Analyse de personnages

[CRITIQUE] La Fascination Titaÿna d’Hélène Legrais

Tsilla
Photo présentant le livre d'Hélène Legrais la fascination de Tataÿna avec Elisabeth sauvy fumant une cigarette sur la couverture violette, autour : une tasse game of thrones et un gâteau

La Fascination Titaÿna, publié chez Calmann-Levy apporte un éclairage nouveau sur la figure catalane d’Élisabeth Sauvy alias Titaÿna, d’abord bourgeoise désargentée, puis dame de compagnie de la sœur de l’empereur du Japon, et enfin, autrice, journaliste, aviatrice et exploratrice à la conquête du monde et d’histoires fabuleuses à rapporter. Afin d’étayer cette critique, Hélène Legrais a accepté de répondre à mes questions.

Derrière le destin exceptionnel de Titaÿna se dessine le portrait d’une époque, de ses contradictions et de ses compromissions. À travers les aventures de cette femme qui ne fait rien comme tout le monde, Hélène Legrais interroge aussi bien la place des femmes dans l’Histoire que la responsabilité des intellectuels face à la montée des fascismes.

La documentation historique des événements est incroyablement riche et fournie, sans jamais perdre le fil narratif. L’idée d’avoir introduit dans ce roman deux personnages qui nous livrent leur point de vue sur Titaÿna, Baptiste Calvet, qui incarne le jeune provincial débarquant à Paris, et Nicolette, jeune journaliste fascinée par Élisabeth, permet à Hélène Legrais de conserver un regard critique sur son héroïne, mais aussi sur la journaliste qu’elle était.

Un biopic résolument féministe

De très nombreuses biographies sur les femmes, écrites par des hommes, n’abordent jamais la question centrale de la maternité. C’est précisément le cœur de ce récit : Titaÿna n’a jamais eu d’enfants, mais pourquoi ? Était-ce un choix de vie ? Était-ce une impossibilité ? Sans jamais y répondre, Hélène Legrais pose cette question de la maternité choisie, pourtant fondamentale.

Cette réflexion est aussi déployée à travers l’arc narratif de Nicolette, qui aborde les paradoxes d’une époque qui autorisait les femmes à devenir pilotes, sans jamais leur accorder le droit de vote, celui d’avorter ou même celui de choisir librement de s’épanouir, ou non, dans la maternité.

Outre la vie hyperactive et trépidante de Titaÿna, c’est donc par un angle mort que cette biographie romancée aborde des questions cruciales de choix de vie. En refusant de trancher sur les motivations d’Élisabeth Sauvy, Hélène Legrais laisse ainsi ouverte une question qui appartient encore aux femmes d’aujourd’hui : quelle place peuvent-elles accorder à leurs aspirations personnelles dans une société qui leur assigne des rôles ?

Un travail documentaire titanesque

Hélène Legrais a très précisément placé son récit à une époque charnière : celle de l’entre-deux-guerres, avant de poursuivre son récit durant la Seconde Guerre mondiale.

La montée du fascisme et du nazisme à travers les différentes puissances européennes est détaillée d’un point de vue médiatique : comment les journalistes faisaient-ils — ou faisaient-elles — pour couvrir les événements ? Quel impact ont pu avoir les articles de Titaÿna, qui critiquait à la fois le colonialisme et l’homophobie ? Celle qui a Interviewé, sans les contredire, les hommes forts du moment, comme Hitler et Mussolini. Et quelles ont été les répercussions de ces bouleversements dans la vie quotidienne des familles françaises, comme celle de Baptiste Calvet ?

Le roman nous rappelle que le journalisme ne se résume pas à rapporter les faits : il s’inscrit dans une époque, dans des rapports de force et dans un environnement intellectuel qui influencent nécessairement le regard porté sur le monde.

Lors de notre entretien, Hélène Legrais revient sur le travail de documentation qui a rendu possible cette reconstitution. Pour suivre son héroïne au fil des événements, elle a dû établir des tableaux synoptiques, croiser la chronologie de sa vie avec celle de l’actualité internationale et la suivre « semaine par semaine ».

Elle s’est notamment appuyée sur les journaux d’époque, les documentaires réalisés par Elisabeth Sauvy, les livres disponibles et la biographie de Benoît Heimermann, parue dans les années 90. « Heureusement les gens gardent leurs livres », m’a-t-elle confié. En effet, il ne lui fut pas aisé de retrouver certains des romans originaux d’Elisabeth Sauvy qui n’étaient plus édités. L’un des ouvrages lui est même parvenu de Madrid ! Ce travail de recherches titanesque a permis une reconstitution historique minutieuse. « Je n’ai pas tout mis dans le livre », précise l’autrice.

Le poids des compromissions

Sans jamais effacer les zones d’ombres de son héroïne, et notamment ses articles parus dans les journaux collaborationnistes, Hélène Legrais les examine, les confronte aux documents disponibles et refuse de réduire Élisabeth Sauvy à une figure parfaitement héroïque.

Au cours de notre entretien, l’autrice évoque notamment une demi-douzaine d’articles antisémites, qu’elle condamne sans détour. Elle souligne également l’importance de distinguer les positions de Titaÿna de celles de certains intellectuels de son entourage, dont l’antisémitisme était beaucoup plus explicite. Comme le professeur Desmaret, son mari, par exemple, qui avait cosigné un document visant à exclure les Juifs de la médecine.

Cette distinction est essentielle : elle permet de ne pas confondre les fréquentations d’une personne avec ses propres convictions, sans pour autant renoncer à examiner les responsabilités individuelles. Hélène Legrais souligne ainsi qu’Élisabeth Sauvy n’a, selon ses recherches, jamais participé à dénoncer ou condamner qui que ce soit. Elle rappelle également que son héroïne figurait en tête de la liste noire des collaborateurs à Hollywood, établie par les Américains en 1942, dans laquelle on retrouve aussi Mistinguett ou Maurice Chevalier.

C’est sans doute l’un des aspects les plus troublants du destin de Titaÿna : comment une femme qui dénonçait le colonialisme sans détour, qui se montrait ouverte sur des questions de société et qui évoluait dans les milieux intellectuels de son temps a-t-elle se retrouver prise dans les contradictions politiques de son époque ?

Accusée, emprisonnée onze mois quand d’autres intellectuels ne le furent qu’une semaine, Élisabeth Sauvy devait être jugée pour trahison, mais la haute cour de Justice a abandonné les charges, car les faits n’étaient pas suffisamment caractérisés. Hélène Legrais estime que cette accusation servait aussi de prétexte. Elle y voit la condamnation de sa liberté de vivre en-dehors des cadres et des codes établis, en tant que femme.

Le roman invite ainsi à réexaminer les mécanismes juridiques qui conduisent une société à condamner certaines figures, parfois au-delà de ce que les faits permettent d’établir, tandis que d’autres échappent aux conséquences de leurs actes. L’enjeu n’est pas de disculper Titaÿna, mais de comprendre ce qui lui est reproché, sur quelles preuves et dans quel contexte politique.

La séduction des idées fascistes : une histoire qui se répète ?

« Ce qui me fait réagir, c’est de voir aujourd’hui que des intellectuels trouvent l’extrême droite fréquentable. » Au cours de notre échange, Hélène Legrais établit un parallèle entre la période racontée dans son roman et notre époque.

Titaÿna évolue dans un contexte qui a permis la montée des fascismes. Ces idées extrêmes ne s’accompagnent pas uniquement de discours ouvertement violents. Elles s’insinuent et prennent aussi racine dans les milieux intellectuels, dans les cercles de pouvoir et dans les représentations que l’on donne des hommes qui les incarnent. C’est là que réside le danger : présenter uniquement les aspects séduisants d’une idéologie, en minimiser ses contradictions, et rendre acceptable une haine et une violence qui ne devraient jamais l’être.

L’autrice insiste sur ce caractère insidieux : « L’inversion des valeurs, c’est exactement ce qu’il s’est passé. » Face à cette dynamique, elle identifie également « la séduction de l’homme fort » et rappelle que, « dès qu’il y a du pouvoir, il y a la tentation d’en abuser ».

Ces réflexions donnent au roman une résonance particulièrement contemporaine. Les régimes autoritaires ne s’imposent pas toujours en affichant immédiatement leur véritable visage. Ils peuvent aussi séduire, rassurer, promettre de rétablir un ordre idéalisé et s’appuyer sur des personnalités influentes pour gagner en respectabilité.

En racontant l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale à travers le parcours de journalistes, Hélène Legrais nous rappelle que les mots, les images et les récits participent eux aussi à la construction du pouvoir. Les intellectuels, loin d’être de simples témoins de leur temps, peuvent contribuer à légitimer ou critiquer des idées dont les conséquences dépassant largement les cercles dans lesquels elles ont d’abord été formulées.

Aujourd’hui encore, l’autrice observe que nous sommes « dans des campagnes de séduction ». Une mise en garde qui donne à La Fascination de Titaÿna une portée qui dépasse son sujet historique. Malheureusement, à sa lecture, on se rend également compte que le temps passe, mais que les époques ne changent pas autant qu’elles le devraient.

Une femme insaisissable, un récit nécessaire

Avec La Fascination Titaÿna, Hélène Legrais propose bien davantage que le récit d’une vie hors du commun. À travers Élisabeth Sauvy, elle explore les contradictions d’une femme, les limites de ce que les archives permettent de connaître et les ambiguïtés d’une époque traversée par des bouleversements politiques majeurs.

La richesse de la documentation, la construction narrative et le regard critique porté sur l’héroïne permettent au roman de conjuguer aventure, histoire et réflexion politique. La présence de Baptiste Calvet et de Nicolette offre en outre plusieurs perspectives sur Titaÿna, évitant de figer le personnage dans une admiration sans borne et sans recul.

Plus que jamais, ce roman nous invite à prendre des distances nécessaires avec l’Histoire, mais aussi à accepter qu’une femme puisse être pionnière sans être irréprochable, et fascinante sans que cette fascination nous dispense de l’examiner, sous toutes ses coutures, même les plus sombres.


Tsilla Aumigny

Rédigé par Tsilla

Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.

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