Pour comprendre Captain America, il faut remonter bien avant sa création, à l’émergence même du comic book américain. Dans les années 1920–30, la culture populaire est dominée par les pulps, ces magazines bon marché imprimés sur du papier de mauvaise qualité, qui diffusent récits d’aventure, science-fiction et des enquêtes de détectives. C’est dans ce terreau que naissent les premiers archétypes des super-héros : figures surhumaines, justiciers masqués, défenseurs d’un ordre moral en déclin.

Le Golden Age des comics : industrie, mythologie et rivalités

La naissance de Captain America s’inscrit dans ce que l’on appelle aujourd’hui le Golden Age des comics (fin des années 1930 – début des années 1950). Une période fondatrice au cours de laquelle se structurent les codes, les genres et les grandes figures. Tout commence en 1938 avec l’apparition de Superman dans Action Comics, créé par Jerry Siegel et Joe Shuster et publié par National Allied Publications. Le succès est immédiat. Un an plus tard, en 1939, Batman (sous le nom de The Bat-man) fait son apparition dans Detective Comics, sous la plume de Bob Kane et Bill Finger. Plus sombre, plus urbain, Batman introduit une autre facette du héros : celle du détective, héritier direct des pulps.

À l’aube des années 40, les éditeurs comprennent le potentiel de ce format. Les comic books deviennent alors un média de masse, accessible, épique, et, surtout, ils sont un vecteur puissant d’idéaux auprès de la jeunesse. Dès cette époque, ils participent à une lutte culturelle contre la criminalité, le chaos… Alors que la seconde guerre mondiale pointe le bout de ses canons, ils se métamorphosent en instrument de propagande.

Face à DC Comics, d’autres éditeurs émergent pour faire entendre leur voix : Timely Comics (future Marvel), Fawcett Publications, MLJ Comics… tous cherchent à capter un marché en pleine explosion. Les héros se multiplient : Captain Marvel, The Shield, Human Torch, Sub-Mariner… Dans cette effervescence, Captain America s’impose immédiatement. Le premier numéro atteint près d’un million d’exemplaires vendus, rivalisant avec Superman et Batman.

Captain America, un super-héros en lutte contre le nazisme

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate avec l’invasion de la Pologne en septembre 1939, le ton des comics change radicalement. Bien avant l’entrée officielle des États-Unis dans le conflit, les auteurs et éditeurs de comics prennent position. Les récits patriotiques et les représentations antinazies se multiplient, surtout chez des créateurs juifs comme Jack Kirby. Les comics deviennent peu à peu un outil de propagande, façonnant l’imaginaire collectif.

C’est dans ce contexte que Joe Simon imagine un héros capable d’incarner la réponse américaine au summum des super-vilains existants : le Führer sévissant outre-atlantique et plongeant le monde dans les heures les plus sombres de notre Histoire. Comme Joe Simon le dira lui-même, il était difficile d’imaginer pire ennemi qu’Adolf Hitler. Son idée : créer un super-soldat patriote, capable de vaincre le nazisme.

D’abord nommé “Super American”, le personnage est rapidement rebaptisé Captain America, afin d’éviter la saturation du préfixe “Super” déjà omniprésent. À l’été 1940, le projet prend forme dans le studio new-yorkais de Simon, sur la 45e rue. Le premier design du héros est un assemblage d’influences : l’armure est inspirée par celle de Blue Bolt. Des éléments graphiques sont empruntés à Marvel Boy, et l’iconique bannière américaine est déjà présente en étendard sur un bouclier de type écu, de forme triangulaire.

Captain America, la naissance d’un mythe entre succès et tensions

Simon propose alors le personnage à Martin Goodman, patron de Timely Comics (future Marvel). Convaincu du potentiel, Goodman valide… et accepte même de lancer une revue entièrement dédiée : Captain America Comics. Le projet prend alors une dimension inattendue. Simon renégocie son contrat avec une clause exceptionnelle : 25 % des profits. Pour mener à bien la production, il s’associe à Jack Kirby, dessinateur prodige à l’énergie inépuisable. Dans un délai extrêmement court, ils produisent les 64 pages du premier numéro. L’équipe s’étoffe : Al Liederman à l’encrage, Syd Shores sur la couverture, et toute une constellation d’artistes.

Le résultat est historique : Captain America Comics n°1, et sa couverture — Captain America frappant Hitler — est un manifeste politique. Elle précède même l’entrée en guerre des États-Unis, tout en combattant avec ses strips l’idéologie nazie. Dès sa première apparition, Captain America dépasse le simple statut de personnage pour devenir un mythe.

couverture du premier captain america représentant le captain donnant un coup de poing à Hitler devant des nazis

Mais derrière cette réussite, la réalité est celle d’une production à la chaîne. Les studios fonctionnent telle une industrie : scénaristes, dessinateurs, encreurs, coloristes travaillent dans l’urgence. Jack Kirby peut produire jusqu’à neuf planches par jour. Les pages circulent entre plusieurs mains avant validation finale. De nombreux artistes participent à la série : Al Avison, Reed Crandall, Mort Meskin, Mike Sekowsky… tandis que des scénaristes comme Ed Herron contribuent à enrichir l’univers, notamment en créant le Red Skull, futur ennemi emblématique.

Le succès attire son lot de dangers. À New York, des manifestations pro-nazies éclatent devant les locaux de Timely. Simon et Kirby reçoivent des menaces de groupes extrémistes comme le German American Bund (ou fédération germano-américaine). Le maire Fiorello La Guardia intervient lui-même pour garantir leur sécurité. Parallèlement à ces menaces, la concurrence plagie sans scrupule. Des personnages comme Captain Freedom apparaissent, reprenant les codes graphiques de Captain America. Le marché est déjà saturé… et impitoyable.

L’inspiration originale du bouclier de Captain America : le Heater Shield

À ses débuts, Captain America ne porte pas encore son célèbre bouclier circulaire. Dans Captain America Comics n°1, son bouclier est triangulaire — une forme plus classique, inspirée des écus médiévaux, et plus précisément du Heater Shield.

Héritier direct du bouclier en amande (kite shield), le Heater Shield possède une longue histoire, et a évolué à mesure que les armures de jambes se sont perfectionnées, rendant les grands boucliers moins nécessaires sur le champ de bataille. Sa forme caractéristique — large en haut et pointue vers le bas — lui vaut son nom moderne, forgé par des antiquaires victoriens en raison de sa ressemblance avec un fer à repasser. Plus compact et maniable que son prédécesseur, cet écu pouvait être utilisé aussi bien à cheval qu’à pied, et devint même un emblème royal utilisé en sceau par Richard Ier.

Généralement fabriqué en bois recouvert de cuir et renforcé de métal, il était maintenu grâce à une poignée et une sangle (guige) passant autour du cou, permettant de le porter ou de le basculer dans le dos. Utilisé par toutes les classes sociales, du chevalier au simple soldat, sur le champ de bataille comme en joutes et en tournois, il présentait aussi une forte dimension symbolique : sa surface large et sa forme épurée en faisaient un support idéal pour les armoiries, incarnant l’identité, l’honneur et l’allégeance.

Toutefois, cette efficacité avait ses limites : en protégeant le torse, il laissait les jambes plus exposées, obligeant le combattant à privilégier la mobilité et l’anticipation. C’est précisément cet héritage — à la fois martial, transclasse et hautement symbolique, qui a poussé ses créateurs à en faire l’arme de Captain America. L’idée n’était pas d’en faire un simple soldat catapulté au rang des super-héros, mais un chevalier moderne, un défendeur de l’Amérique, patriote et honorable.

Mais ce bouclier va déclencher une crise.

Le bouclier de la discorde

Peu après la sortie du premier numéro, Martin Goodman reçoit une lettre de menace juridique de John Goldwater, éditeur de MLJ Comics. Celui-ci accuse Timely de plagiat : le bouclier de Captain America ressemble trop à celui de The Shield, héros apparu en 1940 dans Pep Comics.

En effet, les ventes de MLJ sont en baisse, tandis que Captain America triomphe. Le procès serait autant stratégique d’un point de vue économique que juridique. Face au risque, la réaction est immédiate. Sur les conseils de leur avocat, Simon et Kirby prennent une décision radicale : redessiner complètement le bouclier.

Dès le numéro 2, celui-ci devient circulaire. Ce choix, dicté par la contrainte, devient un coup de génie artistique et marketing. Le bouclier rond possède plusieurs avantages : il permet de mieux représenter le mouvement — ricochets, trajectoires, projection, « effet boomerang » — et d’optimiser des angles d’attaque qu’un bouclier triangulaire ne pouvait amorcer. Ce design transforma un simple accessoire en symbole. Le bouclier circulaire devient indissociable de Captain America, au même titre que son costume étoilé.

Ironie de l’histoire : cette menace a finalement donné naissance à l’un des symboles les plus iconiques de la pop culture.

📚 Bibliographie

Clements, John. Medieval Swordsmanship: Illustrated Methods and Techniques. Boulder (Colorado) : Paladin Press, 1998. ISBN : 1-58160-004-6.

Edge, David, et John Miles Paddock. Arms & Armor of the Medieval Knight. New York : Crescent Books, 1988. ISBN : 0-517-10319-2.

Grazebrook, George. The Dates of Variously-Shaped Shields With Coincident Dates and Examples. 1890.

Dos Reis, Nathanaël. « Shield Straps and Holding of the Shield – End 12th Early 13th Century ». Traduction par David Tétard. Dawn of Chivalry, 2 mars 2017. Consulté le 20 juin 2021.

Depelley, Jean. Jack Kirby, le super-héros de la bande dessinée. Neofelis Éditions, coll. « Culture Comics », 2013.

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Tsilla Aumigny

Rédigé par Tsilla

Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.


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