Cher ami lecteur,
La Toile a répandu la rumeur selon laquelle Miss Pénélope Featherington serait enfin digne d’intérêt, et qu’elle saurait, mieux que quiconque, qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Pourtant, Pénélope est aussi intelligente qu’aveuglée par ses propres émotions, confondant protection et destruction, repli stratégique et attaque frontale.
Contrairement à son amie Eloïse, Pénélope évolue au sein d’un milieu familial hostile, face à un idéal qu’elle contemple désespérément depuis sa fenêtre, mais qu’elle écorche parfois de sa plume.
Paradoxale, ambivalente, Pénélope Featherington est un personnage féminin complexe, capable de faire briller le plus pur des diamants comme de le fissurer : mais ne faut-il pas être soi-même un diamant pour pouvoir en briser un autre ?
Pénélope Featherington : invisible, mais omniprésente
Tel est le paradoxe assumé par Pénélope. Pénélope est constamment rabaissée par son entourage : ses deux sœurs, sa mère et même son père. Son entrée dans le monde n’est pas marquée d’une pierre blanche. Pénélope n’a rien d’un diamant, à première vue : elle semble effacée, malgré les tenues outrancières qui sont portées par sa famille. Elle ne porte que des robes de couleurs vives, et si possible, jaunes, rose ou orange, des couleurs qui lui sont attribuées mais qui ne la mettent nullement en valeur. Dans les soirées mondaines, Pénélope est au pire moquée, au mieux, totalement ignorée, quand elle ne se fait pas piétiner. C’est grâce à sa capacité à se tapir dans l’ombre qu’elle récolte toutes les rumeurs et les secrets inavoués.
Pénélope Featherington observe, Pénélope comprend avec lucidité le monde qui l’entoure. Contrairement à son homologue Gossip Girl, Pénélope ne distille pas des rumeurs infondées, elle se ne nourrit pas du scandale, et surtout de la façon dont elle pourra en tirer profit. Pénélope apprécie sincèrement les personnes qu’elle raille de sa plume. Son caractère timide et taciturne lui permet de prétexter qu’elle souhaite rester seule dans sa chambre pour lire des romances, alors qu’elle consacre ce temps à dissimuler sa plume sous l’égide de Lady Whistledown.
En devenant Lady Whistledown, elle endosse à la fois le rôle du bourreau et celui de la victime, prête à frapper pour mieux protéger son identité. Sa plume est dangereuse : elle l’utilise pour blesser ceux qui l’ont blessée, devenant un contre-pouvoir face à la couronne tout en alimentant, paradoxalement, le système oppressif qu’elle prétend exposer. Là réside toute la tragédie de Pénélope : la voix de Lady Whistledown est omnisciente, mais celle de Pénélope est inaudible.
Lady Whistledown, une prison dorée
Lady Whistledown permet à Pénélope de laisser libre cours à son côté obscur, de laisser sa plume déverser toute la colère qu’elle a accumulé en elle. Ainsi, peut-elle aisément médire sur sa famille, dévoiler la véritable situation de Marina pour protéger Colin, le croit-elle, critiquer ouvertement les choix des tenues prisées pour les mondanités. Son grand pouvoir n’est pas de manier la rumeur, mais de révéler la vérité dans une société où les apparences sont reines, et la morale, rigide. Peu importe l’intensité des piques qu’elle peut envoyer, rien ne blesse plus dans le Whistledown que la vérité délivrée au grand jour.
Pénélope Featherington a orchestré l’entreprise du Whistledown avec intelligence, en effet, elle ne se contente pas d’écrire des potins dans la colonne d’un journal comme il était de coutume à son époque, elle écrit son propre journal, qu’elle fait imprimer à ses propres frais. En cela, elle s’affranchit non seulement des codes existants, mais bâtit aussi son propre empire. Malgré les difficultés financières de sa famille, Pénélope conserve précieusement tout l’argent qu’elle a amassé sous une latte de son plancher.
Elle ne le peut dépenser sans que cela n’éveille des soupçons, elle ne peut dévoiler son identité réelle, sous peine de profondément blesser ses amis, Eloïse et Colin. De plus, le rôle de Whistledown la contraint à compromettre ses proches pour se protéger ou les protéger : comme lorsqu’elle dévoile les fréquentations d’Eloïse pour lui éviter d’être dévoyée par la reine qui croit qu’elle est Whistledown. Le Whistledown devient dès lors une prison dorée.
Pénélope a une stratégie bien rodée pour publier le Whistledown : elle s’éclipse des soirées mondaines pour se rendre dans les bas quartiers de son imprimeur, se faisant passer pour la maîtresse de la véritable Whistledown. Lorsque son imprimeur est découvert par la Reine, puis par Eloïse qui a l’audace de la prévenir, elle change tout d’abord d’imprimeur, avant de changer de stratégie et de confier son entreprise à la seule personne qui l’a démasquée : Genevieve Delacroix.
En tant que Lady Whistledown, Pénélope n’est en réalité jamais en sécurité, car son identité secrète est constamment menacée, par l’enquête d’Eloïse, et par la Reine elle-même. Whistledown constitue un contre-pouvoir intéressant à la couronne. Les discussions qu’elle entretient avec Genevieve à ce sujet sont porteuses de sens : elles sont toutes les deux indépendantes financièrement, vivant de leur Art. Toutefois, Pénélope n’est pas libre contrairement à Genevieve. Alors que Pénélope a le pouvoir de promouvoir son amie, elle n’a pas le pouvoir de se faire connaître au grand jour. Elle s’est forgé sa propre cage. Le pouvoir de Pénélope est grand, mais surtout fragilisé par sa condition.
Pénélope Featherington et la Reine Charlotte : de la rivalité à l’alliance
Pénélope comprend au fur et à mesure des publications que son alter égo littéraire est une menace pour sa propre vie : que ce soit la fragilisation de ses relations avec les Bridgerton, ou sa rivalité avec la Reine. Elle détient en effet le savoir que la Reine ignore, puisque la régente est constamment enfermée dans son palais doré, elle aussi. Les sujets de la Reine sont aussi ceux du Whistledown, aussi, une rivalité s’installe peu à peu entre les deux, surtout lorsqu’il s’agit du diamant nommé par Charlotte.
Par ailleurs, les conséquences du Whistledown échappent totalement à Pénélope, car si elle le pouvoir d’influencer la société, elle n’a pas celui de la diriger, contrairement à la Reine. Pénélope dirige les regards et questionne à de nombreuses reprises les apparences ou les choix de la reine, ce qui fait de la reine l’un des sujets du Whistledown, inversant ainsi les rôles. Pour autant, Pénélope n’a pas que de pouvoir concernant la régence. Entre elles, c’est donc une guerre d’influence sociale qui se joue. Aussi, lorsque Lady Danbury intercède auprès de la reine en faveur de Lady Whistledown pour lui faire comprendre en jouant aux échecs que le jeu importe plus que la victoire, elle consolide aussi et surtout leur alliance.
Ainsi, la troisième saison, saison de Colin, mais surtout de Pénélope, cristallise toutes les tensions autour du Whistledown.
Colin Bridgerton : d’ami à amant
Pénélope semble toujours avoir une longueur d’avance sur Colin. Il veut écrire et être publié, elle est autrice reconnue, aussi, c’est elle qui lui prodigue des conseils, ce qui inverse les rôles habituels. Il se pense célèbre, sa notoriété littéraire dépasse la sienne. C’est lui qui finit par accepter qu’il vit dans son ombre. Il est celui qu’elle protège plus qu’il ne l’a jamais protégée.
En dévoilant la situation de Marina, elle pense agir par amour. Elle pense sauver Colin d’un mariage malheureux. Pourtant, son geste est ambigu : protège-t-elle Colin, ou protège-t-elle la possibilité, infime mais précieuse, qu’un jour il puisse la regarder autrement ? Pénélope confond ici amour et possession, protection et contrôle. Colin la perçoit comme son amie alors qu’il voit en Marina une femme, et Pénélope elle-même ne se perçoit pas comme une future épouse : elle demande même à sa mère si elle peut « jouer » avec Eloïse dans la première saison. La troisième saison marque un tournant : Colin apprend à la voir autrement. Mais être vue implique d’être responsable.
Mais comment aimer pleinement quelqu’un lorsque l’on a bâti son identité sur un secret susceptible de le détruire ?
Lorsque Colin affirme, devant témoins, qu’il ne courtisera jamais Pénélope Featherington, il la brise. Ce n’est pas seulement une humiliation publique, c’est aussi l’effondrement d’un espoir romantique, alimenté par des lectures et des rêveries adolescentes. Dès lors, Pénélope accepte de rentrer dans un nouveau jeu : celui de la séduction.
Elle se métamorphose et transforme sa garde robe, adoptant des couleurs qui lui correspondent mieux : des nuances de verts et de bleus. Elle porte des robes qui mettent en valeur sa poitrine jusqu’ici ensevelie sous des farandoles de tissus. Les motifs de ses vêtements changent également : les fleurs sont plus discrètes voire remplacée par des papillons. Ses nouvelles toilettes attirent l’œil et le regard, notamment Lord Alfred Debling. Le fait qu’elle soit regardée comme une possible épouse par un autre homme participe à transformer le regard que Colin porte sur elle. Elle devient désirable, et il commence à la désirer. L’ironie dans leur situation, c’est que Colin lui a appris à devenir un objet de désirs, non pas aux yeux des autres, mais aux siens.
Portia et Pénélope : deux diamants faits du même bois
Pénélope aime à se penser différente de sa mère et de ses sœurs. Pourtant, Portia Featherington et elle se ressemblent davantage qu’elle ne voudrait l’admettre. Dans un monde où les femmes n’existent que par leur mariage, elle manipule, calcule, anticipe. Elle ne cherche pas l’amour, elle cherche la sécurité. Son pragmatisme est brutal, mais il est lucide, car Portia est, tout comme Pénélope, une survivante.
Pénélope agit autrement, mais selon une logique similaire. Là où Portia manœuvre dans les salons, Pénélope manœuvre dans les colonnes imprimées. Là où la mère arrange des unions, la fille orchestre des révélations. Comme le lui suggère Portia, elles sont faites du même bois. La plume de Pénélope est l’héritière silencieuse des manigances maternelles. L’une marie ses filles pour survivre ; l’autre écrit pour exister.
Leur contexte familial est hostile : il est financièrement insécurisant, émotionnellement éreintant. Portia perd son mari, puis escroque tout Mayfair à l’aide de son cousin pour maintenir sa position. Elle choisit ensuite d’asseoir son pouvoir en mariant toutes ses filles dans l’unique but qu’elles mettent au monde un héritier. Lorsque Lord Debling voit en Pénélope une conjointe potentielle, Portia lui accorde sa bénédiction. Elle se montre plus sévère avec les intentions des Bridgerton, après que Colin ait abandonné Marina et ternit sa famille. Pourtant, cette union avantageuse la rapproche des Bridgerton, et surtout, de sa fille, ce qui permet aussi à ses sœurs d’investir leur relation autrement. Pénélope finit même par financer le bal de leurs rêves.
De l’ombre à la lumière
Tout converge vers cette évidence, à la fin de la quatrième saison, Pénélope ne peut plus être à la fois l’ombre et la lumière. Lady Whistledown lui a offert une voix, une indépendance financière, une forme de pouvoir inédite pour une jeune femme de son époque. Mais ce pouvoir a un coût. Il l’isole. Il fragilise ses amitiés. Il menace son amour naissant. Il l’oblige à choisir entre vérité publique et loyauté privée.
Ainsi, lorsqu’Eloïse s’éloigne dans la troisième saison, Pénélope se rapproche de Colin, comme si Eloïse était un obstacle inconscient entre elle et lui. Le dilemme imposé par son amie : révéler qui elle est pour que Colin l’épouse en toute connaissance de cause n’est finalement qu’une ultime métaphore. Pénélope ne peut pas être la plume qui révèle la vérité des autres, si elle n’est pas capable d’assumer la sienne. Être aimée par Colin suppose de ne plus se cacher derrière un pseudonyme. Être respectée par Eloïse suppose d’assumer les conséquences de ses actes. Grandir suppose d’accepter que survivre ne justifie pas de se venger des autres quand on se sent soi-même blessée. Devenir responsable suppose de ne pas réécrire les histoires des autres, mais d’écrire la sienne.
Aussi, la scène avec Cressida nous apprend que Pénélope est capable de renoncer à ce qui lui est le plus cher, mais aussi renoncer à une partie de son identité, par amour. Comme elle est capable de se saisir de son pouvoir pour finalement protéger ceux qu’elle aime. Après sa révélation auprès de la Reine, Pénélope choisit de commencer un nouveau chapitre à visage découvert.
Mettre fin à Whistledown — ou du moins en transformer radicalement la nature — devient alors un acte de maturation. Non pas un renoncement au pouvoir, mais un déplacement de celui-ci. Tel les papillons lâchés lors du bal : en signant le Whistledown de son nom, Pénélope se libère. Lors de la quatrième saison, Pénélope se sent oppressée par l’exposition de son rôle. Elle commence doucement à comprendre quel est le prix de la protection qu’elle peut accorder à certaines familles, quand elle fait tomber d’autres dans la disgrâce, tant bien même qu’elle n’ait pas cité leurs noms dans ses colonnes. Aussi, finit-elle par tourner la page du Whistledown et écrire son propre roman. Définitivement. Elle cesse d’écrire sur les autres pour écrire ses propres aventures.
Conclusion
Pénélope est un diamant. Non pas celui que la Reine désigne, ni celui que la société admire, mais un diamant brut qui s’est forgé seul. Avec le temps, elle apprend à devenir une femme qui brille sans écraser les autres, qui éclaire sans détruire. En renonçant à l’ombre, elle accepte enfin sa propre lumière. En signant enfin de son nom, Pénélope cesse d’écrire sur les autres pour écrire sa propre histoire.
Silhouette de Cassandra Austen
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Rédigé par Tsilla
Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.


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