Tsilla Aumigny/ janvier 15, 2023/ 0 comments

Luc Boulad est comédien de voix et imitateur. Il est connu pour avoir doublé Végéta dans Dragon Ball GT, Gunther dans FRIENDS, et plus récemment, le Dr Max Patel dans Avatar. Il prête aussi régulièrement sa voix à des personnages de jeux vidéo (tel Lor’themar) et il a accepté avec grand plaisir de répondre à nos questions.

Luc Boulad était l’un des invités d’honneur de la Médié-Geek 6, qui se tenait à Tautavel. Sur scène, il avait répondu aux questions de ses fans, avec aisance et humour. Il nous avait même offert ses talents d’imitateur et raconté une partie de son parcours.

Après quelques années passées sur scène, s’en est suivie une longue carrière dans le doublage, au cours de laquelle il a prêté sa voix à une multitude de personnages emblématiques : de Gunther dans FRIENDS à Chris Griffin, en passant par des animés comme One Piece ou des séries comme Teen Wolf ou Legend’s of Tomorrow, Luc Boulad a incarné des personnages iconiques de nos séries ou de nos films préférés…Ou de nos (grands)-parents car Inspecteur Barnaby, c’est lui aussi ! Vous avez donc forcément entendu sa voix, sur petit ou grand écran. Peut-être dans le MMORPG World of Warcraft, dans lequel il donne sa voix à Lor’themar ?

Luc Boulad en noir et blanc à la convention Média-Geek
Source : Tsilla Aumigny, Revue de la Toile, collection personnelle, 2022

Passionné par son travail, Luc Boulad a commencé notre entretien en m’expliquant qu’il venait de réaliser un doublage de jeux vidéo. Nous avons donc démarré dans le vif en abordant les doublages gaming qui diffèrent des séries et des films. Il m’explique :

« Quand on travaille sur un doublage de film ou série, sous l’écran il y a une bande blanche qu’on appelle « bande rythmo » sur laquelle défile le texte à jouer. Ce dernier est synchrone avec l’image. Le film est découpé en scènes qu’on appelle des boucles qui durent plus ou moins une minute. En tant que comédien, on essaie de restituer fidèlement l’humeur de la scène. Afin d’être encore plus précis, on garde un œil sur l’image tout en lisant le texte. Concernant le doublage de jeu vidéo, on n’a pas de bande rythmo et on ne voit pas l’image. Contrairement au doublage, on travaille au casque. On écoute la version originale avec sa forme d’onde qui s’affiche sur un écran. Ensuite, on essaie d’être plus ou moins synchrone avec cette forme d’onde tout en jouant le texte qui nous est présenté sous forme de fichier écrit. Comme dans le doublage, on a un directeur artistique qui nous aiguille en nous précisant le contexte. »

Je lui demande alors s’il se souvient des personnages de jeux vidéo qu’il a doublés, et il m’énumère notamment La terre du Milieu : l’Ombre du Mordor, où il a doublé un orque.

« C’était assez éprouvant car le rôle était important et quand on connait la voix éraillée et puissante des orques, il fallait tenir vocalement. Les séances duraient environ deux heures et y’en a eu plusieurs. J’avais apporté avec moi l’Élixir du Bolchoï, cette préparation secrète à base de plantes qui m’a beaucoup aidé ! »

On l’a également entendu dans Back 4 Blood où il incarne un membre de l’équipe : Heng. Mais aussi The Witcher 2 : Assassins of Kings, Call of Duty, Assassin’s Creed, Mass Effect : Andromeda, Watch Dogs, Final Fantasy XV, Final Fantasy XVI et bien d’autres. Je le questionne alors : préfère-t-il doubler des jeux vidéo ou des films / séries ?

« J’aime beaucoup la dynamique émotionnelle et le côté énergivore du travail en jeu vidéo. Parfois, c’est vraiment sportif. Venant du doublage, j’ai une petite préférence pour ce dernier car lorsqu’on a un comédien à l’image, on peut s’identifier à lui encore un peu plus. Mais parfois, il suffit de peu. En jeu vidéo, un simple dessin du personnage peut vraiment nous inspirer. C’est un domaine qui fait beaucoup appel à l’imaginaire car, comme on n’a pas d’image, il faut bien s’imprégner de la version originale pour restituer la situation. Mais que ce soit en doublage de film ou gaming, on nous demande d’être réactifs et comprendre les situations assez rapidement.

Je lui demande s’il préfère incarner un type de personnages en particulier.

« J’aime beaucoup les personnages de sitcom car souvent, on est dans une forme de théâtre avec beaucoup de ruptures dans les intentions, c’est vraiment captivant. J’aime aussi beaucoup le dessin animé ou l’univers manga. Étant également imitateur, ma voix assez ductile et je me régale de passer d’un personnage à l’autre. En cartoon ou en animé (manga), on a moins de contraintes de synchronisme donc on peut plus facilement se lâcher. C’est assez organique, ça marche beaucoup au feeling, à l’énergie. On ne réfléchit pas à la voix qu’on va prendre, c’est le personnage qui nous guide.

Si le personnage est le guide, alors, le comédien connaît-il à l’avance l’intrigue d’une série ?

« Non. Dans 99% des cas, on ne connait pas l’intrigue. Par contre, s’il s’agit d’une série qu’on regarde, on a déjà une petite idée du climat. C’est plutôt une bonne chose d’arriver sans savoir. Ça permet d’avoir plus de recul. » Recul nécessaire, puisque l’improvisation demeure exceptionnelle. Luc Boulad enchaîne : « L’impro est rare sur les plateaux de doublage. Il peut y en avoir sur les journées d’ambiances. Durant les journées d’ambiance, on double surtout les scènes de foules : par exemple un public dans un stade, des clients dans restaurant (conversations simultanées), des manifestants, des prisonniers…Tout ce qui se passe en groupe. »

Imagineriez-vous le Central Perk sans bruit de fond, avec les voix des FRIENDS dans le silence le plus abasourdissant ? Ce sont les comédiens de doublage qui produisent en studio des échanges spontanés pour créer la toile de fond qui donne tant de réalisme à un lieu.

« Lors de ces journées, tout n’est pas écrit donc on doit être capable d’improviser, c’est impératif. Il y a aussi le travail en post synchro sur les films français. C’est un peu le même principe que les ambiances mais de manière encore plus précise car bien souvent le réalisateur est présent sur le plateau. J’adore bosser en post synchro ! Je l’ai fait sur une multitude de films, notamment avec Didier Breitburd et Édouard Murcier qui n’a pas son pareil pour dynamiser les équipes. Il est très précis dans son travail. »

Et c’est la raison pour laquelle les modifications des textes ne se font qu’avec l’accord du chef de plateau, comme le précise Luc Boulad :

« En général, en tant que comédien, on respecte le texte mais si jamais il y a des choses à revoir, on voit avec le chef de plateau (directeur artistique) et on arrive à trouver un accord. Pareil en jeu vidéo ; si on trouve que certaines phrases sont un peu trop littéraires et manquent de spontanéité, on propose une alternative. La plupart du temps, on arrive à se mettre d’accord. Ce n’est pas toujours facile d’adapter une œuvre car il peut y avoir des références culturelles, des gags, des jeux de mots qui sont spécifiques à une culture étrangère et qui sont intraduisibles en français. C’est tout le travail de l’adaptateur ; métier parfois difficile et délicat. Une bonne adaptation aide énormément à la compréhension et à l’interprétation d’une œuvre. »

Nous en venons alors au cœur de son métier : ses inspirations pour composer ou recomposer des personnages et leur donner vie grâce à sa voix :

« Je fonctionne pas mal au feeling. Comme beaucoup de comédiens, j’apprécie les rôles bien fournis car on a souvent plus de temps pour entrer dans le personnage et le développer. D’autre part, comme la plupart de mes collègues, il y a des personnages qui m’inspirent plus que d’autres. Le cœur de ce métier étant de passer d’un personnage à l’autre en s’adaptant assez rapidement. La réactivité est une qualité primordiale. »

Alors, nous abordons les difficultés concernant la synchronisation entre la voix, l’émotion et le personnage à l’écran :

« Parfois, arriver à être synchrone peut prendre du temps. Bien souvent, quand on n’y arrive pas, c’est qu’on n’est pas dans la bonne émotion, la bonne respiration. Des imperfections sur le texte peuvent aussi nous bloquer. Le travail avec le directeur artistique prend alors tout son sens. Mais parfois, on peut aussi chopper un personnage rapidement, spontanément. »

Puis, je l’interroge sur la difficulté à incarner des personnages violents, caractériels ou vicieux, comme le personnage de Cossutius dans la série Spartacus.

« C’est clair que c’était pas un tendre, celui-là ! J’ai mis un peu de temps à le trouver. En doublage, tous les moyens sont bons pour arriver à un bon résultat. Si on a un peu de mal à trouver le truc, on peut aussi faire appel à son imaginaire. Genre : imagine-toi en train de vivre ceci ou cela. Parfois, on trouve la solution de manière détournée. Les échanges avec le D.A (directeur artistique) sont également une bonne clé pour trouver la bonne énergie. »

Son rôle le plus marquant fut sans nul doute The Lady Chablis, dans le film Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal (réalisé par Clint Eatswood), sorti en 1994. The Lady Chablis est une artiste trans, qui incarne son propre rôle à l’écran, dans cette adaptation du roman de John Berendt.

« C’était vraiment pas facile de s’identifier à un personnage qui a un corps de femme. Il a fallu que je m’inspire de la manière dont elle se déplaçait, de sa façon de bouger assez rythmée, cadencée. Lorsqu’on travaille au micro, on bouge afin d’être dans la bonne respiration, la bonne dynamique émotionnelle. Sur ce personnage, c’était encore plus flagrant. La directrice artistique, Jenny Gérard, m’avait dit de bien l’observer. Sa voix était très particulière. Le plus drôle c’est qu’elle m’a fait penser à une femme de mon entourage que j’imitais à l’époque. Du coup, sa voix m’est venue assez spontanément et elle allait plutôt bien avec le rôle. En général, on est sur « la bonne voix » quand on a trouvé le personnage, pas l’inverse. »
Une autre bonne expérience reste pour lui Teen Wolf, série dans laquelle il double le Shérif Noah Stilinski interprété par Linden Ashby.

Il aime aussi beaucoup le personnage de qu’il double dans la série Les Griffin. Il m’apprend que :

« Je ne double pas seulement Chris mais aussi des rôles secondaires dans la série. Ils sont très variés et certains sont vraiment amusants à faire ! Ça permet de varier les plaisirs, c’est assez jubilatoire. Parlons aussi des animés. J’en ai doublé beaucoup [*NDRL : voir sa page Anim Network]. Parmi eux, One Piece avec deux personnages : Garp et Kinemon. Garp se trouve dans un registre vocal très loin du mien. Du coup, il a fallu que je modifie beaucoup mon timbre de voix. J’aime beaucoup faire ça mais encore faut-il pouvoir le faire dans toutes les scènes. Quant à Kinemon, son style m’a également été inspiré par le client qui était sur le plateau. On a pas mal échangé et j’ai bien aimé la vision décalée un peu kitsch qu’il m’a proposé. On est parti sur cet axe. Par contre, au bout d’un certain nombre d’épisodes, un nouveau casting a malheureusement été fait avec des comédiens belges et nous avons tous été remplacés. Sans doute pour des raisons budgétaires. Je sais bien que l’on n’est pas propriétaire d’un rôle mais personnellement, je n’ai pas apprécié la manœuvre et les fans non plus.

Je lui demande alors s’il imite des personnalités connues lorsqu’il double des personnages. Sa réponse est sans appel :

« Il m’est arrivé de m’inspirer de certaines personnalités publiques que j’imite pour incarner certains personnages. C’est pas courant du tout mais ça m’est arrivé. »

Luc Boulad, portrait de trois-quarts à la convention médié-geek
Source : Tsilla Aumigny, Revue de la Toile, collection personnelle, 2022

Nous enchaînons sur d’autres aspects de son métier, puisque Luc Boulad a aussi dirigé un projet de doublage :

« J’ai trouvé la direction artistique très intéressante. En plus, il s’agissait d’une parodie d’un doublage américain de film asiatique donc c’était vraiment particulier ! Il n’y avait aucun son direct. On entendait uniquement le doublage américain. Certains passages n’étaient pas synchrones et c’était voulu ! Quand on dirige, on s’inspire du travail de nos camarades pour qu’ils adhèrent petit à petit à notre vision de l’œuvre qu’on double. En fonction du comédien qu’on a en face, on ne dit pas toujours les choses de la même manière. Être chef de plateau implique de s’adapter aux personnalités, aux caractères des acteurs avec lesquels on bosse. J’espère renouveler l’expérience car c’était vraiment captivant. »

Je lui demande alors s’il lui arrive de regarder des séries et des films, alors qu’il en double déjà toute la journée. Il me répond :

« Oui mais je regarde souvent en version originale afin de rester dans l’histoire. Sinon, je vais commencer à me demander : « Tiens…Qui double cet acteur ? La voix me dit quelque chose… » et du coup je sors un peu du film. Mais il m’est aussi arrivé de regarder des séries ou des films en VF et d’être agréablement surpris par le travail de mes camarades. Regarder les films en VF est un excellent moyen de faire son casting pour un directeur artistique. »

Parmi ses séries favorites du moment :

« Mes dernières sont The Watcher et Squid Game qui m’ont beaucoup plu. Dans les moins récentes, j’ai adoré la série policière dano-suédoise Bron. Et durant mon enfance, j’étais fan des Envahisseurs, Chapeau Melon et bottes de cuir, Amicalement vôtre… »

Et ses derniers films vus au cinéma :

« Novembre, Nope (j’adore l’univers de Jordan Peele), Bullet Train… »

Concernant ses lectures, Luc Boulad m’avoue lire relativement peu mais être un mordu des œuvres de Christian Bobin :

« Christian Bobin n’est jamais loin de ma table de chevet. Il m’arrive d’aller piocher une (ou plusieurs) pensée(s) au hasard de ses livres. Ces derniers me font penser à des greniers avec des petits trésors de phrases planqués. Reste plus qu’à les dénicher. De manière générale, je m’intéresse aux pensées des auteurs, à leurs ressentis. C’est pour ça que j’aime également lire les autobiographies.
Étant passionné de minéralogie (et collectionneur de minéraux) j’aime aussi m’instruire dans ce domaine qui est quasiment infini car multidisciplinaire. D’ailleurs, dans mon temps de libre, je me rends régulièrement dans des salons pour découvrir de nouveaux spécimens, acheter ou échanger. Et lorsque je me trouve dans une région propice, je n’hésite pas à me rendre sur des filons, prospecter, farfouiller pour ramener mes propres cailloux. Parfois, on cherche pendant des heures et on ne trouve rien. Mais on prend l’air, on s’active, on farfouille, c’est bon pour la santé ! Et puis un jour, on va avoir beaucoup de chance et tomber sur de beaux spécimens inattendus. J’adore ça ! »

Merci encore Luc Boulad pour cette interview !

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