Lady Whistledown Portrait
Lady Whistledown’s
Society Papers
Regency Revue de la Toile — Anno 1813
Observations et jugements sur notre Reine Charlotte

Cher ami lecteur

Notre bien-aimée Majesté, la Reine Charlotte, a la lourde responsabilité de décider chaque saison qui sera un diamant et qui mérite d’être roulé dans la fange. Rien ne la distrait davantage que les intrigues de sa cour et les rumeurs qui serpentent dans les couloirs du palais. Lorsqu’elle mise sur un diamant, elle ne se contente pas de désigner une favorite : elle révèle la stratège en elle, celle qui a compris que l’amour n’est pas une faiblesse, mais un choix.

Personne n’aime comme notre Reine aime son Roi. Elle est celle qui demeure auprès de lui, face à la colère du ciel et de la terre, elle est sa Vénus, celle qui se cache avec lui sous leur lit lorsque son monde intérieur semble s’effondrer. Elle l’aime contre vents et marées, au-delà de tout espoir, face aux regards d’une société qui ne tolère pas que le pouvoir soit défaillant selon ses propres critères. Plus encore que le poids de la cour et de la couronne, Charlotte assume celui des regards posés sur les changements qu’elle impose. Dès lors, une question s’impose : le pouvoir affaiblit-il l’amour, ou l’amour redéfinit-il le pouvoir ?

L’entrée dans le monde de la Royauté : une fuite vers l’avant

Charlotte n’entre pas au pouvoir avec assurance : elle y est précipitée. Propulsée dans une société qu’elle ne comprend pas encore, arrachée à son pays natal, elle découvre une cour où la ségrégation structure les regards et les alliances. Elle ne choisit ni la couronne, ni l’homme qu’elle doit épouser, ni même la robe et le corset qui oppressent son corps : elle s’y soumet. La scène d’ouverture de Queen Charlotte montre ses angoisses et sa volonté farouche de ne pas se laisser diriger — ni par le contrat signé par son frère, ni par son futur mari. Sa première idée n’est pas de régner, mais de fuir.

Elle tente de s’échapper, d’escalader le muret, guidée non par la lâcheté, mais par un désir plus profond : celui d’aimer et d’être aimée. Non pas admirée. Non pas utilisée. Aimée. Elle ne redoute pas la couronne pour ces exigences, mais pour ce qu’elle pourrait lui voler : la possibilité d’un amour sincère. La rencontre avec George fait vaciller ses peurs et ses certitudes. Persuadée d’avoir été choisie par dépit, convaincue que l’on cherche à lui cacher un monstre dont personne ne veut, elle découvre au contraire un homme aussi vulnérable qu’elle. Soudain, la fuite n’est plus une évidence. Hésitante, elle choisit finalement de rester, et d’enfiler la robe de mariée qu’elle a choisie, et non celle qu’on lui a imposé.

L’amour est un dur labeur

Pourtant, l’amour ne naît pas dans la clarté, il prend racine dans le labeur. C’est peut-être la raison pour laquelle George est montré comme « un fermier ». Outre le fait qu’il soit le premier roi à régner en s’appuyant sur la Science dans tous les domaines, y compris l’agriculture, il est celui qui cultive la terre — et, symboliquement, celui qui cultive leur amour. Pourtant, leur relation met du temps à s’épanouir.

La série orchestre avec une finesse remarquable la désillusion de leur mariage. D’abord, à travers le regard de Charlotte. Elle se voit comme une Reine isolée dans un palais trop vaste, condamnée à une lune de miel sans Roi. Elle s’ennuie. Elle attend. On lui sert des festins, on lui offre des parures, mais rien ne comble l’absence. Le pouvoir lui est donné, mais son époux lui est retiré. Alors elle décide d’agir. Elle traverse les couloirs, impose sa présence, refuse d’être tenue à distance. Si l’amour doit exister, elle ira le chercher elle-même.

Puis vient le regard de George.

Et le conte s’effondre.

Là où Charlotte voit de l’indifférence, il y a de la terreur. Elle croit être délaissée, il se croit protecteur. Tandis qu’on lui sert des plats somptueux, il ne mange rien. Alors qu’elle attend un mari, il endure des traitements qu’il croit « réparateurs ». Il accepte la douleur, la torture, persuadé que l’éloignement est une forme de sacrifice, pendant qu’elle se croit sacrifiée. Les épisodes reprennent ces images en écho, les mettent en parallèle pour éclairer les malentendus et les non-dits. La mise en scène donne à voir les silences du Roi ; et par le jeu subtil des domestiques, elle rend visible l’incommensurable.

Leur compromis — ne s’aimer que les jours pairs — devient alors l’illustration même de cette tragédie. Réglementer le désir pour contenir la peur. Organiser l’intime pour éviter le chaos. Et puis, un jour, il n’y a plus de jours pairs. Ce n’est pas seulement la maladie qui s’impose : c’est la vérité. L’amour ne peut être fractionné, ni planifié, ni domestiqué. L’amour ne s’impose pas ; il se choisit.

Aimer, c’est affronter les cieux ensemble

Dès lors, Charlotte comprend la nature du Roi — et ce que la couronne lui a volontairement caché : une maladie mentale qui l’arrache par moments à la réalité. Le pouvoir a choisi son médecin, un homme qui n’y voit pas une maladie de l’esprit, mais un trouble des nerfs, un dérèglement qu’il conviendrait de corriger.

Ces considérations médicales ne sont qu’esquissées dans la série, mais elles s’inscrivent dans une tradition plus ancienne. La compréhension des troubles mentaux repose encore sur des catégories héritées de la médecine antique et médiévale : frénésie et léthargie, manie et mélancolie. Héritée de Galien et d’Aristote, transmise en Occident par Constantin l’Africain puis diffusée dans les milieux savants par Arnaud de Villeneuve, cette grille de lecture structure durablement la médecine. La psychiatrie, telle que nous la concevons aujourd’hui, n’existe pas encore. L’esprit n’est pas envisagé comme une singularité à comprendre, mais comme un déséquilibre à corriger. Paradoxalement, il était admis que la folie pouvait être transitoire — d’où l’acharnement à la “soigner”.[1]

Les pratiques thérapeutiques demeurent multiples et souvent brutales. On envoyait les malades en pèlerinage vers des lieux réputés pour leurs vertus curatives, comme Larchant, Haspres ou Geel. On les isolait. On leur rasait le crâne. On leur appliquait des onguents, notamment à base d’ellébore blanc, plante toxique censée purger les humeurs.

En Angleterre, l’hôpital de Bethlem — que l’on appellera plus tard Bedlam — fondé en 1247, se spécialise progressivement dans l’accueil des malades mentaux. Il devient le symbole d’un enfermement plus que d’un accompagnement. Les visiteurs sont même autorisés à venir observer les internés, transformant leur souffrance en spectacle — une réalité que l’art, notamment chez Goya[2], viendra plus tard figurer avec une brutalité saisissante. C’est dans cet héritage que s’inscrivent les traitements infligés à George : non comme une cruauté isolée, mais comme l’expression d’un système persuadé que l’on peut extirper la folie comme on arrache une mauvaise herbe.[3]

George se sent alors incapable d’être aimé, incapable de régner. Il se perçoit comme défaillant, indigne de recevoir l’amour qu’il sait pourtant donner. Charlotte lui prouve le contraire. Elle accepte de rentrer dans ses délires pour le guider et le ramener vers elle. Elle ne cherche nullement à le corriger, à changer sa nature profonde, elle choisit de l’aimer dans toutes ses dimensions, d’aimer ses forces et sa vulnérabilité. Elle l’aime tel qu’il est. Elle délivre le plus beau des message : tous les êtres sont dignes d’être aimés, tels qu’ils sont, et non pas uniquement pour ce qu’ils sont. Elle choisit de demeurer sur terre quand le ciel intérieur de George s’effondre.

De l’union à l’action politique

Sous le joug de la couronne, leur amour cesse d’être seulement une inclination pour devenir un acte politique. Charlotte comprend que protéger son Roi ne signifie pas le cacher, mais gouverner pour deux, comme le fait sa belle-mère. Elle apprend à occuper l’espace, à parler quand il se tait, à décider quand il vacille. Quand sa belle-mère cherche à corriger George, elle choisit d’aménager l’espace autour de lui, en faisant venir le parlement à Buckingham Palace, notamment. Son amour se transforme en stratégie, et devient le fondement de son autorité.

Mais aucune souveraine ne règne seule. Lady Danbury apparaît alors non seulement comme confidente, mais aussi comme une alliée essentielle. Elle ne se contente pas d’être une conseillère : elle est celle qui parle de la réalité. Celle qui enseigne à Charlotte ce que la cour ne lui dira jamais. Celle qui lui explique, sans détour, comment donner un héritier, comment assurer la continuité dynastique, comment faire de son intimité un enjeu politique. Et surtout, elle la confronte à sa réalité : celle de nobles ségrégués entre eux qu’il conviendrait de rassembler.

Les chiens de Queen Charlotte : un symbole de solitude

Aucun symbole n’est plus parlant que celui des chiens qui l’entourent. Ces petits compagnons, toujours tenus en laisse par ses dames de compagnie, prêtent à sourire tant la métaphore est peu subtile. La Reine, immobile sur son trône, pendant que d’autres tiennent les rênes du vivant autour d’elle. Dans la dernière saison, la présence de Lady Mondrich auprès d’elle ne fait que souligner cette image : les femmes gravitent, servent, portent, soutiennent.

Pourtant, PomPom, le premier chien qu’elle avait reçu, n’était pas un caprice, mais un cadeau de George. Offert au moment même où il se libère de la cave où il subit ses traitements, comme s’il lui offrait symboliquement ce qu’on lui refuse à lui : une forme de douceur, une fidélité sans condition, un amour simple, un amour libre. Ce détail, presque anodin, dit tout. Les chiens deviennent alors plus qu’un attribut décoratif : ils incarnent la loyauté, la constance, la présence silencieuse. George lui donne la compagnie qu’il ne peut pas toujours lui offrir.

Conclusion

La Reine Charlotte que nous retrouvons est alors vieillissante, inflexible, obsédée par les héritiers et les diamants, entourée de ses chiens, semble presque figée dans une image de contrôle. mais elle n’est pas une souveraine froide. Elle a grandi, en tant que personne et en tant que reine. Elle a appris que l’amour doit survivre au temps, à la maladie, à l’humiliation publique, à la tragédie. Si elle traque les unions, si elle impose des mariages, si elle s’acharne à voir naître des enfants, ce n’est pas seulement par goût du contrôle : c’est parce qu’elle sait ce que coûte l’absence d’héritier, ce que signifie aimer un Roi que l’histoire menace d’effacer pour sa différence.

L’amour n’a pas affaibli le pouvoir de notre Reine. Il l’a structuré.

Lithographie
Silhouette de Cassandra Austen
Bibliographie
[1] Laharie, Muriel. « Comprendre et soigner la maladie mentale au Moyen Âge (XIe-XIIIe siècles) », Histoire des Sciences médicales, vol. 27, no 2, 1993, pp. 137-142
[2] Goya, Francisco de. Casa de locos (La maison des fous), vers 1812–1819, huile sur panneau, 46 × 73 cm, Madrid, Real Academia de Bellas Artes de San Fernando.
[3] Bowen, Thomas & Robin, abbé. Du traitement des insensés dans l’hôpital de Bethléem de Londres : traduit de l’anglois (de Thomas Bowen), suivi d’observations sur les insensés de Bicêtre & de la Salpêtrière. Chez Lesclapart, 1787. 56 p.

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Tsilla Aumigny

Rédigé par Tsilla

Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.


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