Les relations toxiques sont aujourd’hui largement évoquées dans le discours médiatique. Toutefois, elles renvoient à des dynamiques bien identifiées par des professionnels, notamment des systèmes d’interactions sociales et affectives caractérisées par des déséquilibres, des stratégies de contrôle ou des attachements dysfonctionnels. La pop culture — et notamment les films Disney — offre un terrain particulièrement riche pour illustrer ces mécanismes.
Dans la pop culture, et particulièrement chez Disney, les relations toxiques ne sont pas seulement des ressorts narratifs : elles reflètent des dynamiques psychologiques bien réelles. Derrière les chansons, les royaumes et les méchants caricaturaux se cachent souvent des schémas relationnels complexes, parfois profondément destructeurs. Rendues visibles par le manichéisme qui les caractérisent, les Disney nous apprennent également comment nous en protéger.
Les relations qui isolent
Les relations qui isolent du monde, enferment dans une tour, ou dans un Palais de Glace, ne sont jamais des relations saines. Les longs-métrages nous apprennent comment repérer ces mécanismes, et surtout, comment y faire face. Parfois, le danger vient de l’intérieur, et non pas de l’extérieur.
Quasimodo et Frollo : quand une relation de codépendance affective asservit

La relation de codépendance constitue l’un des modèles les plus étudiés. Elle se caractérise par une focalisation excessive sur l’autre, accompagnée d’un besoin de contrôle ou de sécurisation du lien, et d’une difficulté à exister indépendamment de la relation. Elle s’exprime à travers quelques symptômes majeurs tels que le déni des souffrances et du caractère toxique de la relation, l’hyper-contrôle (ou l’emprise, qui constitue ici un mécanisme relationnel), une difficulté à définir des limites saines, mais aussi la répression émotionnelle (ou le fait de ne pas écouter ses propres besoins au détriment de ceux des autres), les compulsions et la négligence de soi. Elle est évaluée par un outil valide et fiable : le Codependency Assessment Tool (CODAT)[1].
Les personnes dans une relation de codépendance ont donc tendance à rechercher l’approbation des autres, quitte à sacrifier et négliger leurs propres valeurs et besoins, car elles ont une peur intense d’être rejetées ou abandonnées. Cette dynamique repose souvent sur une insécurité affective forte, qui les pousse à maintenir le lien à tout prix. Des études ont également démontré que la codépendance était associée à une perte de pouvoir personnel et à un sentiment de “perte de soi” dans la relation[2].
Dans Le Bossu de Notre-Dame, la relation de codépendance s’exprime à travers le lien entre Frollo et Quasimodo. Frollo construit une dépendance émotionnelle en isolant Quasimodo, tout en se positionnant comme son seul repère. Cette dynamique enferme la victime dans une gratitude forcée, dans laquelle l’amour est conditionné à l’obéissance, tout en étant entremêlé à un fort sentiment d’insécurité. Ce type de relation illustre la manière dont certains mécanismes, comme l’isolement et l’emprise, peuvent être instrumentalisés pour maintenir un contrôle durable. Frollo maintient Quasimodo sous son en emprise en le détruisant psychologiquement, tout en se faisant passer pour son protecteur et son précepteur. Quasimodo finit par sortir de cette relation toxique en s’échappant de sa cathédrale et en se faisant de nouvelles relations que Frollo ne peut placer sous son contrôle. Par ailleurs, il fait face à sa peur du rejet et de l’abandon, et comprend qu’il est suffisamment fort pour y survivre.
Raiponce et Mère Gothel : quand manipulation et gaslighting masquent la vérité

La manipulation psychologique constitue une autre forme centrale de toxicité relationnelle. Le concept de gaslighting, largement étudié en sociologie et en psychologie, désigne un processus par lequel une personne altère la perception de la réalité de l’autre, générant doute et confusion. Le terme provient d’ailleurs de la pièce de théâtre Gaslight de Patrick Hamilton, adaptée au cinéma par George Cukor en 1944[4].
Le processus manipulatoire prend racines sur plusieurs techniques de communication : le déni persistant (l’abuseur nie des faits pourtant réels relatés par la victime), la contradiction (l’abuseur prétend que la victime a mal compris ou a inventé des souvenirs), la dévalorisation (l’abuseur discrédite la victime en détruisant son estime de soi). Le gaslighting permet à la personne qui abuse de prendre le contrôle en détruisant l’autonomie décisionnelle de sa victime (« Mother know best »). Sweet (2019)[3] décrit ce phénomène comme une forme de contrôle insidieuse qui s’appuie sur les émotions et les attachements de la victime. Des travaux plus récents montrent que le gaslighting produit un doute profond sur soi-même, pouvant aller jusqu’à une “érosion de l’identité” (Stern, 2007)[5], une dépendance affective dans laquelle la personne abusée finit par considérer la personne qui l’a manipulée comme sa seule source d’information fiable.
Dans Raiponce, la relation entre Raiponce et Mère Gothel incarne parfaitement le schéma manipulateur–manipulé. Gothel utilise le mensonge, la culpabilisation et la peur pour contrôler Raiponce, notamment en déformant la réalité du monde extérieur, tout en donnant à sa fille adoptive l’image d’une jeune fille incapable de faire face aux dangers. Exactement comme Frollo, Mère Gothel manipule Raiponce, en la privant d’explorer par elle-même le monde extérieur.
Toutefois, il existe une distinction fondamentale dans ces deux situations : si le danger est réel pour Quasimodo (qui se fait d’ailleurs lyncher en place publique), il ne l’est pas pour Raiponce. Elle est maintenue dans cette forme d’emprisonnement par intérêt : Mère Gothel la détenant uniquement pour préserver sa chevelure, laquelle lui permet de rajeunir. Ce mécanisme, proche du gaslighting, empêche la jeune fille de développer une perception fiable d’elle-même et de son environnement. L’amour affiché n’est ici qu’un outil de domination. Raiponce finit par briser cette relation en explorant par elle-même le monde extérieur et en découvrant sa propre vérité.
Elsa et Anna : l’évitement qui créé un sentiment d’abandon

À l’opposé, certaines relations sont marquées par l’évitement émotionnel, qui constitue un mécanisme de protection face à leur peur de se montrer vulnérables. L’attachement évitant se caractérise par une tendance à fuir l’intimité, à s’isoler, et à minimiser les besoins affectifs, les siens ou ceux des autres. Ce fonctionnement produit un paradoxe relationnel : en cherchant à éviter la souffrance, il génère chez l’autre un sentiment d’abandon ou de rejet[6],[7].
Dans La Reine des Neiges, la relation entre Elsa et Anna illustre cette dynamique. La distance entre les deux sœurs est d’abord imposée par leurs parents, puis intériorisée par Elsa, qui reproduit ce schéma d’évitement. Par peur de blesser Anna, elle choisit l’isolement et rompt le lien affectif, transformant une intention protectrice en source de souffrance. L’absence de communication empêche ici toute régulation émotionnelle et installe une incompréhension durable.
Dans ce type de relation, ce n’est pas tant le conflit qui pose problème que son absence d’expression. En évitant le lien, la relation se fige et les tensions restent irrésolues. La relation ne redevient fonctionnelle qu’au moment où Elsa accepte de rétablir un lien émotionnel, montrant que la vulnérabilité est une condition nécessaire à des relations saines.
Les relations conflictuelles
Ces relations donnent souvent l’impression qu’elles sont intenses, incroyables, et insupportables. Ce sont des relations avec des hauts et des bas, où l’on souffle le chaud, puis le froid, raison pour laquelle elles sont particulièrement insidieuses.
Asha et Magnifico : la relation dominant-dominé, écrasant les rêves et les espoirs

La relation dominant–dominé repose sur une asymétrie dans la distribution du pouvoir, illustrée par l’écrivain romain Plaute et sa célèbre formule « l’homme est un loup pour l’homme ». Celle-ci influence directement la communication, les décisions et la capacité d’opposition au sein d’une relation[8] entre deux individus, et au sein d’un groupe social. La relation de domination s’établit sur la base d’une hiérarchie, appelée antérieurement « pick order » (ordre de préséance), telle qu’elle a été découverte chez les poules par le zoologiste norvégien Thorleif Schjelderup-Ebbe[9].
Celui qui prend le pouvoir, en s’imposant comme étant le plus puissant, prend en réalité aussi l’ascendant sur les autres, qu’importe sa position sociale réelle. Cette asymétrie peut conduire à des formes de contrôle où la soumission peut être perçue comme nécessaire, puisqu’elle s’avère protectrice. La soumission étant quant à elle fondée sur une panoplie de sentiments contradictoires alliant culpabilité, admiration, amour, et insécurité.
Le film Wish propose une variation intéressante de la relation dominant-dominé avec le roi Magnifico et Asha. Magnifico détient un pouvoir absolu — symbolique et politique — sur les rêves de son peuple. Cette asymétrie crée une dépendance structurelle, où la liberté individuelle est subordonnée à l’autorité d’un homme dont le cœur a été corrompu par la magie noire. Asha, en contestant cet ordre, vient rompre un système fondé sur le contrôle et la dépossession. Elle remet en cause la légitimité même de cette asymétrie, en réaffirmant le droit individuel à désirer et à agir. Cette rupture illustre un point central des dynamiques dominant–dominé : le système ne tient que tant qu’il est accepté comme légitime. Dès lors qu’il est contesté, il devient instable.
Jack Sparrow et Elizabeth Swan : l’attachement anxieux sous couvert d’intensité passionnelle

Certaines relations toxiques reposent sur des dynamiques d’attachement instables, notamment dans les relations passionnelles destructrices. Les travaux fondateurs de Bowlby (1969)[10] et Ainsworth (1978)[11] sur l’attachement ont montré que certains individus développent des styles anxieux, caractérisés par une peur intense de l’abandon et une instabilité émotionnelle. Ces dynamiques sont souvent consolidées par un mécanisme de renforcement intermittent, bien connu en psychologie comportementale, où l’alternance entre récompense (moments incroyables) et frustration (moments incroyablement frustrants) renforce l’attachement. Ce type de mécanisme explique pourquoi certaines relations, bien que conflictuelles, deviennent particulièrement difficiles à quitter.
Ces relations toxiques sont plus ambiguës, car elles reposent sur une intensité émotionnelle valorisée culturellement. Le couple Jack Sparrow et Elizabeth Swan dans Pirates des Caraïbes dépeint cette forme de romantisation de passion destructrice. Leur histoire est marquée par une alternance de rapprochements et de ruptures, de jalousie et de réconciliation, jalonnée de doutes et d’insécurité. Cette instabilité entretient une forme de dépendance affective, dans lequel le conflit devient la pierre angulaire de leur lien. Elizabeth Swan ne sortira de cette relation qu’en acceptant de suivre son cœur, pour ensuite abandonner Jack Sparrow à son sort (et au Kraken).
Le couple Ross et Rachel dans Friends illustre également cette configuration : leur relation fonctionne par cycles de ruptures et de réconciliations, alimentant une forme de codépendance affective. Dans ces dynamiques, la relation ne repose pas sur la stabilité, mais sur l’intensité, ce qui peut masquer la toxicité sous une apparente passion.
La famille Madrigal : la communication conflictuelle du « demande-retrait »

Les relations toxiques peuvent également s’inscrire dans des schémas de conflit chronique. Les recherches de John Gottman ont identifié des patterns communicationnels destructeurs, comme la critique, le mépris ou le retrait émotionnel. Le modèle “demande-retrait” (demand-withdraw) a été particulièrement étudié. Lors d’un conflit, la personne « demandeuse », celle qui souhaite résoudre un conflit, initie la discussion en exprimant ses émotions ou ses attentes. En face, l’autre personne adopte une stratégie d’évitement en refusant la communication (en quittant les lieux, en se murant dans le silence, en ghostant, ou en ignorant les tentatives d’échange, etc.). Ce modèle a été associé à des relations dysfonctionnelles et violentes[12],[13].
Cette absence d’interaction déclenche alors une escalade : plus la personne demandeuse se heurte au retrait, plus elle intensifie ses tentatives de communication, devenant insistante, voire critique ou accusatrice. En retour, la personne en retrait, confrontée à cette pression croissante, renforce son évitement et son désengagement émotionnel, jusqu’au mépris ou au rejet. Ce mécanisme transforme progressivement le conflit initial en un cycle relationnel instable, où chaque comportement alimente et justifie celui de l’autre.
Dans Encanto, la pression constante exercée par Abuela crée un climat de tension diffuse, où les conflits ne sont jamais réellement résolus. Ils sont en réalité intégrés au fonctionnement familial. Abuela, en imposant des attentes rigides et une pression constante sur chaque membre de la famille, entretient un climat de tension permanente. Les conflits ne sont pas toujours explosifs, mais diffus, intériorisés, et transmis de génération en génération. Surtout, certains sujets sont évités, comme Bruno (« Ne parlons pas de Bruno »). Cette transmission s’inscrit dans des modes relationnels qui sont reproduits sans jamais être questionnés. Cette toxicité montre que la relation dysfonctionnelle peut être assumée collectivement.
Mirabel parvient à briser ce schéma en s’attaquant à la racine du conflit familial, car ses tentatives de communiquer avec Abuela sont infructueuses. Plutôt que de s’adapter aux attentes imposées, elle met en lumière les tensions latentes et les non-dits qui structurent la dynamique familiale, notamment en se réconciliant avec Isabella. En rétablissant un espace de dialogue avec ses sœurs et son oncle Bruno, elle transforme un système fondé sur la pression et la conformité en un espace d’expression des émotions. Ce processus passe par la reconnaissance des fragilités individuelles, jusque-là niées ou dissimulées, et par la légitimation des besoins de chacun, permettant de créer des liens qui ne reposent plus sur la performance, mais sur la compréhension mutuelle.
Kuzco et Yzma : l’amour narcissique, ou l’exploitation d’autrui dans son propre intérêt

Certaines relations toxiques reposent enfin sur des dynamiques narcissiques, dans lesquelles l’autre est perçu comme un objet et un moyen pour assouvir ses propres besoins. Les travaux sur le narcissisme[14] montrent que ces personnes privilégient leurs intérêts personnels, au détriment des autres. Le narcissisme est marqué par un besoin excessif d’admiration, une tendance à la manipulation, un manque d’empathie, un sentiment de supériorité et une propension au mensonge afin de préserver une image idéalisée de soi, un alter-égo qui se nourrit de l’adulation des autres.
Kuzco et Yzma incarnent tous deux des formes de fonctionnement narcissique. Ils utilisent leur entourage — Kronk, Pacha, ou encore leur peuple — comme des instruments au service de leurs propres objectifs. Cette absence de considération pour autrui génère des relations déséquilibrées, marquées par l’exploitation et le mépris.
Toutefois, une évolution est possible. Kuzco finit par briser son mode relationnel narcissique en étant transformé en lama : il fait alors preuve d’empathie, malgré lui. En effet, se mettre dans la peau d’un autre est le propre de l’empathie (même si cela implique d’avoir des poils et des sabots). En collaborant avec Pacha et sa famille, il apprend à prendre en compte les besoins des autres et à sortir d’une logique centrée uniquement sur lui-même. Cette métamorphose montre que les dynamiques narcissiques ne sont pas figées, mais qu’elles peuvent évoluer grâce à des relations d’entraide mutuelle fondées sur l’empathie.
En conclusion,
Bibliographie
[1] Hughes-Hammer, C., Martsolf, D. S., & Zeller, R. A. (1998). Development and testing of the Codependency Assessment Tool. Archives of Psychiatric Nursing, 12(5), 264–272.
https://doi.org/10.1016/S0883-9417(98)80036-5
[2] Cowan, P. A., & Cowan, C. P. (1995). Interventions to ease the transition to parenthood: Why they are needed and what they can do. Applied and Preventive Psychology, 4(2), 67–81.
https://doi.org/10.1016/S0962-1849(05)80023-7
[3] Sweet, P. L. (2019). The sociology of gaslighting. American Sociological Review, 84(5), 851–875.
https://doi.org/10.1177/0003122419874843
[4] Abramson, K. (2014). Turning up the lights on gaslighting. Philosophical Perspectives, 28(1), 1–30.
[5] Stern, R. (2007). The Gaslight Effect: How to Spot and Survive the Hidden Manipulation Others Use to Control Your Life. Harmony.
[8] Dunbar, N. E. (2004). Theory in progress: Dyadic power theory. Personal Relationships, 11(2), 235–248.
https://doi.org/10.1080/15267431.2004.9670133
[9] Price, John (1995). « A Remembrance of Thorleif Schjelderup-Ebbe ». Human Ethology Bulletin. 10 (1): 1–6.
[10] Bartholomew, K. (1990). Avoidance of intimacy: An attachment perspective. Journal of Social and Personal Relationships, 7(2), 147–178.
[11] Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss: Vol. 1. Attachment. Basic Books.
[12] Ainsworth, M. D. S. (1978). Patterns of Attachment: A Psychological Study of the Strange Situation. Erlbaum.
[13] Berns, S. B., Jacobson, N. S., & Gottman, J. M. (1999). Demand–withdraw interaction in couples. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 67(5), 666–674.
https://doi.org/10.1037/0022-006X.67.5.666
[14] Campbell, W. K., & Foster, J. D. (2002). Narcissism and commitment in romantic relationships. Journal of Personality and Social Psychology, 83(2), 340–354.
https://doi.org/10.1037/0022-3514.83.2.340
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Rédigé par Tsilla
Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.


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