Cher ami lecteur,
Notre bien-aimée Majesté, la Reine Charlotte, a la lourde responsabilité de décider chaque saison qui sera un diamant et qui mérite d’être roulé dans la fange, car rien ne la distrait davantage que les intrigues de sa cour et les rumeurs qui serpentent dans les couloirs du palais. Lorsqu’elle mise sur une demoiselle, elle ne se contente pas de désigner une favorite : elle révèle la stratège qui sommeille en elle, celle qui a compris que l’amour n’est pas une faiblesse, ni un sacrifice.
L’amour est un sentiment qui gouverne le cœur de notre Reine : personne n’aime comme notre Reine aime son Roi. Elle est celle qui demeure auprès de lui, face à la colère du ciel et de la terre. Elle l’aime contre vents et marées, au-delà de tout espoir, face aux regards d’une société qui ne tolère pas que le pouvoir soit défaillant selon ses propres critères. Plus encore que le poids de la cour et de la couronne, notre Reine Charlotte assume celui des regards posés sur les changements qu’elle impose. Dès lors, une question s’impose : le pouvoir affaiblit-il l’amour, ou l’amour redéfinit-il le pouvoir ?
L’entrée dans le monde de la Royauté : une fuite vers l’avant
Notre Reine Charlotte n’est pas de celles qui ont cheminé vers le pouvoir avec assurance : elle y a été précipitée. Propulsée dans une société qu’elle ne comprenait pas encore, arrachée à son pays natal, elle découvrit une cour, dans laquelle la ségrégation structurait les regards et les alliances. Elle n’eut pas le loisir de choisir la couronne. Ni celui de rencontrer l’homme qu’elle devait épouser, ni même de choisir la robe et le corset qui oppressèrent son corps tout entier : car la société attendait d’elle qu’elle se soumît à ses règles.
La scène d’ouverture de la série qui lui est consacrée, Queen Charlotte, montre ses débuts et ses angoisses, dès sa scène d’exposition, mais aussi, sa volonté farouche de ne pas se laisser diriger — ni par le contrat signé par son frère, ni par son futur mari. Charlotte débarque dans un carrosse, vêtue d’une robe qui l’empêche de se mouvoir, apprêtée pour rencontrer sa future belle-mère et devenir reine. Dans ces conditions, sa première idée pour se libérer de ce sort funeste, ne fut pas d’embrasser les privilèges que lui octroyaient sa nouvelle place, mais de fuir.
Elle tenta de s’échapper, d’escalader le muret, guidée non par la lâcheté, mais par un désir plus profond : celui d’aimer et d’être aimée. Non pas admirée. Non pas utilisée. Aimée. Elle ne redoutait pas tant la couronne pour ces exigences, mais pour ce qu’elle pourrait lui voler : la possibilité d’un amour sincère.
La rencontre avec George fit vaciller ses peurs et ses certitudes. Persuadée d’avoir été choisie par dépit, convaincue que l’on cherchait à lui cacher un monstre dont personne ne voulait, elle découvrit au contraire un homme aussi vulnérable qu’elle. Soudain, la fuite n’était plus une évidence. Hésitante, elle choisit finalement de rester, et d’enfiler la robe de mariée qu’elle avait choisie, et non pas celle que sa belle-mère souhaitait lui imposer, marquant ainsi son propre style dès le début de son règne.
Le mariage de George et Charlotte : quand l’amour est un dur labeur
Pourtant, son amour pour notre Roi ne naquit pas dans la clarté, il prit racine dans le labeur. C’est peut-être la raison pour laquelle George est montré comme « un fermier ». Outre le fait qu’il soit le premier roi à régner en s’appuyant sur la Science dans tous les domaines, y compris l’agriculture, il aussi est celui qui cultive la terre — et, symboliquement, celui qui cultive leur amour. Raison pour laquelle leur relation mit du temps à s’épanouir : les graines en germination ne sauraient éclore dès les premières lueurs de l’Aurore : elles ne nourrissent de patience avant de se montrer fertiles et fécondes.
Avant de connaître le bonheur, les époux ont donc appris à s’apprivoiser dans la douleur.
La série Queen Charlotte orchestre avec une finesse remarquable la désillusion de leur mariage. D’abord, à travers le regard de Charlotte. Elle se voit comme une Reine isolée dans un palais trop vaste, condamnée à une lune de miel sans Roi. Elle s’ennuie. Elle attend. On lui sert des festins, on lui offre des parures, mais rien ne comble l’absence de son mari. Le pouvoir lui est donné, mais son époux lui est retiré. Alors elle décide d’agir. Elle traverse les couloirs, impose sa présence, refuse d’être tenue à distance. Si l’amour doit exister, elle ira le chercher elle-même.
Puis, vient le point de vue de George.
Et l’histoire prend une tout autre tournure : le roi que l’on croyait distant, était en fait malade et tentait de se soigner, par des méthodes qui impliquaient d’apprendre à se dompter, comme si ses écarts de pensées qui dévient en dehors de la réalité pouvaient être ramenées à la raison par la privation, la froideur, l’obscurité et la douleur infligée par des corrections physiques.
Au milieu de ce chaos, Charlotte attendait, et, les sentiment de la reine lassée et laissée seule dans cet immense labyrinthe, prenaient à l’écran une autre dimension, car le regard de George sur ces évènements changea pour toujours celui de Charlotte.
Là où Charlotte voyait de l’indifférence, il y avait de la terreur. Elle croyait être délaissée, il se croyait protecteur. Tandis qu’on lui servait des plats somptueux, il ne mangeait rien. Alors qu’elle attendait un mari, il endurait des traitements qu’il pensait « réparateurs ». Il acceptait la douleur, la torture, persuadé que l’éloignement était une forme de sacrifice, pendant qu’elle s’imaginait sacrifiée.
La mise en scène des épisode a permis de créer cet effet miroir, en reprenant les mêmes images en écho : celle de Charlotte s’ennuyant, et celle de George se laissant torturer, les mettant en parallèle pour éclairer les malentendus et les non-dits. Cette narration donne ainsi à voir les silences du Roi ; et par le jeu subtil des domestiques, elle rend visible l’incommensurable.
Lorsque George accepta enfin de revenir, ils conclurent un accord : ne s’aimer que les jours pairs
Leur compromis devint alors l’illustration même de cette tragédie. Réglementer le désir pour contenir la peur. Organiser l’intime pour éviter le désordre. Mais l’amour vint désorganiser ce chaos parfaitement réglementé, et obligea George, malgré lui, à se révéler, à mettre à nu, de façon littérale, toute sa vulnérabilité. Ce n’était pas seulement la maladie qui s’imposait de nouveau à notre Roi, mais la vérité. La vérité d’un amour ne peut être fractionné, ni planifié, ni domestiqué, car l’amour ne s’impose pas ; il se choisit.
Aimer, c’est affronter les cieux ensemble
Dès lors, Charlotte comprit la nature du Roi — et ce que la couronne lui avait volontairement caché : une maladie mentale qui l’arrachait par moments à sa réalité. Le pouvoir avait choisi son médecin, un homme ayant diagnostiqué à notre roi non pas une maladie de l’esprit, mais un trouble des nerfs, un dérèglement qu’il conviendrait de corriger.
Ces considérations médicales ne sont qu’esquissées dans la série, mais elles s’inscrivent dans une tradition plus ancienne et historique qui portent en elle le poids de leur Histoire. La compréhension des troubles mentaux reposait encore dans ces années-là sur des catégories fonctionnant en tandem, héritées de la médecine antique et médiévale : frénésie et léthargie, manie et mélancolie. Créées par Galien et Aristote, transmises en Occident par Constantin l’Africain puis diffusée dans les milieux savants par Arnaud de Villeneuve, cette grille de lecture, qui avait fait un long voyage, structurait toujours les parcours d’errance des malades. La psychiatrie, telle que nous la concevons aujourd’hui, n’existait pas encore. L’esprit n’était pas envisagé comme une singularité à comprendre, mais comme un déséquilibre à corriger. Paradoxalement, il était admis que la folie pouvait être transitoire — d’où l’acharnement à la “soigner” le roi fermier. [1]
Soigner la maladie mentale : les pratiques de l’hôpital de Bethlem (Bedlam)
Les pratiques thérapeutiques étaient multiples, peu efficaces, et souvent violentes. On envoyait par exemple les malades en pèlerinage vers des lieux réputés pour leurs vertus curatives, comme Larchant, Haspres ou Geel. On les isolait. On leur rasait le crâne. On leur appliquait des onguents, notamment à base d’ellébore blanc, plante toxique censée purger les humeurs.
En Angleterre, l’hôpital de Bethlem — que l’on appellerait plus tard Bedlam — fondé en 1247, se spécialisait progressivement dans l’accueil des malades mentaux. Il devint avec le temps le symbole d’un enfermement : les visiteurs étant même autorisés à venir observer les internés, transformant leur souffrance en spectacle — une réalité que l’art, notamment chez Goya[2], viendrait plus tard figurer avec une brutalité saisissante. C’est dans cet héritage que s’inscrivent les traitements infligés à George par ce médecin de Beldam : non comme une cruauté isolée, mais comme l’expression d’un système persuadé que l’on peut extirper la folie comme on arrache une mauvaise herbe.[3]
Dans ce contexte, notre Roi George se sentait incapable d’être aimé, incapable de régner. Il se percevait comme défaillant, indigne de recevoir l’amour qu’il était pourtant capable de donner. Notre Reine Charlotte lui prouva le contraire. Elle accepta, non de corriger ses délires, mais de s’en servir pour le guider et le ramener vers elle. Elle ne chercha nullement à changer sa nature profonde, elle choisit de l’aimer, d’apprivoiser toutes ses facettes, toutes ses qualités et ses défauts, d’aimer ses forces et sa vulnérabilité. De l’aimer tel qu’il était, en nous délivrant le plus inspirant des message : tous les êtres sont dignes d’être aimés, tels qu’ils sont, et non pas uniquement pour ce qu’ils sont, ou pour ce qu’ils pourraient être. Elle choisit de demeurer, à ses côtés, quand le ciel intérieur de George s’effondrait.
De l’union à l’action politique
Sous le joug de la couronne, leur amour cessa d’être seulement une inclination pour devenir un acte politique. Charlotte comprit rapidement que cacher le roi ne le protégeait pas, mais qu’elle se devait de gouverner pour deux, comme le faisait sa belle-mère. Elle apprit à occuper l’espace, à parler quand il se taisait, à décider quand il vacillait. Alors que sa belle-mère portait en elle une volonté de redresser George pour qu’il prît son rôle et sa place au sein de la Monarchie, notre Reine choisit d’aménager l’espace autour de lui, en faisant venir le parlement à Buckingham Palace, notamment. Son amour se transforma en stratégie, et devint le fondement de son autorité.
Mais aucune souveraine ne règne seule, et notre Reine l’avait bien saisi. Elle se choisit une amie en la personne de Lady Danbury, qui apparut alors non seulement comme confidente, mais aussi comme une alliée essentielle. Lady Danbury ne se contenta pas d’être une conseillère : elle était celle qui évaporait les rumeurs pour la ramener vers la Vérité. Celle qui enseignait à Charlotte ce que la cour ne lui dirait jamais. Celle qui lui expliquait, sans détour, comment donner un héritier, comment assurer la continuité dynastique, comment faire de son intimité un enjeu politique. Et surtout, elle la confronta à sa réalité : celle de nobles ségrégués entre eux qu’il conviendrait de rassembler. Bien qu’elle sût s’entourer, notre Reine connut et connaît toujours ses déserts de solitude.
Les chiens de Queen Charlotte : un symbole de solitude
Aucun symbole n’est plus parlant que celui des chiens qui l’entourent pour évoquer son isolement. Ces petits compagnons, toujours tenus en laisse par ses dames de compagnie, prêtent à sourire tant la métaphore est peu subtile. La Reine demeure dans la plupart des plans de La chronique des Bridgerton, immobile sur son trône, pendant que d’autres tiennent les rênes du vivant autour d’elle. Dans la quatrième saison, la présence de Lady Mondrich auprès d’elle ne fait que souligner cette image : les femmes gravitent, servent, portent, soutiennent une reine immobilisée par sa propre solitude. Ces nombreux chiens et dames ne semblent être que le fruit de ses caprices, tant l’ensemble forme un tableau des plus grotesques.
Pourtant, PomPom, premier chien qu’elle avait reçu, n’était pas un caprice, mais un cadeau de George. Offert au moment même où il se libérait de la cave dans laquelle il subissait ses traitements, comme s’il lui offrait symboliquement ce qu’on lui refusait à lui : une forme de douceur, une fidélité sans condition, un amour simple, un amour libre. Ce détail, presque anodin, est en réalité un symbole fort. Les chiens devenant alors plus qu’un attribut décoratif : ils incarnent la loyauté, la constance, la présence silencieuse. George lui a donné la compagnie qu’il ne peut pas toujours lui offrir.
Conclusion
Si la Reine Charlotte que nous retrouvons dans La Chronique des Bridgerton est alors vieillissante, inflexible, obsédée par les héritiers et les histoires d’Amour, entourée de ses chiens, elle n’en demeure pas moins une souveraine aimante et passionnée. Ces années passées à la tête du pouvoir lui ont enseigné que l’amour véritable doit survivre au temps, à la maladie, à l’humiliation publique et à la tragédie, mais qu’il n’existe rien de pareil pour rendre l’éclat à ce monde terni par les rumeurs, si ce n’est la splendeur d’un diamant, peut-être. Si notre Reine traque les unions, si elle impose des mariages, si elle s’acharne à voir naître des enfants, ce n’est pas seulement parce qu’elle cultive un goût singulier pour la souveraineté : c’est parce qu’elle sait ce que coûte l’absence d’un héritier, ce que signifie aimer, ce qu’implique un amour sincère pour un Roi différent que l’histoire a bien trop souvent menacé d’effacer.
L’amour n’a jamais affaibli le pouvoir de notre Reine. Il l’a structuré.
Silhouette de Cassandra Austen
Bibliographie
[1] Laharie, Muriel. « Comprendre et soigner la maladie mentale au Moyen Âge (XIe-XIIIe siècles) », Histoire des Sciences médicales, vol. 27, no 2, 1993, pp. 137-142
[2] Goya, Francisco de. Casa de locos (La maison des fous), vers 1812–1819, huile sur panneau, 46 × 73 cm, Madrid, Real Academia de Bellas Artes de San Fernando.
[3] Bowen, Thomas & Robin, abbé. Du traitement des insensés dans l’hôpital de Bethléem de Londres : traduit de l’anglois (de Thomas Bowen), suivi d’observations sur les insensés de Bicêtre & de la Salpêtrière. Chez Lesclapart, 1787. 56 p.
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Rédigé par Tsilla
Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.


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