Vous aimez voir les super-héros galérer dans un cadre réaliste, cru et cynique, façon The Boys ou Invincible ? Vous aimez les jeux narratifs, comme The Walking Dead ou les Batman de Telltale Games ? Alors vous risquez d’adorer Dispatch ! Premier jeu vidéo du studio indépendant AdHoc, nominé au GOTY, Dispatch a connu un gros succès critique et commercial. Aidé par les doublages de grande qualité de certains acteurs, comme Aaron Paul (Jesse de Breaking Bad), Jeffrey Wright ou encore youtubeurs comme MoistCr1TiKaL.
L’envers du décor (encore ?)
La déconstruction des super-héros n’est pas nouvelle dans les comics. En effet, The Authority, Miracleman, ou encore le cultissime Watchmen la pratiquaient déjà dès les années 80. Mais elle connaît un véritable essor ces dernières années sur les autres supports. Par exemple, la série The Boys montre des super-héros amoraux, décadents et produits du capitalisme. Ceux d’Invincible sont faillibles, presque victimes de leur démesure de puissance dans notre monde bien terre-à-terre. Deadpool cartonne au cinéma, dissimulant son mal-être clinique derrière une avalanche de blagues meta. Quant au manga One-Punchman, il critique ouvertement le monde de l’entreprise et l’effacement de l’individu sous des catégorisations arbitraires.
Premier jeu du studio indépendant AdHoc Studios, Dispatch (disponible sur PC, PlayStation 5 et bientôt Switch et Switch 2), se nourrit de ces influences. Anciens développeurs de Telltale Games (The Walking Dead, The Wolf Among Us, Batman : The Ennemy Within), cette équipe est expérimentée dans les jeux narratifs. Ces jeux vidéo prennent souvent la forme de « films interactifs », où chaque choix fait basculer le récit dans un nouvel embranchement, une nouvelle direction. Ainsi, chaque décision a des conséquences. Par exemple, vous connaissez peut-être les Dark Pictures ou Until Dawn dans le genre. (N’hésitez pas aller voir notre article sur les meilleurs jeux d’horreur narratif !) Naturellement, AdHoc a choisi de réaliser un jeu dans son domaine de prédilection.

Notre histoire est structurée en huit épisodes courts, une heure chacun environ, mais intenses. Chacun avec une thématique différente, un événement marquant, une progression nette dans le récit. Vous l’aurez compris, jouer à Dispatch, c’est comme suivre une bonne série télé. Le jeu imite même les codes de Netflix ou de Prime Videos, en déroulant un générique (que vous pouvez zapper) à la fin de chaque épisode. Autrement dit, il encourage autant le « bingeplaying » (enchaîner les épisodes à la suite parce que vous êtes restés sur le cul du cliffhanger de fin d’épisode)… Que la découverte chill d’un ou deux épisodes de temps en temps à l’occasion.
Robert, fils de Robert

Dans ce jeu, dont l’intrigue se situe non loin de Los Angeles, vous incarnez Robert Robertson, alias Mecha Man. Une sorte d’Iron Man local (avec moins d’ego et moins de thunes). Après un affrontement avec sa némésis, le charismatique super-vilain Shroud (Spectre en VF), notre héros (doublé par Aaron Paul) se retrouve blessé, et son armure est détruite. Sa carrière de justicier prend donc fin brutalement. Il est redevenu un simple humain. En pleine crise d’identité, Rob se voit offrir une nouvelle chance : devenir dispatcher à la SDN, une organisation qui gère les interventions super-héroïques (si toutefois vous vous abonner *tousse*).
On va donc voir notre « monsieur-tout-le-monde » évoluer dans l’entreprise. Et côtoyer des personnages en costume latex et capes, dotés de super-force, super-vitesse et autres créatures étranges. Bien entendu, il y a tout un discours sur le salarié en bas de l’échelle, en quête de sens, de reconnaissance et d’identité. Nous pouvons donc facilement nous identifier au protagoniste. Et c’est d’autant plus fort émotionnellement que, même s’il apparaît stoïque, notre Bobby reste un homme brisé, qui doit se reconstruire. De surcroît, il est le descendant d’une lignée de super-héros. Il y a donc également cet héritage familial qui pèse sur lui.
Ce protagoniste est une des grandes réussites de Dispatch. En effet, il est très bien écrit, profondément humain, doté de qualités dont il n’a pas forcément conscience. Ainsi, Robert Robertson incarne à la perfection le mantra de Tony Stark : « Ce n’est pas l’armure qui fait le héros, mais l’homme qui est à l’intérieur. »
ZZ Top
Mais alors, à quoi notre Bobby passe t-il ses journées au bureau ? Eh bien, vous devrez manager la Z-Team, une bande d’anciens super-vilains qui veulent se ranger et revenir dans le droit chemin. Il faut dire qu’ils n’ont pas trop le choix. S’ils refusent le programme de réhabilitation, c’est direct la case prison. Sans passer par la case départ ni toucher les 20 000. Leurs hauts-faits parlent d’eux-mêmes : injures, vols, incendies volontaires, meurtres, asthme à l’effort… C’est un peu comme la Suicide Squad de DC Comics ou les Thunderbolts de Marvel (en plus sympa). Ou comme gérer une classe de filière professionnelle en tant qu’enseignant (en plus sympa).
Naturellement, nos joyeux drilles ne seront pas toujours coopératifs à l’idée d’aller chercher un chat (ou une créature alien) coincé dans un arbre, de faire une présentation dans une école primaire, ou d’infiltrer une secte religieuse. Superbement écrit, le scénario offre ainsi une belle évolution. On s’attache petit à petit à cette équipe de bras cassés, tous charismatiques et drôles. Que ce soit Sonar (doubleur : MoistCritikal), parodie de Bruce Wayne qui aurait forcé sur le sérum Man-Bat, la cocaïne et la fraude fiscale. Ou encore Punch-Up (Court-Pif en VF, joué par JackSkepticEye), le nain irlandais qui a la taille parfaite pour distribuer des patates de forain dans les noix (oui, c’est vraiment sa technique de combat). Eh bien entendu Malevola (Alanah Pearce), la démone « dommy mommy » téléporteuse qui n’est pas du tout inspirée de Magik dans X-Men (ni de Karlach dans Baldur’s Gate 3).

Vous croyez que j’appelle pour commander une pizza ?
Mais alors le gameplay dans tout ça ? Eh bien, comme dans tous jeux narratifs, les choix de dialogue et d’action tiennent évidemment une place centrale. Mais ce qui différencie Dispatch du reste, c’est son jeu de gestion. Vous devez donc déployer vos wannabe super-héros sur la carte de la ville, en fonction des appels d’urgence. Qui peuvent être totalement absurdes : Gérer des supporters un peu trop bagarreurs, faire de la diplomatie avec des hommes-taupes ou participer à un tournoi de Fight Club…
Chaque héros de la Z-Team dispose de ses pouvoirs déblocables, et a sa propre manière d’aborder les problèmes. De surcroît, ils discutent beaucoup entre eux, et envoyer tel duo de personnages peut vous donner des pouvoirs combos très utiles dans certaines missions difficiles. Vous devez donc choisir au mieux, tout en gérant les blessures, le temps de trajet et de récupération. Vous vous retrouvez face à un gigantesque incendie, mais votre justicier qui contrôle le feu est en pause ? Pas de bol ! Croyez moi, ça va vous arriver tout le temps… Parfois, le shift se transforme en véritable chaos où tout part en vrille !

L’œuvre rend ainsi hommage au travail discret mais essentiel des centres d’appel d’urgence. Ces héros de l’ombre qui font tout leur possible pour envoyer les secours et assister les victimes à l’autre bout du fil, devant régulièrement jongler avec plusieurs urgences en même temps. Le jeu d’Ad Hoc est quelque part une version science-fiction et haute en couleurs de 112 Operator.
Accessoirement, Robert n’est pas qu’une voix au bout du fil. Il peut « hacker » des systèmes électroniques pour aider directement son équipe sur le terrain, lors d’un mini-jeu qui rappelle le piratage de Deus Ex : Human Revolution. Malheureusement, comme dans ce dernier, le piratage s’avère un peu répétitif. Et dans Dispatch, l’échec n’entraîne quasiment jamais de conséquences vraiment négatives. C’est dommage, le jeu aurait gagné à être plus difficile et impitoyable dans tous ses aspects.

Crazy little thing called Love
Beaucoup de jeux narratifs (notamment les visual novels) ou de RPG proposent des options de romance. Sans en dire trop, Dispatch n’échappe pas à la règle, et nous propose deux choix de romances riches en émotion, et qui risquent fort de vous marquer ! Que ce soit Blonde Blazer (Aurore) ou Invisigal (Invisimeuf en VF, oui oui), ces deux personnages féminins sont très bien écrits, dans des styles très différents. Chacune avec leurs forces et leurs faiblesses. Leur grandeur d’âme et leurs défauts trop humains. Au passage, il faut saluer la performance de Laura Bailey, la doubleuse d’Invisigal, qui donne vraiment tout dans son rôle.

Vous l’aurez compris, Dispatch est un jeu qui manie à merveille le drama et l’émotion. À côté de cela, il est aussi très drôle, un peu pervers, voir même franchement coquin à l’occasion ! (sans pour autant aller dans l’iceberg du visual novel, if you know you know).
L’illusion du choix ?
Mais tout ce talent d’écriture entraîne un défaut : les développeurs aiment trop leurs personnages. Ce qui fait que certaines situations très tendues n’entraînent parfois aucune conséquence durable. Dans les premiers épisodes, j’ai le souvenir d’un événement qui brise le joueur… Pour être désamorcé littéralement trente secondes plus tard… N’est pas George R.R. Martin qui veut…

De même, beaucoup de critiques pointent un manque d’impact des choix dans le jeu. Robert peut être amical, neutre et professionnel ou cynique, l’issue sera souvent la même, à quelques dialogues près. Seuls quelques choix sont cruciaux. Il y a deux grosses fins principales, avec deux ou trois variantes chacune. Ainsi, Dispatch est mine de rien, un jeu assez linéaire et dirigiste, davantage que d’autres jeux à choix. C’est dommage, et les développeurs auraient pu faire mieux sur cet aspect. Mais c’est logique.
En effet, qui dit impact des choix dit nouvelles scènes à créer. Nouveaux effets visuels et dessins. Cela demande fatalement beaucoup de temps et d’argent. Si les visuals novels sont les rois de la liberté de choix, c’est qu’il est possible de faire beaucoup avec très peu de moyens. Puisque la majorité des jeux du genre sont un enchaînement de plans fixes, avec des assets réutilisés régulièrement. De même, les CRPG offrent une grande liberté de choix parce qu’ils sont souvent des jeux isométriques (en vue du dessus) au tour par tour. Dès que l’on passe dans des visuels plus cinématographiques et avec de l’action en temps réel, seuls les mastodontes comme The Witcher 3 ou Skyrim, avec des budgets et des temps de développement colossaux, peuvent se permettre une liberté de choix gigantesque et profonde.
AdHoc est une petite équipe, et n’avait qu’un budget modeste pour leur premier jeu indé. Dispatch est très cinématographique et léché visuellement. L’animation des scènes d’action est vraiment impressionnante, digne du haut du panier des animes nippons. Pour maintenir ce niveau visuel, il était donc nécessaire de ne pas faire trop d’embranchements. Au risque de se retrouver sur la paille ou très en retard, par excès d’ambition.
C’est donc un compromis. Un calcul réfléchi. Le jeu aurait gagné en profondeur à être plus modeste visuellement, c’est vrai. Mais dans ce cas, aurait-il eu autant de succès ? Probablement pas.

Une suite sous les meilleurs auspices ?
Dispatch a cartonné. En effet, il s’est vendu à 3 millions d’exemplaires, ce qui est énorme pour un jeu du genre. Et pour un jeu vidéo indé, de surcroît. Pour couronner le tout, il a été nominé au Game of the Year (GOTY) 2025, dans la catégorie « Meilleur premier jeu indé ». S’il n’a pas remporté le prix cette année, il est néanmoins autorisé à re-concourir en 2026 (car il est sorti très tard en fin d’année dernière).
Aussi, les développeurs auront désormais les moyens financiers nécessaires pour proposer une plus grande liberté de choix (de toutes manières, ils sont attendus au tournant sur cet aspect). Si une Saison 2 n’a pas encore été officiellement confirmée, elle est fort probable, au vu du carton du jeu et du retour globalement très positif des joueurs.
Alors n’hésitez pas à vous lancer dans cette petite perle du jeu indé ! L’aventure se termine très vite. Trop vite ? Car l’on en veut encore après le générique de fin ! C’est la marque des grands jeux.
Bonus : Il nous faudrait un Dispatch façon The Boys

Au-delà de la possibilité de romancer Malevola, chose que toute la fanbase souhaiterait ardemment (peut-être pour la saison 2 ? Croisons les doigts), j’aurais aimé un mod The Boys. Bon, ça ne risque pas d’arriver, vu l’architecture des jeux narratifs, qui rend le modding très compliqué. Mais imaginer incarner un dispatcher chez Vought : choisir entre votre morale intérieure et les pratiques sombres de la boîte. Baratiner devant les journalistes quand vos super-héros commettent une bavure et décident de taper les terroristes supposés à coup de bus scolaire. Les Boys qui viennent foutre le bordel pendant certaines missions. Pouvoir dépêcher The Deep, l’Homme-Poisson, pour animer un stage de secourisme dans un lycée pour filles. Envoyer Homelander, le Protecteur, à la Gay Pride. Mandater Black Noir pour un discours devant une école… Franchement, y’aurait de quoi créer un petit bijou d’humour noir.
Enfin, pour ceux qui ont terminés le jeu Dispatch, je ne peux que vous conseillez l’hilarant cartoon de Carbot Animations (pour les autres, sachez que ça spoil beaucoup).
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Rédigé par Evan Garnier
Rédacteur, Relecteur SEO, Administrateur du groupe facebook « La Galaxie de la Pop culture », écrivain amateur de bières, comicsophile, regarde des vidéos youTube sur des sujets que lui seul comprend


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