On vous dĂ©crypte les rĂ©fĂ©rences littĂ©raires dans JoJo ! Analyse de Phantom Blood – Acte 3: Combat final ! Dio VS JoJo!
Salut à tous ! Dans ce troisième article sur Phantom Blood, on va bien sûr parler du personnage principal de cette histoire. …Reste à savoir qui est le personnage principal !
Pour rappel, JoJo est un manga shĂ´nen divisĂ© en 9 parties et publiĂ© depuis 1987. La première partie raconte l’affrontement de Jonathan et Dio ! Tout part d’une dispute d’enfants, qui prend des proportions astronomiques et qui conduira dans le 6ème arc… Ă la fin du monde ! (Mais ne vous inquiĂ©tez pas, l’histoire continue quand mĂŞme après…)
Qui est le véritable héros de Phantom Blood ?
(VoilĂ bien une question qui risque de faire des morts!) Rappelons d’abord le contexte:
On a vu que Dio Ă©tait un personnage inspirĂ© de Dracula, le vampire transylvanien qui s’infiltre dans la haute sociĂ©tĂ© anglaise. Cependant, au dĂ©but de JoJo’s Bizarre Adventure, Dio n’est pas encore un vampire et il ne vient pas d’un pays lointain, mais des bas-fonds de Londres. Ce qui en fait tout de mĂŞme un Ă©tranger aux origines obscures, aux yeux de la noblesse anglaise.
Dracula s’infiltre à Londres pour y trouver de nouvelles victimes et détruire la société de l’intérieur. De même, Dio s’infiltre dans la famille de Jonathan pour assassiner les habitants du manoir et s’emparer de leur fortune.
Oui. Dans la vie, voyez-vous, Dio a un but simple : il veut de l’argent.
Dio VS JoJo ! Round 1 : Une histoire d’argent !

Mais, à la différence de Dracula, Dio n’est pas encore un vampire à ce stade de l’histoire. Dans ce cas, la peur qu’il inspire provient-elle simplement du fait qu’il est issu du peuple et convoite la fortune des habitants du manoir ?
On pourrait bien sĂ»r faire une interprĂ©tation marxiste de ce passage. Dio reprĂ©senterait pour la classe dominante la peur des classes infĂ©rieures, qui cherchent Ă la renverser et Ă lui voler ses avantages. (Jonathan a par exemple l’impression que Dio lui vole l’attention de son père. Et donc sa place dans la famille.)
Cependant, le manga reprend surtout un schĂ©ma typique des romans europĂ©ens rĂ©alistes ou romantiques du XIXe siècle : Un jeune homme pauvre et ambitieux veut s’Ă©lever dans la sociĂ©tĂ© par tous les moyens. Pour cela il se compromet de plus en plus et commet des actions de moins en moins morales. Avant d’Ă©chouer tragiquement et de retomber finalement dans la pauvretĂ©.
On peut penser par exemple au roman Le Rouge et le Noir de Stendhal… Est-ce une coĂŻncidence ? Le hĂ©ros, Julien Sorel, est introduit exactement de la mĂŞme manière que Dio : Lors de sa première apparition, au chapitre IV, il est occupĂ© Ă lire un livre et refuse de rĂ©pondre Ă son père, un paysan brutal et grossier qui l’appelle. Comme Dio, il a une sorte de grâce naturelle, qui contraste avec l’apparence grotesque de son père. Enfin, Julien a pour mĂ©thode de s’infiltrer dans une bonne famille et de s’y faire une place par l’hypocrisie et la sĂ©duction. L’ambition du hĂ©ros, son mĂ©pris pour ses propre origines et sa haine des riches sont encore d’autres points communs avec Dio !
Autre exemple : le roman The Luck of Barry Lyndon (MĂ©moires de Barry Lyndon) de William Makepeace Thackeray, publiĂ© en 1844, et qui a inspirĂ© un film cĂ©lèbre de Stanley Kubrick en 1975. Le roman relate la vie d’un Irlandais issu d’une famille noble mais dĂ©sargentĂ©e, qui tente de s’intĂ©grer dans l’aristocratie anglaise par des moyens moralement douteux.
Dans JoJo’s Bizarre Adventure, Araki cite une phrase de ce romancier au moment de la mort de Zeppeli, ce qui indique qu’il le connaĂ®t au moins de nom. La citation en question (« To love and win is the best thing. To love and lose, is the next best thing. » / « Aimer et gagner sont les meilleures choses au monde, aimer et perdre sont les suivantes ») est tirĂ©e de Histoire de Pendennis, autre roman d’apprentissage Ă©crit par Thackeray. (Mais notons qu’Araki cite peut-ĂŞtre cet auteur uniquement Ă des fins de pittoresque, Ă©tant donnĂ© que Thackeray est cĂ©lèbre pour avoir dĂ©crit avec prĂ©cision et ironie la sociĂ©tĂ© anglaise de son temps.)
L’originalitĂ© du manga vient toutefois de l’inversion du schĂ©ma en question :
Dans JoJo’s Bizarre Adventure, cependant, l’histoire est racontĂ©e du point de vue de la classe dominante, qui voit ce personnage comme une menace. A noter Ă©galement que, si Dio Ă©choue en effet Ă s’Ă©lever dans la sociĂ©tĂ© (sa tentative d’empoisonner le père de Jonathan Ă©choue, et il est pris au piège par la police), son histoire ne s’arrĂŞte pas lĂ , puisque c’est Ă ce moment qu’il se transforme enfin en vampire et que l’histoire, jusqu’alors rĂ©aliste, bascule soudainement dans le fantastique.
Frederico Anzalone (JoJo’s Bizarre Adventure. Le diamant inclassable du manga, 2019) nous propose ici une interprétation intéressante :
Dio serait inspiré des héros de manga des années 50-60 (époque de la reconstruction économique du Japon après la Seconde Guerre mondiale), dont l’objectif principal était de s’élever toujours plus haut dans la société, ainsi que des mangas post-mai 68, qui présentaient souvent un protagoniste issu des bas-fonds et en rébellion contre la société. Jonathan, lui, représenterait le héros typique des mangas des années 80 (ère du miracle économique), vertueux, insouciant et naïf, à l’image de la jeunesse japonaise de cette époque.
L’opposition Dio VS JoJo représenterait donc la collision de ces deux types de protagonistes – qui, visiblement, ne se comprennent pas – dans une sorte d’illustration condensée de l’histoire économique moderne du Japon :
De manière intĂ©ressante, le dĂ©but de JoJo ressemble Ă une version renversĂ©e des mangas Ă Ă©nergie nekketsu de l’enfance d’Araki, tels que Kyojin no Hoshi ou Ashita no Joe. Jonathan, le protagoniste, est ici un jeune nanti sans problème et c’est Dio, l’antagoniste, qui prend la place du gamin encolĂ©rĂ© issu des bas quartiers, vouĂ© Ă s’élever par sa propre force […] il y aurait moults lectures Ă faire de cette opposition entre le fortunĂ© Jonathan et le misĂ©reux Dio, Ă l’époque oĂą le Japon vit encore son « miracle Ă©conomique ». […] Il y a dans JoJo quelque chose de l’air de son temps, qu’Araki l’ait capturĂ© de manière consciente ou non – lui qui a par ailleurs passĂ© son adolescence puis ses jeunes annĂ©es d’adulte dans un Japon prospère et assagi, en comparaison du tumulte des sixties. Ne peut-on pas considĂ©rer Dio comme un symbole de rĂ©volte des oubliĂ©s de l’essor Ă©conomique, qui brĂ»le de s’approprier ce dont il n’a jamais pu bĂ©nĂ©ficier ? Quant au Jonathan du dĂ©but du manga, on pourrait l’envisager comme un reflet d’une certaine catĂ©gorie de jeunes Japonais des annĂ©es 1980, nantis, apolitiques, installĂ©s dans le confort engourdissant qu’ont bâti leurs parents.
Frederico Anzalone, JoJo’s Bizarre Adventure. Le diamant inclassable du manga, Toulouse, Third Editions, 2019, pp.74-75.
Dio VS JoJo ! Round 2: Qui est le personnage vedette dans Phantom Blood ?

Les caractĂ©ristiques du hĂ©ros : ĂŞtre animĂ© par un dĂ©sir, ĂŞtre le meneur de l’histoire
C’est vrai qu’à ce stade de l’histoire, les deux personnages sont traités comme des protagonistes. On sait également qu’une série précédente de l’auteur, Ma-shônen BT (dont le titre peut se traduire par « BT, le garçon magique » ou « BT, le garçon démoniaque ») a été interrompue prématurément car son protagoniste, au design et à la personnalité proche de Dio, avait été jugé trop malveillant et pas assez altruiste pour être un héros. Ne pouvant en faire un protagoniste comme il le souhaitait initialement, l’auteur semble avoir recyclé ce personnage en antagoniste.
Cependant, Dio conserve certaines caractéristiques qui le rapprochent d’un protagoniste de shônen manga. Par exemple l’ambition et la volonté de poursuivre un objectif. Il est en outre introduit dans le manga dès la page 11 – soit dix pages avant Jonathan, qui n’apparaît qu’à la page 21 ! [1]
Dans un shônen manga l’histoire est généralement déclenchée par la volonté du héros de devenir plus fort afin de poursuivre un rêve. Mais ici c’est au contraire l’ambition de l’antagoniste qui est le moteur de l’histoire.
Dans son ouvrage de rĂ©fĂ©rence L’anatomie du scĂ©nario, John Truby dĂ©finit ainsi les trois premières caractĂ©ristiques de tout hĂ©ros :
- Le personnage principal doit toujours ĂŞtre fascinant ;
- Le public doit pouvoir s’identifier Ă lui, principalement en comprenant ses motivations ;
- Le public doit ressentir de l’empathie, mais pas forcĂ©ment de la sympathie pour le personnage.
Et dans Phantom Blood, on voit que ces trois points s’appliquent plus facilement Ă Dio qu’Ă Jonathan : c’est lui qui fascine, lĂ oĂą Jonathan paraĂ®t terne et banal. Et les lecteurs peuvent comprendre son dĂ©sir de revanche sur la sociĂ©tĂ© et d’ascension sociale, sans pour autant le trouver sympathique ou apprĂ©cier ses mĂ©thodes. Ils s’identifient plus difficilement Ă un nanti comme Jonathan qui n’exprime pas d’ambition claire, sinon celle de suivre les traces de son père en devenant un homme respectable.
La volontĂ© de Dio contraste donc avec la passivitĂ© de Jonathan, qui joue plutĂ´t le rĂ´le de l’obstacle. Son but est uniquement de dĂ©fendre sa famille, puis le monde contre les ambitions de Dio.
Cette passivitĂ© a souvent Ă©tĂ© critiquĂ©e car elle ne correspond pas Ă ce que les lecteurs attendent d’un hĂ©ros de shĂ´nen manga. Mais son attitude est assez classique dans le cadre de la littĂ©rature gothique, oĂą les personnages principaux sont plus souvent des enquĂŞteurs, des tĂ©moins, voire des victimes d’Ă©vĂ©nements Ă©tranges provoquĂ©s par une crĂ©ature surnaturelle.
Jonathan Harker, le hĂ©ros de Dracula, se retrouve par exemple prisonnier au château du vampire (oĂą, comme dit le Joueur Du Grenier dans sa vidĂ©o sur Castlevania, il venait juste pour faire signer des papiers Ă Dracula !). Il dĂ©couvre alors avec une terreur croissante que son hĂ´te n’est pas humain et projette d’envahir Londres. Ainsi, les hĂ©ros gothiques sont traditionnellement dans la rĂ©action plus que dans l’action.
Dans les romans gothiques, c’est le monstre Ă combattre, et non le protagoniste, qui donne son nom au roman et qui en est la vĂ©ritable star. Qui se souvient que le hĂ©ros de Dracula s’appelle Jonathan ou que la narratrice de Carmilla se prĂ©nomme Laura ? (Celle-ci, d’ailleurs, n’est nommĂ©e pour la première fois qu’Ă la moitiĂ© du roman.)
Autre dĂ©tail intĂ©ressant ! Si on s’intĂ©resse aux noms des personnages, on peut remarquer que le nom de famille de Dio, « Brando », se prononce [BURANDOO] en phonĂ©tique japonaise, ce qui le rapproche du mot anglais « Blood » (prononcĂ© [BURADDO]), mot qui figure dans le titre de l’arc, « Phantom Blood » [FANTOMU BURADDO]. Est-ce involontaire de la part de l’auteur, quand on sait qu’il avait l’habitude d’inclure le nom du protagoniste dans ses titres, souvent prĂ©cĂ©dĂ© d’un surnom ou d’un adjectif, comme par exemple Ma-shĂ´nen BT ou Gorgeous Irene ? Peut-ĂŞtre l’adjectif « Phantom » signifie-t-il que Dio est le vĂ©ritable protagoniste mais que personne ne le voit ? De la mĂŞme manière, les quatre premiers chapitres du manga s’intitulent « Shinryaku-sha Dio Brando », et reprennent donc bien ce schĂ©ma d’un nom de personnage prĂ©cĂ©dĂ© d’un surnom.
…1-0 pour Dio, donc !
Mais attendez, le match Dio VS JoJo est loin d’ĂŞtre fini…

Dio VS JoJo ! Round 3 : « Kimyô na yûjô », que voulait nous dire Jonathan ??
Et si ces personnages Ă©taient en fait plus complĂ©mentaires qu’opposĂ©s et ne formaient en rĂ©alitĂ© qu’un seul personnage ? Pourquoi Jonathan a-t-il dit avoir une « amitiĂ© bizarre » avec Dio ? Cette rĂ©plique n’est pas logique ! Et on va vous dĂ©montrer pourquoi…
Avant tout : rapide flash-back sur le schéma de communication mis en place jusque-là …
Dans le passage qui précède l’incendie du manoir, on est d’accord, aucun événement surnaturel n’est encore intervenu dans le récit. Sans le prologue, on penserait même avoir affaire à un manga historique ou policier, plutôt qu’à un shônen.
Pourtant, l’atmosphère est tendue et l’on sent qu’il y a quelque chose d’anormal. Ne serait-ce qu’à cause du brouillage systĂ©matique de la communication qui règne dans le manoir : les dialogues des personnages sont presque immĂ©diatement suivis de longs apartĂ©s qui indiquent qu’ils disent en rĂ©alitĂ© tout le contraire de ce qu’ils pensent.

Ces apartés révèlent que les personnages réfléchissent souvent à ce qu’ils vont dire avant de parler, ou bien réagissent dans leurs pensées aux paroles qu’ils viennent d’entendre. Ainsi, le rythme des conversations ressemble plutôt à celui d’une partie d’échecs, où chacun calcule ce qu’il dit.
Cette alternance entre dialogue et apartĂ©s se met en place dès l’arrivĂ©e de Dio au manoir et sa rencontre avec Jonathan. Mais le meilleur exemple de ce type de communication se trouve probablement aux pages 131-133 du premier tome, oĂą, après un dialogue amical Ă la page 131 (« Dio ! Migoto datta yo ! Kimi no hashiri wa !! //–ArigatĂ´ ! Daga JOJO kimi atte no try sa ! » [« Dio ! FĂ©licitations ! Ta course Ă©tait formidable !! // – Merci ! Mais, JoJo, cet essai, on l’a rĂ©ussi grâce Ă toi ! »]), les deux personnages enchaĂ®nent chacun sur un apartĂ© d’une page entière pour expliquer qu’en rĂ©alitĂ© ils ne ressentent l’un envers l’autre aucune amitiĂ© :
[…] 7 nen ka… Are kara 7 nen mo tatsu… Ima… Dio to anna kaiwa wo shiteta kedo, shôjiki boku wa kare ni taishite yûjô wo kanjiteinai… Naze !? Kare wa anna sugokute ii yatsu na no ni, yûjô wo kanjinainda! 7 nen mae no jiken no sei ka!? Aiken Danny no koto datte, Erina no koto datte, boku no omoikomi da! Shôko ga nai! Aa, boku wa nante iya na yatsu da, mada ano toki no koto wo giwaku shi, kyôfu shiteiru!
Hirohiko Araki, JoJo’s Bizarre Adventure, JoJonium (t.1), Tôkyô, Shûeisha, 2013, p.132.
[7 ans… Cela fait déjà 7 ans… Maintenant… Même si je discute ainsi avec Dio, pour être honnête, je ne ressens aucune amitié envers lui… Pourquoi !? Alors qu’il est tellement sympathique, je n’éprouve aucune amitié ! Est-ce à cause des incidents d’il y a 7 ans !? L’histoire de mon chien Danny et d’Erina me reviennent encore en mémoire ! Il n’y a pas de preuve ! Ah, je suis vraiment une personne détestable, les souvenirs de cette époque me font encore douter et me terrifient !]
Yûjô dato!? Kirei goto wo narabete nikoniko suru na yo na kuzu-domo ga! Mô sugu sotsugyô… Mô Joestar-kyô no enjô wa iran! 7 nen JoJo to omote muki nakayoku shita no wa kono ki wo matta kara! Keikaku wa Joestar-ke no zaisan wo notsutoru koto sa! Zaisan wo hôteki ni jiyû ni dekiru nenrei ni natta !
Ibid. (t.1) p.133.
[De l’amitiĂ© ? Gardez vos belles paroles et vos sourires idiots, bandes de dĂ©chets ! BientĂ´t j’aurai fini l’école… BientĂ´t, je n’aurai plus besoin de cette comĂ©die chez les Joestar ! Si, pendant 7 ans, j’ai fait en sorte de bien m’entendre avec JoJo, c’est parce que j’attendais ce moment ! Mon plan est de m’emparer de la fortune des Joestar ! J’ai enfin l’âge de disposer lĂ©galement et librement de ma fortune !]
Cet Ă©cart entre le discours (la façade, ou « tatemae ») et la pensĂ©e vĂ©ritable (« hon’ne ») sert bien sĂ»r Ă illustrer la comĂ©die sociale. Dans l’œuvre Ă©tudiĂ©e, on notera que ce schĂ©ma s’applique surtout Ă l’intĂ©rieur du manoir, qui reprĂ©sente une sociĂ©tĂ© Ă©touffante. Les apartĂ©s se font immĂ©diatement moins nombreux dès lors le manga s’oriente vers le fantastique et le rĂ©cit d’aventure.
Du coup, la rĂ©plique de Jonathan Ă la fin du manga (« KimyĂ´ na yĂ»jĂ´ sura kanjiru yo… » [2] [« Je ressens mĂŞme une amitiĂ© bizarre… »]) est assez surprenante puisque (dans ses multiples apartĂ©s et monologues dramatiques) le personnage n’avait cessĂ© de rĂ©pĂ©ter qu’il n’éprouvait absolument aucune sympathie envers Dio.
Cette rĂ©plique – volontairement marquante puisque l’emploi de l’adjectif « kimyĂ´ » fait Ă©cho au titre de la sĂ©rie (JoJo no kimyĂ´ na bĂ´ken) – vient remettre en cause Ă peu près toute la logique qu’on avait Ă©tablie : On pensait que les paroles des personnages Ă©taient des mensonges, tandis que leurs pensĂ©es disaient la vĂ©ritĂ© (et donc, en l’occurrence, que les personnages faisaient semblant de s’apprĂ©cier tout en se dĂ©testant). Mais cette rĂ©plique finale laisse entendre qu’en rĂ©alitĂ© c’Ă©tait peut-ĂŞtre le contraire.
Cela signifie-t-il que Jonathan mentait au lecteur dans tous ses apartés ?
On voit mal en effet à quel moment son point de vue sur Dio aurait pu évoluer, puisque celui-ci n’a fait que commettre des crimes de plus en plus odieux. Cette réconciliation de dernière minute est d’autant plus surprenante que Dio avait aussi assassiné le père de Jonathan. Selon toutes les normes sociales et morales, cela aurait dû rendre les personnages irréconciliables et orienter l’intrigue vers une histoire de haine et de vengeance.
Comment expliquer ce paradoxe ? Voici, selon moi, les trois théories les plus plausibles…
Nous passons Ă la partie fun de notre analyse : les grandes thĂ©ories ! Le final de Phantom Blood est extrĂŞmement cĂ©lèbre, considĂ©rĂ© comme un moment fondateur de la saga. Et pourtant, les interprĂ©tations de ce passage semblent beaucoup diverger selon les lecteurs… Quelle(s) morale(s) peut-on tirer de l’histoire ? Pourquoi Jonathan dĂ©clare-t-il soudain son amitiĂ© Ă Dio alors que celui-ci a dĂ©truit sa vie et n’exprime aucun remord ?
« L’amitiĂ© bizarre » – ThĂ©orie n°1, la plus Ă©vidente :
Peut-être peut-on expliquer cette réplique par l’influence d’East of Eden [A l’est d’Eden] de John Steinbeck – une autre source d’inspiration majeure de l’auteur – où Adam Trask est incapable de haïr son frère Charles qui, dans un accès de rage, a pourtant tenté de le tabasser à mort avant de le poursuivre avec une hachette. Ni son épouse Cathy qui l’a pourtant manipulé, trompé (avec son frère Charles), puis abandonné en lui tirant dessus à coups de pistolet… Au point que les autres personnages prennent souvent sa gentillesse pour de la faiblesse ou de la stupidité.
Euh… D’accord. (Je trouvais Dio dangereux, mais en fait par rapport à eux, il est adorable…)
Dans le manga, donc, l’explication serait que Jonathan, comme Adam Trask, a pour trait de personnalitĂ© principal la gentillesse. Au point d’ĂŞtre incapable de haĂŻr son adversaire ou de le voir comme un ennemi ! Et, quelque part, on peut considĂ©rer qu’il a gagnĂ© le combat, puisqu’avec cette rĂ©plique il parvient Ă dĂ©stabiliser Dio et Ă l’impressionner par sa magnanimitĂ©. (Si vous voulez, c’est en quelque sorte un moyen d’Ă©craser l’ennemi par trop de bontĂ© !)
Il ne faut pas non plus oublier qu’en arts martiaux, le vrai vainqueur est celui qui a le meilleur Ă©tat d’esprit. Et la noblesse de la mort est Ă©galement une notion importante dans la tradition japonaise.
Enfin, rappelons que George Joestar Ă©tait mort en disant Ă Jonathan de ne pas en vouloir Ă Dio. Peut-ĂŞtre Jonathan veut-il donc simplement rester fidèle jusqu’au bout aux principes de son père et mourir lui-aussi en gentleman ? (Son comportement Ă la fin du manga ne serait donc pas en rupture, mais en continuitĂ© avec sa ligne de conduite habituelle.) George Joestar Ă©tant un personnage très rĂ©fĂ©rencĂ© par rapport Ă l’Ă©vĂŞque Myriel dans Les MisĂ©rables (voir article sur les rĂ©fĂ©rences Ă Victor Hugo dans JoJo), il prĂ´nait une sorte de morale pseudo-chrĂ©tienne, fondĂ©e sur la charitĂ© et le pardon.
…Mais les fans ont bien sûr une autre théorie ! (Je l’appellerais « la théorie Carmilla »)
Aussi appelĂ©e « la thĂ©orie du ship » ! C’est globalement l’idĂ©e que l’amitiĂ© « bizarre », ça veut dire de l’attirance ou de l’amour.
L’idĂ©e de cette interprĂ©tation est que, si Dio harcèle Jonathan pendant tout le manga, puis revient en dĂ©clarant qu’il l’apprĂ©cie et qu’il veut lui voler son corps… c’est qu’il a en fait un gros crush sur lui ! Et la rĂ©plique de l’amitiĂ© bizarre sous-entendrait que ce n’est peut-ĂŞtre pas si unilatĂ©ral…
D’accord, ça c’est bien sĂ»r la thĂ©orie principale des fans ! Voyons si elle vaut quelque chose…
Soyons clairs : je ne veux pas me mĂŞler de querelles de fandom ! Loin de moi, donc, l’idĂ©e de venir dĂ©fendre ou rĂ©futer des ships.
Frederico Anzalone (JoJo’s Bizarre Adventure : le diamant inclassable du manga, 2019) a dĂ©jĂ rĂ©futĂ© – quoiqu’un peu rapidement, ce me semble – la plupart des « ships » avancĂ©s par les fans. Mais ici, puisqu’on sait que Dio est bisexuel (Ă partir de Stone Ocean cependant, soit quand mĂŞme 13 ans plus tard…), le ship est une piste d’interprĂ©tation qu’il convient au moins d’Ă©voquer.
L’interprĂ©tation des fans me paraĂ®t en tout cas une piste intĂ©ressante par rapport Ă la littĂ©rature gothique. Car on sait que le gothique s’est très tĂ´t dĂ©marquĂ© par ses accents Ă la fois fĂ©ministes et pro-LGBT. Sur ce point, on peut citer notamment Carmilla de Sheridan le Fanu qui, dès 1872, met en scène une charismatique vampire lesbienne. Puis, bien sĂ»r, le best-seller Interview With The Vampire [Entretien avec un vampire] d’Anne Rice en 1975 et ses nombreuses suites, oĂą l’on trouve chez les personnages principaux plusieurs couples de vampires gays. MĂŞme dans Dracula, certains lecteurs croient dĂ©celer de l’Ă©rotisme dans le passage oĂą Dracula enferme Jonathan Harker dans son château et le persĂ©cute. Le thème de la persĂ©cution Ă©tant repris au dĂ©but de Phantom Blood, il est bien normal que les lecteurs occidentaux s’interrogent…
Ajoutons en leur faveur que l’on trouve dans l’arc de Stardust Crusaders plusieurs références à The Vampire Lestat [Lestat le vampire] (le deuxième tome d’Interview With The Vampire) :
Comme Lestat, DIO se retrouve dans les annĂ©es 80 après un siècle d’exil et, comme Lestat, il entreprend un tour du monde qui s’achève en Égypte – destination alors peu commune pour les vampires, qui Ă©taient plutĂ´t associĂ©s Ă la Transylvanie dans Dracula.
Dans son roman, Anne Rice choisit contre toute attente de situer en Égypte les origines des vampires, ainsi que les réponses au mystère de leur existence. (Pas le pays le plus logique quand même, parce qu’il y a beaucoup de soleil…) Elle en fait ainsi une étape obligatoire pour tout vampire en quête de connaissance. Cela expliquerait donc ce que DIO était parti faire là -bas !
Un autre grand principe du gothique : le monde est gris, plutôt que noir et blanc…
Un second avantage de la thĂ©orie du ship est qu’elle invite Ă relire l’histoire depuis le dĂ©but, en se disant que l’opposition entre Jonathan et Dio n’Ă©tait qu’apparente… Le hĂ©ros, qui est prĂ©sentĂ© comme entièrement bon, pourrait donc ĂŞtre fascinĂ© par un ĂŞtre entièrement mauvais ? Et il dit mĂŞme ne faire qu’un avec lui ? Cela rejoint un autre principe de la littĂ©rature gothique, Ă savoir que ce que l’on vous montre en noir et blanc est souvent en rĂ©alitĂ© gris. Dans les romans gothiques, mĂŞme les personnages prĂ©sentĂ©s comme purs et innocents peuvent ĂŞtre fascinĂ©s par les tĂ©nèbres qu’ils combattent. C’est Ă cela que sert le manichĂ©isme : Ă ĂŞtre dĂ©passĂ©.
En outre, les romans gothiques ont souvent pour principe que l’amour mène Ă la mort… On trouve des thèmes rĂ©currents comme des personnages (mais plutĂ´t des jeunes filles que des jeunes hommes) qui meurent le jour, la veille ou le lendemain de leur mariage. Et c’est vrai que Jonathan meurt au cours de son voyage de noces, tuĂ© par Dio. Donc pourquoi pas ? Du point de vue de la littĂ©rature gothique, cela se tient !
Cependant, du point de vue japonais… Araki avait-il vraiment une telle connaissance de la littĂ©rature gothique anglophone ? Il se peut que ces similitudes soient totalement involontaires. On ne peut pas savoir si ce ship Ă©tait voulu, et probablement qu’il ne l’est pas. Mais, indĂ©pendamment de la volontĂ© de l’auteur, c’est une lecture possible du manga.
Mais attendez, on peut encore aller plus loin et développer une troisième théorie…
Suivez le raisonnement. Quel est véritablement l’élément le plus étonnant de cette scène ?
Probablement que la rĂ©plique qui remet en cause tous les apartĂ©s des personnages est prononcĂ©e non pas par le vampire, mais bien par Jonathan – personnage qui paraissait pourtant pendant toute la durĂ©e de l’arc plutĂ´t simpliste et facile Ă prĂ©dire.
De plus, si ce personnage semble ĂŞtre constamment du cĂ´tĂ© de l’ordre Ă©tabli, c’est pourtant lui qui met le feu Ă son propre manoir. (MĂŞme si c’est dans le but de combattre Dio). Et c’est lui Ă©galement qui provoque l’explosion du navire Ă la fin. Il dĂ©truit donc systĂ©matiquement le cadre qu’il est pourtant censĂ© dĂ©fendre.
Ainsi, même s’il défend l’ordre en apparence, le héros paraît finalement aspirer lui aussi à se libérer d’un cadre étouffant. Au début de l’histoire lui aussi semble mal à l’aise à l’intérieur du manoir. Il a du mal à se conformer à l’étiquette trop stricte de ce cadre social, et son père doit par exemple le reprendre sur ses manières à table.
A la fin du manga, il dirige sa dernière attaque, non directement vers Dio (le vampire), mais vers le navire (le cadre !). La dernière image du manga (après l’explosion de ce cadre) reprĂ©sente d’ailleurs un ocĂ©an qui s’Ă©tend Ă perte de vue sur une double-page [3] et annonce les grands espaces libres que l’on trouvera dans les arcs suivants.
Les deux personnages principaux défendent donc tous les deux, chacun à sa manière, le point de vue de l’auteur. Aucun ne veut rester dans le cadre.
Du coup, si (par pure curiositĂ© scientifique) on s’amuse Ă tester ici l’interprĂ©tation psychanalytique qui est souvent appliquĂ©e aux romans gothiques, on pourrait dire que les deux personnages sont en fait deux aspects d’une mĂŞme personne. Jonathan reprĂ©sente la part consciente du Moi ; tandis que Dio symbolise sa part d’ombre. (C’est-Ă -dire tout ce qui a Ă©tĂ© refoulĂ© dans l’inconscient car inadaptĂ© au cadre social. Mais ressurgit sous une forme agressive et inquiĂ©tante qui vient attaquer le conscient et cherche Ă prendre le dessus.) Jonathan serait l’enfant ordinaire auquel les lecteurs s’identifient, tandis que Dio reprĂ©sente leur part d’inconnu.
En littérature gothique, c’est en tout cas ce que symbolisent les vampires et revenants qui attaquent la société. Et c’est aussi à cela que sert le motif récurrent du double (frère jumeau caché, sosie, seconde personnalité, reflet dans un miroir ou portrait).
Ici (ça tombe bien !) Dio est prĂ©sentĂ© Ă la fois comme un vampire et comme un double. En effet, l’histoire ne cesse de mettre l’accent sur la ressemblance des personnages, au moins autant que sur leurs diffĂ©rences. Par exemple, lorsque George Joestar fait les prĂ©sentations au dĂ©but du manga, il rappelle que les personnages ont tous deux perdu leurs mères et qu’ils ont le mĂŞme âge. Par la suite, les deux personnages Ă©voluent toujours en parallèle et sont sans cesse associĂ©s Ă des Ă©lĂ©ments complĂ©mentaires (comme l’ombre et la lumière, ou le feu et la glace), selon le principe du yin et du yang. Le double Ă la fois similaire et diffĂ©rent, familier et Ă©tranger, est bien sĂ»r une autre application de l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ©. (Voir article « Comment Dracula a inspirĂ© Dio« )
Il y a en réalité beaucoup d’éléments qui vont dans le sens de cette interprétation :
Prenez par exemple votre premier tome de JoJo dans l’édition classique : Sur l’image de couverture, le placement des personnages illustre en fait assez bien le principe du conscient et de l’inconscient. Ils sont collés l’un à l’autre de manière à ne former qu’un seul bloc (ce serait le Moi), avec Jonathan de face et Dio de trois quarts, à demi-caché derrière lui comme une ombre (ou comme une pensée inconsciente.)
Cette image :

Un autre énorme indice serait évidemment la réplique de Jonathan à la fin de Phantom Blood : « Dio… Kimi no iu yô ni, bokura wa yahari futari de hitori datta ka mo shirenai. » [4] (« Dio… Comme tu le disais, peut-être qu’en effet nous ne faisions qu’un. »).
Enfin, on peut noter que, à l’instar des pensées refoulées qui ne font que ressurgir avec plus de violence lorsqu’on tente de les combattre, Dio meurt à plusieurs reprises au cours du manga et il revient toujours ! Il est empalé sur une statue et brûlé vif à la page 97 du tome 2, puis se désintègre à la page 269 du tome 3, avant de revenir sous forme de tête sans corps et d’être finalement vaincu… Mais pas complètement, puisqu’il réapparaîtra dans l’arc de Stardust Crusaders (déjà prévu par l’auteur à cette époque).
C’est bien sûr le rôle d’un Némésis dans un manga. Mais l’idée que ce que l’on croit mort ressurgit toujours est aussi l’un des grands principes de la littérature gothique. (Voir article sur les références à la littérature gothique.) Il se traduit dans ces romans par la présence de fantômes, morts-vivants, châteaux médiévaux et monuments en ruines, qui témoignent de la survivance du passé.
Bien sĂ»r, mettre en scène la dualitĂ© Ă travers des personnages qui incarnent le yin et le yang, c’est aussi un vĂ©ritable topos du shĂ´nen manga ! Pour ne citer que deux duos cĂ©lèbres, on peut prendre l’exemple de Ken et Shin dans Hokuto no Ken [Ken le Survivant]. (Duo qui a bien sĂ»r inspirĂ© JoJo !) Ou, plus rĂ©cemment, de Naruto et Sasuke. (C’est devenu l’exemple le plus cĂ©lèbre aujourd’hui !)
Mais pourtant, ce n’est pas pour autant que l’interprétation psychanalytique s’applique aussi bien dans chaque cas… (L’inconscient de Naruto, par exemple, serait plutôt représenté par Kurama.)
Du coup, pourquoi cette interprétation fonctionne-t-elle ici, et pas ailleurs ?
Outre le fait que Shin et Sasuke ne passent pas leur temps Ă mourir et Ă ressusciter, on peut encore distinguer deux autres raisons :
1) Tout d’abord, Shin et Sasuke sont de simples humains, tandis que Dio est une créature fantastique, ce qui en fait un être irréel, plus proche du domaine de la pensée. (Plutôt à l’instar de Griffith dans Berserk).
Même avant qu’il se transforme en vampire, son comportement est déjà irrationnel, puisqu’il ne fait que dérober et détruire tout ce qu’il touche. Sur les images, il est souvent placé en hauteur, et son prénom (« Dieu » en italien) montre bien qu’il appartient au domaine spirituel.
2) La seconde raison est que la dynamique entre les personnages est ici inversée : Dans Hokuto no Ken comme dans Naruto, c’est le héros qui ne cesse de poursuivre son rival (qui, lui, a plutôt tendance à le fuir).
Cependant, dans Phantom Blood, s’il est vrai que Jonathan poursuit Dio pendant une partie de l’arc, c’est Dio qui vient le harceler au début de l’histoire et semble chercher à tout prix à attirer son attention. De même, c’est lui qui poursuit Jonathan jusque sur le navire à la fin. Son comportement correspond donc plus au mode de fonctionnement d’une pensée obsédante.
On est dans un schĂ©ma d’histoire diffĂ©rent. Le hĂ©ros du manga ne poursuit pas un but : il est poursuivi.
3) Enfin, Shin et Sasuke semblent avoir d’autres personnes dans leurs vies que leurs rivaux! (Shin se meurt d’amour pour Yuria, et Sasuke est obsédé par l’idée de tuer son frère Itachi…)
Mais Dio – dans cet arc, du moins – paraĂ®t considĂ©rer tous les humains comme des insectes, Ă l’exception de Jonathan. Cette exclusivitĂ© renforce l’impression qu’il n’existe que pour lui, et pourrait aussi bien n’être que l’autre moitiĂ© de son esprit.
c.q.f.d.
Conclusion! Dio VS JoJo : que représente cette opposition ?

Il existe au moins trois interprétations différentes à la réplique de l’amitié bizarre – et autant de lectures possibles de cet arc !
1) L’interprétation un peu moralisatrice (à la East of Eden), qui met l’accent sur le pardon et l’importance de la famille. (Dio est malgré tout le frère adoptif de Jonathan.)
2) L’interprĂ©tation romantique (plutĂ´t Ă la Carmilla). Il est vrai que, dans la littĂ©rature, les sous-entendus romantiques sont courants dans les histoires de double malĂ©fique et d’opposĂ©s. (Au moins depuis Le Double de DostoĂŻevski.) Ces histoires sont souvent interprĂ©tĂ©es ainsi car elles reposent sur des liens d’amour/haine et d’attraction/rĂ©pulsion entre les personnages. Et parfois sur l’idĂ©e que ces personnages ont un lien spĂ©cial, qui les place au-dessus du commun des mortels.
Mais il faut rester prudents avec les théories des fans et les interprétations fondées sur la littérature occidentale :
N’oublions pas non plus qu’au Japon et dans les mangas shĂ´nen, l’amitiĂ© est très valorisĂ©e, voire considĂ©rĂ©e comme supĂ©rieure Ă l’amour. Ce qui explique que les fans occidentaux interprètent souvent de manière romantique des histoires d’amitiĂ© très passionnĂ©es. De plus, les shĂ´nen de l’Ă©poque sont tellement sexistes, les personnages fĂ©minins tellement insignifiants, qu’il est normal que les lecteurs se focalisent sur les liens entre personnages masculins. Enfin, dans le cas du ship Jonathan x Dio, il y a peut-ĂŞtre aussi une part de fan-service, une insistance sur certaines scènes, dans l’adaptation animĂ©e de 2012. [5]
3) Enfin, l’interprĂ©tation psychanalytique : Si vous avez bien suivi vous cours de philo en Terminale, vous savez que, selon Freud, le seul moyen de se dĂ©barrasser de ce qui est refoulĂ© est bien sĂ»r de se rĂ©concilier avec et de l’accepter. Plus largement, une interprĂ©tation de ce manga est que Dio vient en fait pour sauver Jonathan en l’arrachant au cadre conformiste dans lequel il vit. Jonathan semble a priori n’aspirer qu’Ă vivre une vie ultra-conformiste avec son père, sa petite amie et son chien. Mais Dio lui enlève progressivement ces trois Ă©lĂ©ments, entraĂ®ne l’histoire vers de la dark fantasy, puis revient chercher Jonathan au moment oĂą celui-ci retournait s’enfermer dans un cadre conventionnel en dĂ©cidant de se marier. Étant donnĂ© qu’un des grands thèmes de la sĂ©rie est la critique du conformisme, c’est une interprĂ©tation assez plausible.
Mais il y aurait encore plein d’autres hypothèses Ă Ă©voquer…
- Celle de la rĂ©fĂ©rence cinĂ©matographique : Sachant qu’Araki dit avoir appris l’art de la mise en scène et du scĂ©nario en Ă©tudiant le Hitchcock/Truffaut, il pourrait par exemple s’agir d’une simple rĂ©fĂ©rence au film d’Hitchcock L’Inconnu du Nord-Express (Strangers on a train). Dont la fin est en effet surprenante car le hĂ©ros, après avoir Ă©tĂ© harcelĂ© pendant tout le film par un inconnu qui lui demande de commettre un meurtre pour lui, dĂ©cide contre toute attente de lui rendre hommage en complimentant son intelligence. C’est un plot twist similaire Ă celui de Phantom Blood : l’idĂ©e que deux personnages prĂ©sentĂ©s comme des ennemis mortels avaient, dans le fond, du respect l’un pour l’autre. Seconde rĂ©fĂ©rence possible : le film d’horreur Frère de sang (Basket Case) dont Araki dit s’ĂŞtre inspirĂ© pour les stands. Dans ce film, le gentil hĂ©ros transporte dans un panier son frère siamois monstrueux et diabolique, que lui seul apprĂ©cie et qui finit pourtant par le tuer. Il y a une scène oĂą le hĂ©ros est assis par terre pour parler Ă son frère et sa position ressemble vaguement Ă celle de Jonathan quand il meurt. La première rĂ©fĂ©rence pourrait aller dans le sens de l’interprĂ©tation romantique, tandis que la seconde rappelle plutĂ´t l’interprĂ©tation psychologique. Mais aucune des deux n’est vĂ©rifiĂ©e.
- Une autre thĂ©orie qui circule sur internet est celle de la rĂ©union du corps et de l’esprit : Jonathan symboliserait le corps, et Dio l’esprit. Deux Ă©lĂ©ments qui aspirent Ă ĂŞtre rĂ©unis pour former un ĂŞtre Ă part entière. Et leur rĂ©union Ă la fin de Phantom Blood marquerait le rĂ©el point de dĂ©part de la sĂ©rie. C’est vrai qu’en combat Jonathan utilise plutĂ´t la force, et Dio la ruse. De plus, Dio est souvent placĂ© en hauteur dans les images, tandis que Jonathan a (littĂ©ralement) les pieds sur terre.
Ce troisième article conclut donc l’analyse de Phantom Blood, qui est l’une des parties les plus courtes de JoJo, mais aussi l’une de celles qui contiennent le plus de rĂ©fĂ©rences littĂ©raires…
Le scĂ©nario ressemble Ă un immense crossover Dracula x A l’est d’Eden x Les MisĂ©rables x Salem’s Lot x Le Rouge et le Noir…x Hokuto no Ken ! Pas Ă©tonnant, donc, que cette histoire soit un vĂ©ritable bazar ! On mĂ©lange sans distinction littĂ©rature fantastique, rĂ©aliste et romantique ; cinĂ©ma d’horreur et shĂ´nen manga.
Du coup, la compétition Dio VS JoJo est-elle pertinente??
Personnellement, je dirais que les deux sont les héros. (Ou que les deux réunis forment le héros.) Ce sont des personnages complémentaires qui se mettent en valeur mutuellement.
Voilà , vous avez lu tout ça… pour ça!
Ă€ bientĂ´t dans de prochains articles!
To be continued…


Rédigé par Umeboshi
RĂ©dactrice, Relectrice SEO, Community Manager, enfant prodige, passionnĂ©e d’univers gothiques, mangaphile, parle le japonais couramment, a rĂ©digĂ© 80 pages d’analyses sur JoJo’s Bizarre Adventure.
Notes
[1]
Tous les numéros de pages sont donnés dans la collection JoJonium, une édition de la série JoJo’s Bizarre Adventure en grand format, où l’arc de Phantom Blood correspond aux trois premiers tomes.
[2]
Hirohiko Araki, JoJo’s Bizarre Adventure, JoJonium (t.3), Tôkyô, Shûeisha, 2013, p.330.
[3]
Ibid. (t.3) pp.338-339.
[4]
Ibid. (t.3) p.330.
[5]
Pour en savoir plus Ă ce sujet, je vous invite aussi Ă lire l’interview d’Araki avec Junko Kaneda, publiĂ©e dans Eureka Magazine le 26 novembre 2007 et accessible en anglais et en japonais sur le site jojowiki : Eureka (November 2007) — JoJo’s Bizarre Encyclopedia – JoJo Wiki InterrogĂ© au sujet du ship Jonathan x Dio, Araki rĂ©pond que c’est une interprĂ©tation possible de son manga, bien que ce ne soit pas ce qu’il avait en tĂŞte en l’Ă©crivant.
Junko Kaneda est une sociologue qui se revendique « fujoshi » (terme pĂ©joratif pour dĂ©signer les consommatrices de yaoi). Elle a publiĂ© des essais comme Notes d’une fille qui croyait que Baki Ă©tait un BL et s’intĂ©resse aux mĂ©canisme qui poussent les adolescentes Ă faire des interprĂ©tations « boys’ love » sur des mangas shĂ´nen. (Dans son essai, elle prend comme exemple Baki The Grappler, qui est considĂ©rĂ© comme LE manga de combat par excellence.) Cela peut paraĂ®tre Ă©trange comme dĂ©marche. Mais il semble qu’au Japon les « interprĂ©tations yaoi » concernent plus frĂ©quemment des personnages un peu Ă©ffeminĂ©s, prĂ©vus pour plaire au public fĂ©minin. Faire des « interprĂ©tations yaoi » sur des personnages très musclĂ©s comme ceux de Baki ou JoJo n’est pas si courant que ça.
Dans l’interview de 2007, elle interroge Araki sur quatre ships populaires au Japon : JĂ´tarĂ´ x JĂ´suke (oui, ce ship existe !), Johnny x Gyro, Pucci x Dio (qui n’est pas un ship, mais un couple officiel) et Jonathan x Dio. Elle explique aussi les Ă©lĂ©ments du manga qui ont poussĂ© les lecteurs Ă construire ces interprĂ©tations. Mais le ton peu sĂ©rieux de l’interview rĂ©vèle aussi que la sociĂ©tĂ© japonaise n’est pas très ouverte sur la question de l’homosexualitĂ©.
Bibliographie (Archives du match Dio VS JoJo)
Œuvre étudiée
ARAKI Hirohiko, JoJo’s Bizarre Adventure. Phantom Blood. In: JoJonium (t. 1-2-3), Tôkyô, Shûeisha, 2013.
Romans cités :
RICE Anne, The Vampire Lestat, New York, Ballantine Books,1985.
STENDHAL, Le Rouge et le Noir, Paris, Michel Levy frères, 1854. Disponible intégralement sur : https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Rouge_et_le_Noir
STOCKER Bram, Dracula, Londres, Penguin Classics, 2003.
Ouvrages théoriques sur les mangas
ANZALONE Frederico, JoJo’s Bizarre Adventure. Le diamant inclassable du manga, Toulouse, Third Editions, 2019.
ARAKI Hirohiko, JoJoveller. History (1979-2013), Tôkyô, Shûeisha, 2014.
ARAKI Hirohiko, Manga in Theory and Practice. The craft of creating manga, San Francisco, VIZ Media, 2017 [Traduction anglaise de Nathan A. Collins].
BOUISSOU Jean-Marie, Manga. Histoire et univers de la bande dessinée japonaise, Arles, Editions Philippe Picquier, 2010.
GOTÔ Hiroki, Jump. L’âge d’or du manga, Paris, Kurokawa, 2018 [Traduction française de Julie Seta].
PINON Matthieu, LEFEBVRE Laurent, Histoire(s) du manga moderne 1952-2012, Paris, Ynnis Editions, 2019-2022.
TRUBY John, L’anatomie du scĂ©nario, Paris, Nouveau Monde Editions, 2010. Traduction française de Muriel Levet.
