American Pie a marqué toute plusieurs générations par son humour potache. Mais peut-être qu’à travers celui-ci est délivré un message bien plus féministe qu’il n’y paraît aux premiers abords.

Disclaimer : afin de ne pas nous faire -trop- censurer par les algorithmes, cet article a été écrit subtilement. Ou presque.

Le premier volet d’American Pie est sorti en 1999. Ce film raconte comment quatre garçons dans le vent : Jim, Oz, Flinch et Kevin passent un pacte pour perdre leur virginité avant la fin de leur terminale. Inspiré par des chefs-d’œuvre comme Le Lauréat et d’autres teen movies (films pour adolescents), il révolutionne le genre en abordant la sexualité sous un angle cru, drôle et impertinent pour son époque. American Pie est la seule franchise de teen movie qui a connu cinq spin-off et trois suites (et la seule saga du genre à compter deux volumes quatre !), ce qui fait d’elle la saga cinématographique la plus prolifique et la plus rentable dans son genre. Et, probablement l’une des plus féministe.

Revenons-en à sa genèse.

Photo montrant Jim (Jason Biggs) dans sa cuisine, deux doigts insérés dans le centre d'une tarte aux pommes tiède. Sa chemise est vraiment moche, et sa coupe de cheveux est douteuse.
Ne faites jamais ça chez vous.
Source : American Pie © 1999–2012 Universal Pictures. © Pathé Films / Universal Pictures.
Tous droits réservés.

À l’origine, American Pie est pensé comme un film indépendant à petit budget, produit par Universal Pictures et écrit par Adam Herz, alors jeune scénariste, quasi inconnu. Inspiré par Porky’s et Bachelor Party, Adam Herz souhaitait écrire un film qui parle aux adolescents de leur sexualité, à leur manière, sans filtre ni condescendance.[1]

Le projet fut confié aux frères Paul et Chris Weitz, eux aussi débutants à Hollywood et connus pour avoir coécrit Fourmiz. Ils signaient leur premier long métrage. Dans la version commentée du film, les deux réalisateurs expliquent qu’ils souhaitaient avant tout renouveler le genre des teen movies en imposant leur propre style, tout en proposant des adolescents proches du public, drôles et maladroits.

Plusieurs scènes ont ainsi été tournées sur des lieux de tournage peu onéreux pour respecter leur budget limité : Long Beach, Monrovia, et Pasadena en Californie. Contrairement à de nombreux films ou séries qui utilisent des sets (décors reconstitués comme Desperate Housewife), la plupart des décors d’American Pie sont réels. Le lycée dans lequel ont été filmées de nombreuses scènes existe bel et bien et se nomme le Robert A. Millikan High School, à Long Beach.[2]

Étant donné le budget restreint, l’inexpérience des réalisateurs, le studio Universal leur donna une grande liberté créative et artistique, ce qui permit aux acteurs et aux actrices d’improviser des scènes, des dialogues, ou des danses. Ainsi la scène dans laquelle Jim séduit Nadia dans sa chambre n’est pas le fruit d’une chorégraphie minutieusement préparée par Jason Biggs. Tout comme le très poétique : « Dis mon nom salope ! », balancé par Alyson Hannigan (Michelle) : la confusion de Jason Biggs (l’interprète de Jim) visible à l’écran n’était pas feinte.

Le casting repose majoritairement sur de jeunes acteurs encore inconnus du grand public. Jason Biggs (Jim), Chris Klein (Oz), Thomas Ian Nicholas (Kevin) et Eddie Kaye Thomas (Finch), Seann William Scott (Stifler) incarnent des archétypes adolescents. Côté actrices, Alyson Hannigan, déjà connue pour son rôle dans Buffy contre les vampires, campe Michelle, tandis que Tara Reid (Vicky), Natasha Lyonne (Jessica), Shannon Elizabeth (Nadia) et Mena Suvari (Heather) ont vu leur popularité exploser après la diffusion du premier volet.

Sorti en 1999, le film rencontre un succès commercial massif et devient rapidement un phénomène générationnel. Son succès surprise pousse le studio à développer rapidement une suite. American Pie 2 (sortie en 2001), réalisée cette fois par J.B. Rogers, et produite par les frères Weitz, poursuit directement l’histoire des personnages, désormais étudiants, en approfondissant les relations amorcées dans le premier film. Le ton reste grivois, mais les enjeux émotionnels gagnent en épaisseur et en maturité.

American Wedding (2003), troisième opus, marque un tournant. Réalisé par Jesse Dylan, le film se concentre sur le mariage de Jim et Michelle, tandis que Stifler devient progressivement le personnage central de la saga, volant la vedette à Kevin, et Oz, absent de cet opus. Le récit abandonne partiellement l’adolescence pour s’intéresser à l’entrée dans l’âge adulte, et à la difficulté de grandir sans renoncer à ses envies et sa personnalité.

American Reunion (2012), réalisé par Jon Hurwitz et Hayden Schlossberg est quatrième film officiel, et réunit enfin la quasi-totalité du casting original (y compris les personnages secondaires). Le film raconte les retrouvailles du groupe à l’aube de la trentaine, entre désillusions, nostalgie, regrets et tentatives de reconstruction sentimentale. Il agit à la fois comme une conclusion et comme un miroir générationnel, en confrontant les promesses de la jeunesse à la réalité -désespérante- de l’âge adulte.

Malgré des équipes créatives différentes, ces quatre films forment un ensemble étonnamment cohérent.

En parallèle de la saga principale, la franchise American Pie s’étend à travers cinq spin-off, qui déplacent le regard vers d’autres personnages et d’autres générations, tout en conservant les codes narratifs et thématiques de la série.

American Pie Presents: Band Camp (2005) suit Matt Stifler, le petit frère de Steve, envoyé dans un camp de musique après avoir été renvoyé de son lycée. Le film reprend la logique initiatique de la saga originale, tout en introduisant un ton plus burlesque et moins intimiste, recentré sur la transgression et la provocation.

The Naked Mile (2006) et Beta House (2007) s’intéressent à Erik Stifler, cousin de Steve, et se déroulent dans un cadre universitaire. Ces deux films accentuent la surenchère sexuelle, les défis absurdes, tout en conservant, en filigrane, la question de l’intégration sociale, de la pression de groupe et de la recherche de reconnaissance.

The Book of Love (2009) revient davantage à l’esprit du premier film. Trois lycéens découvrent le fameux manuel d’éducation sexuelle du père de Jim et tentent, à leur tour, de comprendre les règles du désir, du consentement et de l’amour. Le film fonctionne comme un écho direct au film American Pie originel, tant sur le plan narratif que sur les thématiques abordées, puisqu’il fait référence à genèse la fameuse bible que feuillète longuement Kevin dans le premier volet.

Girls’ Rules (2020) opère enfin un renversement intéressant en plaçant pour la première fois des personnages féminins au centre du récit. Le film propose une relecture contemporaine des enjeux relationnels à l’ère post-American Pie, tout en interrogeant les dynamiques de pouvoir, de désir et d’émancipation féminine.

Si les spin-off sont très inégaux sur le plan cinématographique, ils obéissent tous à une même structure narrative : la quête initiatique des personnages qui leur permet de comprendre leurs véritables désirs, la découverte de la sexualité, et la découverte de la notion de respect et de réciprocité dans les relations. Malgré des équipes d’écriture et de réalisation différentes, la franchise originale a réussi l’exploit de préserver une continuité symbolique forte, notamment à travers des figures récurrentes comme le père de Jim ou la famille Stifler, véritables piliers de cet univers. American Pie a donc trouvé sa recette la plus rentable, tout en dénonçant le sexisme et les inégalités.

Si American Pie érige les relations amoureuses respectueuses et saines en idéal narratif, une question s’impose alors : pourquoi son marketing semble-t-il, à l’inverse, reposer sur une dévalorisation systématique des femmes ?

Dès le premier film, les visuels promotionnels mettent ostensiblement en avant les corps féminins. Pourtant, nombre de clichés non retenus montrent également Jason Biggs et ses partenaires masculins dans des postures volontairement grotesques ou ridicules. Quant à l’affiche principale, elle représente avant tout un groupe d’adolescents souriants réunis autour d’une tarte aux pommes, symbole à la fois naïf et ironique. Les suites conserveront globalement cette ligne, là où les spin-off opteront pour une stratégie plus frontalement sexualisée, multipliant les affiches fragmentant les corps féminins et les réduisant à des surfaces de désir.

Souvent cité comme typique du male gaze[3] — et plus particulièrement de la femme-objet — ce marketing est à dissocier du contenu des films. Le male gaze, tel que formulé par Laura Mulvey dans Visual Pleasure and Narrative Cinema, désigne une construction cinématographique par laquelle les femmes sont représentées comme objets de désir, réduites à être regardées, via une triangulation du regard (réalisateur, personnage, spectateur) dominée par une perspective masculine.

Cette photo du coffret collector présentant les 4 films dans un un seul DVD non censuré présente une paire de seins tenus par un bikini aux couleurs de l'amérique et une tarte aux pommes au niveau du bassin pour remplacer la culotte et masquer le buisson ardant que nous ne saurions voir.
Source : American Pie © 1999–2012 Universal Pictures. © Pathé Films / Universal Pictures.
Tous droits réservés.

Le marketing est un emballage destiné à attirer le public cible : des jeunes hommes de 15 à 25 ans. Là où Twilight épouse sans recul les fantasmes de son public, American Pie fait exactement l’inverse. Il instrumentalise des corps féminins sexualisés comme point d’entrée vers un discours sur le respect. Tandis que Twilight utilise la romance pour évoquer le désir et la sexualité, en exposant comme romantiques des relations particulièrement dysfonctionnelles. Ainsi, la stratégie d’American Pie est limpide : attirer par des images sexualisées, tout en proposant, une fois le spectateur assis, un récit profondément centré sur l’écoute des désirs de chacun, la vulnérabilité et la construction de relations équilibrées.

Le premier volet aborde ainsi, sans jamais les nommer, le sexisme, le slut-shaming[4], le harcèlement, les agressions et l’homophobie. Le tout avec beaucoup de recul et d’intelligence pour les dénoncer, en utilisant toujours le prisme des personnages féminins comme point d’ancrage. Au lieu de nous dire frontalement que le sexisme est un obstacle aux relations hommes-femmes, le film le montre – et surtout, il en montre le coût. Dans American Pie, la sanction n’est jamais morale, mais sociale : l’humiliation publique, le rejet amoureux, la mise à l’écart. La honte devient un outil narratif central, qui vient corriger des comportements masculins toxiques sans jamais les excuser.

Ainsi, Stifler boit-il une bière « blanche » dosée en vitamines, protéines et gamètes alors qu’il tente de mentir à une jeune fille pour coucher avec elle. Kevin, que Vicky vient de gâter, se plaint de ne pas obtenir plus et se fait jeter au cours de la soirée. Chuck « Sherminator » Sherman, est lui aussi humilié publiquement par la fille dont il s’est servie lors du bal de fin d’année, ses camarades découvrant qu’il ne peut contenir ses émotions. À l’inverse, Kevin, pratiquant une tornade buccale de l’extrême pour combler sa partenaire, jouit d’une excellente réputation auprès des parents de Vicky.

Finalement, l’amour est la seule morale de ce film. Ce n’est pas la sexualité qui prime, mais ce qu’on en fait. Son point d’épanouissement culmine lorsque cette sexualité est rattachée à une forme d’amour sincère et profond. C’est ce qui lui donne tout son sens. L’ensemble des scenarii est construit sur le même pattern : Dès qu’un garçon adopte un comportement égocentré ou sexiste, il se retrouve humilié socialement ou rejeté par la fille qu’il aime. Dès qu’il agit avec respect, il s’épanouit. La sexualité est envisagée comme un moyen, non comme une finalité. Elle devient le reflet de la qualité de la relation, et non plus un trophée ou un dû.

Source : American Pie © 1999–2012 Universal Pictures. © Pathé Films / Universal Pictures.
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Cette logique apparaît très clairement dans la trajectoire d’Oz. Archétype du performer, sportif, populaire, celui qui jouit d’une bonne réputation, Oz a tout pour plaire, et fait tout pour plaire aux autres. Quitte à s’oublier, se perdre et s’effacer derrière un rôle qu’il croit devoir incarner.

C’est précisément cette masculinité performative que le film met à l’épreuve lorsqu’il date une étudiante et lui lance le très inspiré : « Suce-moi ma poule ». La scène ne cherche pas à être flatteuse. Bien au contraire, puisqu’elle déclenche l’hilarité de la jeune femme. Et, en tant qu’étudiante, qu’étudie-t-elle, exactement ? Le « féminisme post-moderne ». Et que lui conseille-t-elle ? D’écouter, de comprendre les filles, de ne pas chercher à les impressionner, de ne pas trop en faire. En quelques mots : de ne plus se comporter de façon égocentrée et sexiste.

À partir de ce moment, Oz commence à s’intéresser aux femmes, à regarder une chaîne télé destinée à public majoritairement féminin, à aborder les filles — et surtout Heather — différemment. Il comprend que ce n’est pas à lui de parler de lui, mais à lui d’écouter une femme parler d’elle. Il ne doit pas proposer, imposer, il doit accepter ou non les propositions, échanger avec sa partenaire. Son arc narratif repose sur une idée simple mais encore peu représentée à l’époque : c’est en acceptant d’être vulnérable qu’on apprend à aimer.

Lorsque Heather, qui vient lui demander de l’accompagner au bal, se fait humilier par son équipe de cross, scène de slut-shaming réaliste, Oz se fait rejeter dans la scène suivante. Comme l’ensemble des personnages, Oz connaît un arc de rédemption dans lequel il apprend à se respecter, à respecter les femmes, et à s’aimer lui-même pour apprendre à aimer. Le développement du personnage suit cette logique dans le deuxième volet, et dans le quatrième.

Dans celui-ci, Oz apparaît comme un homme vulnérable, tellement, qu’il se fait abuser par sa compagne. Bien que la scène soit tournée de façon comique, elle montre un homme, qui a clairement exprimé son non-consentement, se faire abuser par une femme qui a pris des substances illicites. Heather, présente, pourra alors lui venir en aide et le sauver de cette relation toxique. American Pie est probablement l’une des rares sagas tous publics à avoir mis en scène des violences sexuelles à l’égard des hommes, dans le but de dénoncer, sous couvert d’humour, toutes les formes de violences au sein des couples.

L'image présente Flinch, Stifler et Jom dans une voiture. Flinch est vêtu d'un bonnet tibétain rouge et d'une chemise marron, qui suffisent à eux seuls à décourager toute forme d'appropriation culturelle. Stifler fait un geste équivoque de la main, et Jim regarde de côté. Difficile de vous dire lequel nous fait le plus rire.
L’appropriation culturelle, ce fléau occidental. Source : American Pie © 1999–2012 Universal Pictures. © Pathé Films / Universal Pictures.
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Flinch, le geek de la bande, est probablement le personnage dont la sexualité est la plus problématique…et la plus traumatique ! Contrairement aux autres garçons de la bande, il envisage sa sexualité en levier d’ascension sociale. Ainsi, au lieu de déployer des efforts pour plaire aux filles, il agit stratégiquement en payant Jessica, afin qu’elle raconte à quel point il a été incroyable, alors qu’ils n’ont jamais couché ensemble. Plus révélateur encore : Flinch ne cherche pas réellement à perdre sa virginité… Après ses manigances avec Jessica, plusieurs filles commencent à lui montrer de l’intérêt. Cela lui suffit. Il préfère se laisser désirer, savourer l’idée que son intellect — qu’il estime supérieur — lui a permis de triompher socialement, d’accéder au statut de garçon désiré et désirable sans jamais se confronter à l’intimité réelle.

Stifler, sa Némésis, agit alors comme un catalyseur brutal. En le roulant dans la fange, dont l’origine est intestinale, il l’humilie publiquement pour avoir usurpé un titre de séducteur sans l’avoir, selon lui, « mérité ». Cette humiliation n’est pas anodine : elle cristallise une relation de haine et marque le point de bascule d’une sexualité profondément subie, plus que désirée. Flinch est ramené à ce qu’il est réellement dans le regard du groupe : un jeune homme dont le statut repose sur une imposture.

Ce statut d’imposture poursuit Flinch dans tous les opus : dans le deuxième, il s’essaye au bouddhisme dans l’unique but de tirer du plaisir et de se démarquer. Dans le troisième, il joue à se comporter comme Stifler pour séduire une jeune fille qui leur plaît à tous les deux. Dans le dernier, Flinch se fait passer pour un bad boy qui a une vie trépidante, alors qu’il n’en n’est rien en réalité. Flinch a un désir profond de se sentir différent, meilleur que les autres, si bien qu’il finit par ne jamais être lui-même, et par conséquent, ne jamais être aimé tel qu’il est.

Choisissant de se mettre à l’écart lors de la soirée succédant au bal de promotion, Flinch fait la rencontre de la mère de Stifler. Elle est hypersexualisée, mais surtout, présentée comme une prédatrice. Elle s’inscrit clairement dans la lignée de Mrs Robinson dans Le Lauréat — référence explicitement assumée par l’utilisation de la chanson « Mrs Robinson » de Simon & Garfunkel lors de leur rencontre procréative. À la découverte de la sexualité se mêlent alors vengeance, humiliation et prédation.

Dès lors, Mrs Stifler devient son fantasme, celle pour qui le terme « MILF » (mother I would like to fuck) a été inventé. Le fantasme de Flinch, ce n’est pas cette femme en particulier, mais la transgression elle-même : coucher avec la mère de Stifler, c’est humilier Stifler, s’élever au-dessus de lui. Prendre le pouvoir et le dessus sur lui. Le film le montre sans ambiguïté : Flinch n’y gagne ni amour, ni intimité, mais une réputation. Une histoire à raconter, un mythe à faire circuler. Un mensonge de plus à raconter, surtout à se raconter à lui-même.

Le film joue cela sur le registre comique, mais si les genres étaient inversés, la lecture serait immédiate : abus de pouvoir, sexualisation d’un jeune adulte, fantasme de domination. Ici, le gag repose précisément sur le fait que la prédation féminine est neutralisée par le regard masculin hétérosexuel, qui transforme l’expérience en « chance incroyable ». Mais au regard de l’emprise subie par Flinch, est-ce si incroyable ?

Flinch est le personnage sacrifié sur l’autel de la narration punitive, exactement comme Stifler, exactement pour les mêmes raisons. Leur narcissisme respectif les pousse à l’échec, Stifler en écrasant constamment les autres, Flinch en tentant veinement de se montrer supérieur à eux. Ce sont deux forces contraires. Stifler ne cesse d’infliger des humiliations à Flinch, le renvoyant sans cesse à sa trivialité, et à sa médiocrité. Flinch ne trouvera l’amour dans le dernier volet avec Selena qu’en acceptant sa propre médiocrité et d’être tel qu’il est.

Vicky et Kevin dans American Pie 4
Source : American Pie © 1999–2012 Universal Pictures. © Pathé Films / Universal Pictures.
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À l’inverse, Kevin incarne une autre dérive : celle d’une sexualité envisagée comme une récompense. Il est l’archétype du nice guy. Il estime donc qu’il mérite plus que ce Vicky lui apporte. Lorsque Vicky le comble, il ne voit pas un moment d’intimité partagée, mais un comme un dû insuffisant. Résultat : il se plaint, et se fait quitter. Là encore, le film ne juge pas, il expose un raisonnement profondément ancré : Celui d’un échange transactionnel entre attention et sexualité, entre sentiments et retour sur investissement émotionnel. Face à cette méprise, Jessica lui expliquera qu’il se sent insatisfait, alors que lui-même n’a jamais été en mesure de combler sa partenaire. Sur les conseils de son frère, Kevin se rendra à la bibliothèque et découvrira grâce à vieux manuel d’éducation à la sexualité qu’il a tout à apprendre.

La dernière scène du premier film l’illustre parfaitement. Kevin, qui vient de rompre avec Vicky, félicite Oz pour son idylle naissante, alors que lui-même a avoué à sa partenaire qu’il l’aimait la veille. Le film se termine non pas sur une victoire sexuelle, mais sur une prise de conscience affective. Il n’a rien obtenu, il accepte de ne plus rien obtenir. À ce moment précis, Kevin prend conscience de la valeur de l’amour. Cette prise de conscience va le poursuivre tout au long des opus.

Malgré son arc narratif dans le premier volet, Kevin n’existe scénaristiquement que peu en dehors de Vicky : le deuxième opus choisit de mettre en scène sa dépendance affective et la nostalgie de leur relation passée, et son incapacité à en faire le deuil. Alors que le premier volet développe la valeur de l’amour, le deuxième porte sur le coût d’un amour perdu.

Dans le troisième volet, Kevin est presque effacé, alors qu’il est l’un des témoins du marié.

Dans le dernier volet, Kevin est un homme marié, comblé, dans une relation parfaitement équilibrée. Il semble partager la charge mentale avec sa femme, cuisiner pour elle, partager des moments de complicité en regardant des séries avec elle. L’irruption de Vicky le ramène à sa réalité : il n’est toujours pas capable de concevoir leur relation dans le plus strict des respects qui lui est dû.

Kevin est probablement celui qui apprend le plus lentement que le respect, plus que la sexualité, se mérite, et conditionne toutes les formes de relations possibles.

Michelle et Jim discutant dans le canapé
Source : American Pie © 1999–2012 Universal Pictures. © Pathé Films / Universal Pictures.
Tous droits réservés.

« Le porno est un symptôme de la façon dont les hommes se construisent »[5]. Cette phrase pourrait tout à fait s’appliquer à American Pie, et plus particulièrement à Jim. En effet, Jim a tendance à confondre fantasme et réalité. Il conditionne son épanouissement à sa sexualité, alors que les épreuves qu’il endure lui apprennent exactement l’inverse. Sa sexualité n’est pas un fantasme, et n’est pas à calquer sur sa consommation de pornographie.

American Pie montre comment l’imaginaire pornographique est le reflet des attentes des adolescents. Que ce soit concernant la performance, la domination, la théâtralité, ou l’immédiateté. Jim est obsédé par des scripts sexuels normatifs et éloignés de ses désirs réels. Le porno qu’il consomme lui impose des modèles figés, déshumanisés, épilés (ou pas). American Pie démonte ses fantasmes en les confrontant au réel : la précocité, le malaise, le ridicule. La saga rappelle ainsi que le problème n’est jamais la sexualité, mais la manière dont elle est apprise — et la façon dont chacun et chacune peut se la réapproprier, avec ses propres limites. L’épanouissement ne passe jamais par l’imitation, mais par la relation.

Cette idée est clairement développée lorsque Jim convie Nadia chez lui, non sans avoir installé sa webcam pour la regarder se changer. Le geste est profondément problématique, intrusif, et immédiatement identifiable comme tel. De nombreux films auraient transformé cette scène en fantasme, alors qu’American Pie a fait le choix inverse : la scène ne produit ni excitation, ni gratification. Elle bascule rapidement dans le malaise, puis dans l’humiliation. Une humiliation qui incombe à Jim, et non à Nadia, et qui le poursuivra jusqu’à l’âge adulte.

Cette scène ne banalise pas la transgression, elle la désamorce. Elle montre que vouloir une sexualité calquée sur la pornographie, en faire une mise en scène spectaculaire destinée aux autres, conduit à une dépossession de soi. De même, toutes les scènes dans lesquelles il est question de pornographie sont sujettes à l’humiliation : la pire étant probablement celle dans le deuxième volet. Jim se retrouve atrophié de ses parties intimes, après avoir confondu de la colle forte avec du lubrifiant en regardant des films pour adultes.

Finalement, Michelle, dévergondée, s’avère aussi celle qui enseigne à Jim à accepter sa différence et ses désirs. Dans le deuxième volet, en lui apprenant à devenir un homme plus à l’écoute des désirs de sa partenaire, elle lui apprend aussi à être à son écoute, à l’écoute de ses envies, et surtout, de ses sentiments. Ce sont ces sentiments qui lui permettent de passer d’une relation dans laquelle il s’est enorgueilli d’avoir été « utilisé », à une relation saine, dans laquelle il se sent aimé et respecté. Ce sentiment, Jim saura le transmettre et même l’enseigner.

Dans le quatrième volet, Jim raccompagne non sans mal Kara, une jeune fille ivre qu’il a gardée à plusieurs reprises lorsqu’elle était enfant. Si celle-ci tente de le séduire à plusieurs reprises, Jim s’y refuse. Mieux : il la raccompagne chez elle alors qu’elle est à moitié nue, la couche dans son lit et la rhabille. Plus tard, il lui expliquera, comme son père avant lui, que le sexe est épanouissant lorsqu’il est vécu avec la bonne personne, qu’attendre cette personne en vaut la peine.

les quatre actrices d'American Pie en bikini stylisé aux couleurs de l'amérique, interptétrant Michelle, Vicky, Nadia et Heather.
Source : American Pie © 1999–2012 Universal Pictures. © Pathé Films / Universal Pictures.
Tous droits réservés.

Alors que la question du sexe est centrale dans le traitement des personnages masculins, les filles sont toutes abordées sous l’angle de l’épanouissement. Vicky idéalise sa première fois, quand Jessica la ramène à la réalité en lui rappelant que la sexualité n’a pas besoin d’être parfaite pour être épanouissante. À l’inverse, Michelle vit sa sexualité de la façon la plus inconsciente et la plus consciente qui soit. Michelle est l’opposée en tous points de Vicky ; pourtant, leur quête d’épanouissement les rapproche. Michelle expérimente quand Vicky idéalise, mais dans un même but : se découvrir et s’éduquer. Elles constituent des contrepoints essentiels à l’inexpérience fantasmée et au manque de maturité des garçons.

Quant à Jessica, elle est la plus lucide de toutes. Elle est aussi celle qui nomme ce que les garçons refusent de voir. Elle agit comme un miroir, révélant les incohérences et les angles morts masculins sans jamais les excuser. Elle assume également sa sexualité sans détours ni idéalisation. Heather lui ressemble, dans son indépendance d’esprit et dans sa force. Elle ne cherche pas à plaire : elle cherche à se comprendre, à dépasser les étiquettes qui lui sont collées. Du début à la fin, elle reste cohérente avec elle-même et avec ses désirs. Elle agit, elle aussi, comme un miroir qui renvoie sa vérité sans aucun filtre.

A contratrio, Nadia est sans doute le personnage le plus injustement instrumentalisé — et, paradoxalement, l’un des mieux écrits. Elle est réduite, dans l’imaginaire collectif, à une figure de fantasme exotisé. Pourtant, le film ne partage jamais ce regard. Dans le deuxième volet en particulier, Nadia se voit rejetée par Jim, lequel prend conscience que Nadia est un fantasme et non l’amour de sa vie. Nadia qualifie alors Michelle de « gogole », avant de terminer dans les bras de Sherman. Nadia aime profondément Jim, elle se sent trahie et abandonnée par ce dernier, qui lui préfère une autre fille. Loin d’être un simple fantasme, Nadia est ainsi présentée comme un personnage blessé, jaloux et profondément vulnérable.

Kara et Selena sont introduites dans le dernier opus et, là encore, construites en opposition. Kara est une jeune fille délurée, populaire, emportée par la fougue de sa jeunesse. Selena, à l’inverse, est une jeune femme mature, une geek ayant subi l’ostracisation scolaire parce qu’elle ne correspondait pas aux canons de beauté dominants. Elle a partagé avec Michelle, lors d’un stage d’été, des expériences qui n’étaient pas uniquement musicales. Toutes deux enrichissent la galerie féminine de personnages complexes, construits en dehors des archétypes traditionnels.

Même les personnages féminins secondaires sont significatifs : l’étudiante féministe qui initie Oz à autre chose que son propre nombril ; les deux propriétaires qui invitent les garçons à expérimenter leur curiosité et à interroger leur sexualité et leur fétichisation dans le deuxième volet ; les nombreuses filles que Stifler tente de séduire ; la grand-mère de Jim, avec qui Stifler ne manque aucune occasion ; la mère de Kara, qui tente de séduire Oz en dansant de façon obscène ; la sœur de Michelle… Toutes expriment et vivent leur sexualité à leur manière.

Les filles ne sont pas épargnées par les humiliations sociales lorsque leurs comportements sont problématiques. Il n’y a rien de plus féministe que d’invalider les situations mettant en scène des violences, peu importe de qui elles viennent. Mia, la petite amie d’Oz dans le quatrième volet, est ainsi régulièrement dénigrée — non parce qu’elle a une sexualité libérée, mais parce qu’elle manque profondément de respect envers Oz. Mais le personnage le plus dénigré de tous est aussi le plus apprécié.

C’était pas du chocolat.

Stifler est sans doute le personnage le plus caricatural de la saga, mais aussi l’un des plus révélateurs. Il incarne une masculinité toxique assumée, outrancière, provocatrice — non pas par ignorance, mais par choix. Dès le deuxième volet, un détail est pourtant essentiel : Stifler demande explicitement le consentement à la jeune femme avec laquelle il souhaite coucher. Ce simple geste suffit à balayer un argument souvent avancé a posteriori : si un personnage aussi excessif, vulgaire et violent que Stifler connaît la valeur — au moins juridique — du consentement, alors tous les autres la connaissent aussi. Le film ne laisse aucune place à l’excuse de l’ignorance.

Le problème de Stifler n’est pas tant son incapacité à respecter un cadre de façon minimale qu’à le détruire sans en mesurer les conséquences. Il connait l’importance d’un consentement, mais transgresse sans cesse les limites des autres. Tout, chez lui, relève du débordement et de la mise en scène permanente de soi. La limite n’est jamais un espace de rencontre, mais un obstacle à franchir ou à écraser.

Stifler est également présenté comme profondément homophobe dans le premier film, avant de voir ce trait progressivement déconstruit. Il finit par se lier d’amitié avec des hommes gays, puis par vivre des situations qui va lui faire prendre conscience qu’il n’est peut-être pas tout à fait hétérosexuel dans le deuxième volet. Là encore, le film ne cherche pas à le racheter moralement, mais à le confronter à ses propres limites identitaires. Stifler ne cesse d’être mis face à ce qu’il rejette. Son plus grand défi n’étant jamais de mûrir mais d’apprendre à accepter ses propres limites pour s’aimer et être aimé. En voulant forcer son intégration au groupe, il finit régulièrement par désintégrer son amour propre.

Il n’est jamais question pour lui de construire une relation stable, de s’investir durablement, ni même de se montrer vulnérable. Chaque film le confronte à une humiliation sexuelle ou sociale : la bière blanche dans le premier, le champagne composé de beaucoup d’urée dans le deuxième, le rapport accidentel qui détendra profondément la grand-mère de Jim avant son mariage, l’inversion totale du rapport de domination dans le quatrième avec la jeune femme qui avait l’habitude de le gâter. Quand les autres personnages apprennent de leurs humiliations, Stifler les accumule sans jamais les intégrer.

Sa masculinité est performative, ritualisée, et profondément défensive. Son rapport antagoniste avec Flinch le pousse toujours vers l’humiliation. Lorsqu’ils se retrouvent tous les deux en concurrence pour courtiser la sœur de Michelle dans le troisième volet, chacun finit dans la peau de l’autre. Flinch devient un odieux amuseur, et Stifler tente de se faire passer pour le gendre idéal. La manipulation fonctionne quelques temps, mais Stifler n’évolue pas totalement. D’ailleurs, il obtient une vengeance lors du dernier volet, en faisant intimement connaissance de la mère de Flinch. Toutefois, il n’humilie pas Flinch frontalement.

Ce n’est pas un hasard si Stifler ne parvient pas à s’émanciper réellement et qu’il continue de vivre chez sa mère. Stifler n’est pas dans une quête de stabilité, de maturité. Pourtant, Stifler n’est pas dépourvu de loyauté. Il reste un ami farouchement fidèle : il frappe Ron lorsqu’il s’en prend à Oz dans le quatrième volet, apprend à Jim à danser pour son mariage, et tente de réparer ses erreurs. Finalement, il finit par trouver sa place au sein du groupe, en apprenant à agir de façon autonome, et à utiliser sa force pour protéger les autres et non plus pour les détruire.

Ce que raconte American Pie, en filigrane, c’est qu’une autre masculinité est possible. Une masculinité imparfaite, bancale, parfois ridicule, mais profondément éducable. Les protagonistes du premier film suivent tous une quête qui se répète à chaque film. Jim doit apprendre à s’épanouir sexuellement avec une femme qui lui correspond. Oz doit apprendre à s’aimer lui-même tel qu’il est et non pas tout faire pour se faire aimer des autres. Kevin doit apprendre à respecter sa partenaire et ses désirs. Finch doit apprendre à s’aimer sans se mentir à lui-même ou mentir aux autres pour obtenir l’intimité avec les autres. Quant à Stifler et tous les autres membres de la famille Stifler, ils doivent apprendre à se respecter et respecter les limites des autres pour se sentir aimés.

Dans American Pie Reunion, ces quêtes sont explicitement formulées à travers les vœux que les personnages se lisent à eux-mêmes. Oz souhaite une famille mais réalise qu’il n’est pas avec la bonne personne et qu’il s’est perdu. Finch comprend qu’il peut être aimé sans imposture. Kevin se rend compte de la valeur du respect. Jim doit réapprendre à provoquer des moments de tendresse avec Michelle, car c’est l’amour qui provoque une sexualité épanouissante — et non l’inverse. Les Stifler, enfin, apprennent à leurs dépens que le respect se gagne et se mérite, non à travers des exploits, mais en respectant des limites. Et ces quêtes ne sont guidées que par l’ombre d’une seule personne, omniprésente tout au long de la saga.

Le père de Jim est une légende, bien qu’il l’ignore. Nous apprenons dans le quatrième spin-off qu’il est l’étudiant ayant apporté le vieux manuel d’éducation sexuelle qui deviendra plus tard une véritable bible pour l’ensemble des jeunes qui s’en montreraient dignes. Si ce dernier spin-off — qui fait suite à une série centrée sur la famille Stifler — semble être un reboot peu intéressant du premier American Pie aux premiers abords, il nous en apprend également davantage sur le père de Jim. Il en fait le moteur de la saga, en affirmant son aura à travers ses apparitions presque divinisées.

Les toris héros de the book of love et le père de Jim.
Source : American Pie © 1999–2012 Universal Pictures. © Pathé Films / Universal Pictures.
Tous droits réservés.

Le message est toujours limpide : les relations, qu’importe leur nature, ne peuvent se construire que dans le respect mutuel. American Pie propose ainsi une idée simple mais radicale : la vulnérabilité, le respect, et la communication sont les conditions d’une sexualité et d’une relation saine. C’est finalement toujours la ligne de conduite défendue par le père de Jim qui finit par guider l’ensemble du groupe et l’ensemble de la saga et des spin-off.

Tout comme cet article, American Pie n’explique pas en quoi il est féministe, il le montre, concrètement, en sanctionnant toujours ce qui doit être sanctionné par une narration qui instrumentalise le rejet et l’humiliation sociale à cette fin.

À l’heure actuelle — et plus que jamais face aux dérives masculinistes — nous avons besoin de récits capables de montrer, plutôt que d’énoncer, des modèles de relations respectueuses, épanouissantes, fondées sur l’amour, la réciprocité et le consentement.


Pour aller plus loin, lisez : Ashcraft (2003). Représentations de la sexualité dans American Pie, 2003.


[1] »If You Ask Screenwriter Adam Herz, the Seed ». Orlando Sentinel. July 13, 1999. Archived from the original on August 5, 2024. Retrieved August 17, 2024.

[2] »American Pie Filming Locations ». Seeing-stars.com. Archived from the original on April 28, 2012. Retrieved April 21, 2012.

[3] Laura Mulvey, Visual Pleasure and Narrative Cinema, in: Bill Nichols (Hg.): Movies and Methods. Berkeley und Los Angeles: University of California Press, 1985.

[4] Sharon Lamb, « The ‘Right’ Sexuality for Girls. », Chronicle of Higher Education, vol. 54, no 42,‎ 27 juin 2008, B14–B15

[5] La revue des mondes, Charlotte Herpin, Mohamed Ouaguenouni, Hélène Pollet, Charlie Danger (aut.), J’ai infiltré l’algorithme de PørnHub, YouTube, 9 novembre 2025, https://www.youtube.com/watch?v=gngpHxJRgoc


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Tsilla Aumigny

Rédigé par Tsilla Aumigny

Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.

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