- Nintendo, The Legend of Zelda â Discover the Legend, site officiel de la franchise.
- Nintendo, The Legend of Zelda 40th Anniversary â Game History, 2026.
- Seedhouse, Alex, « Miyamoto discusses the origins of The Legend of Zelda title », Nintendo Insider, 9 février 2013.
- GameSpot, « Here’s Why Zelda: Breath of the Wild Has Voice Acting, But Link Still Doesn’t Speak », 22 juin 2016.
- Nintendo, « Ask the Developer Vol. 13 â The Legend of Zelda: Echoes of Wisdom », 25 septembre 2024.
- Nintendo, fiches officielles de Hyrule Warriors: Definitive Edition et Hyrule Warriors: L’Ăre du FlĂ©au.
Travaux universitaires et analyses
- Stang, Sarah M., « (Re-)balancing the Triforce: Gender Representation and Androgynous Masculinity in the Legend of Zelda Series », Human Technology, vol. 15, n° 3, 2019, p. 367-389.
- Doyle-Myerscough, Kaelan, Intimate Worlds: Reading for Intimate Affects in Contemporary Video Games, MIT, 2018.
- SĂ©nat français, Jeux vidĂ©o : de la Game Boy aux filles dans le game, l’Ă©galitĂ© en cours de chargement, rapport d’information n° 854 (2025-2026), 7 juillet 2026.

Rédigé par Steeve Henry
Médiateur, adoubé de la Grosdoigitude par Sir Marcus, fan de retrogaming, soirée jeux de société, raclette. Ingénieur à ses heures perdues, quand il ne geek pas.
