Dès la sortie du premier opus en 1977, Star Wars intrigue : son univers space opera semble profondément ancré dans une esthétique et une narration influencée par des chefs d’œuvre japonais. Rapidement, Lucas dévoile l’une de ses inspirations : Akira Kurosawa.

Kurosawa, une influence majeure

George Lucas l’a reconnu à plusieurs reprises, notamment dans The Secret History of Star Wars de Michael Kaminski et au cours d’une interview pour le Criterion collection, dans laquelle Lucas confirme s’être inspiré directement d’Akira Kurosawa pour structurer son récit :

« Il est difficile d’apprécier pleinement le véritable génie de Kurosawa tant on n’a pas vu plusieurs de ses films, puis qu’on a pu voir d’autres films en même temps et réaliser son style visuel. » a dit Lucas. « Je pense qu’il appartient à une génération de cinéastes encore influencés par le cinéma muet. Le graphisme visuel, le cadrage, la qualité des images contribuent largement à raconter l’histoire et à créer l’atmosphère. On ne trouve pas beaucoup de réalisateurs qui possèdent la même aisance avec le média que Kurosawa. »

Que ce soit La forteresse cachée (1958), Les sept samouraïs (1954), Yojimbo (1961), Rashomon (1950) ou encore Kagemusha (1980), Lucas et ses équipes ont su distiller l’ombre de leur maître à travers leurs scenarii.

La trilogie originale : une narration héritée de La forteresse cachée

La trilogie originale a été fortement influencée par La forteresse cachée (隠し砦の三悪人). Ce dernier raconte, aux temps du Japon médiéval, l’histoire de deux paysans modestes : Tahei and Matashichi (interprétés par Minoru Chiaki et Kamatari Fujiwara) qui tentent de s’enrôler auprès du clan féodal Yamana, espérant faire fortune en tant que soldats. Au lieu de cela, ils sont pris pour des soldats du clan vaincu Akizuki, leurs armes sont confisquées, et ils sont contraints de creuser des tombes avant d’être renvoyés. Ils se disputent, se séparent, puis de se réconcilient. Capturés par les Yamana, ils sont forcés, avec des dizaines d’autres prisonniers, à creuser à travers les ruines du château des Akizuki à la recherche de la réserve secrète d’or du clan. Suite à une révolte des prisonniers, Tahei et Matashichi s’échappent, volent du riz et s’installent un camp près d’une rivière, dans laquelle ils découvrent un morceau d’or portant le croissant du clan Akizuki.

Partis en cavale à travers le pays, Matashichi et Tahei rencontrent un homme mystérieux qui s’avère être le général Rokurōta (Toshiro Mifune), un général du clan Akizuki. Celui-ci escorte en secret la princesse Yuki (interprétée par Misa Uehara) ainsi qu’un trésor destiné à sauver leur clan, dissimulé dans des morceaux de bois. Profitant de la naïveté des deux hommes, il les utilise pour traverser le territoire ennemi de Yamana sans révéler leur véritable identité. Tout au long du voyage, la lâcheté et la cupidité des paysans compliquent leur progression, tandis que la princesse découvre la dureté — mais aussi la beauté — du monde au contact du peuple.

Scène du film La Forteresse cachée d’Akira Kurosawa montrant le général Rokurōta et deux paysans dans une forêt, avec la princesse Yuki en arrière-plan
Source : © Toho Co., Ltd., Akira Kurosawa, La Forteresse cachée, 1958

Après plusieurs péripéties, le groupe perd ses chevaux et poursuit sa route en charrette. C’est alors qu’une patrouille de Yamana les repère, contraignant Rokurōta à en éliminer les soldats. En poursuivant deux survivants, il se retrouve accidentellement dans un camp ennemi, où il est reconnu par un ancien rival, Hyoe Tadokoro (Sumusu Fujita). Ce dernier, frustré de ne jamais avoir pu l’affronter, le défie en duel à la lance. Rokurōta l’emporte, mais lui laisse la vie sauve avant de s’enfuir.

Alors que le groupe approche enfin de la frontière de Hayakawa, ils sont capturés. Profitant de la confusion, les deux paysans parviennent à s’échapper, tandis que le reste du groupe est fait prisonnier et condamné à mort. La veille de l’exécution, Tadokoro vient les identifier. Marqué par une cicatrice, il explique avoir été puni pour avoir laissé Rokurōta s’échapper. Le lendemain, lors de l’exécution, dans un geste décisif, Tadokoro libère les chevaux transportant l’or et aide les prisonniers à s’échapper, détournant l’attention des gardes. Tous parviennent finalement à franchir la frontière vers Hayakawa.

De leur côté, affamés et épuisés, les deux paysans retrouvent par hasard l’or transporté par les chevaux et commencent aussitôt à se disputer sa répartition… avant d’être arrêtés pour vol. Ils sont conduits devant un samouraï en armure et une noble dame. Le général Rokurōta et la princesse Yuki révèlent alors leur identité, et, en guise de récompense, offrent aux deux paysans une modeste part du trésor.

L’histoire la princesse Yuki, escortée par un général, tout en étant narrée à travers le regard de deux personnages modestes, a directement inspiré le duo R2-D2 et C-3PO. Leur appétence pour le vol et pour la fugue a donné naissance à un autre duo emblématique : celui d’Han Solo et Chewbacca. La storyline de la princesse Leia est calquée sur celle de la princesse Yuki. Comme la princesse Yuki, Leia n’a pas peur de la mort, et se montre aventureuse. La repentance du général Tadokoro a aussi inspiré l’arc de rédemption d’Anakin Skywalker, et son célèbre duel avec son ancien ennemi : Obi-Wan Kenobi.

Réception et influence d’Akira Kurosawa dans le lore de Star Wars

De la même manière, la figure du guerrier protecteur, incarnée par le général Rokurota, trouve un écho évident dans le personnage d’Obi-Wan Kenobi, mais aussi dans le personnage de Yojimbo (用心棒) du film éponyme. Yojimbo est un samouraï ronin (sans maître) qui défend un village, tout comme Obi-Wan dans la série qui lui est consacrée. Lucas avait d’ailleurs envisagé de confier ce rôle dans la trilogie originale à Toshiro Mifune, acteur emblématique des films de Kurosawa, avant que le rôle ne revienne finalement à Alec Guinness dans la trilogie originale.

Outre l’aspect narratif, Lucas s’est aussi inspiré des transitions d’Akira Kurosawa, utilisant un plan glissant d’un côté du cadre à l’autre pour remplacer le suivant. Et l’univers désertique du début de La Forteresse cachée a peut-être inspiré la planète Tatooine.

L’influence des Sept Samouraïs (七人の侍) est plus diffuse, mais elle explique les origines de la formation d’un groupe de héros que tout oppose, puisque ce film raconte comment un village a engagé un groupe de samouraïs pour les aider à se protéger de bandits. Outre l’ensemble des films et séries dans lesquels se forment un groupe composés de personnages que tout oppose, Les sept Samouraïs ont également influencé directement l’épisode 17 de la saison 2 de The Clone Wars et un épisode de The Mandalorian (saison 1, chapitre 4). En effet, les deux épisodes reprennent des plans du film d’Akira Kurosawa.

The mandalorian dans son armure tenant bébé Yoda dans ses bras
Source : The Walt Disney Company. © Disney © Disney•Pixar © & ™ Lucasfilm LTD © Marvel. Tous droits réservés

Le film Rashomon (羅生門) a quant à lui a inspiré les différents plans, perspectives et points de vue de l’histoire de Rey, en particulier dans Le dernier Jedi. Racontant un meurtre de plusieurs points de vue (des assaillants comme des victimes), les souvenirs des événements apportent de nombreuses différences, modifiant ainsi la perception des actions du personnage principal tout au long du film. Cet effet a été particulièrement travaillé par Rian Johnson lors de la nuit fatidique durant laquelle l’Académie Jedi de Luke est détruite, ou encore, au cours de la scène dans laquelle Rey confronte les points de vue de Kylo Ren et Luke sur l’attaque de ce dernier. Rian Johnson laissant le public seul décisionnaire de la vérité. Cette forme de storytelling est aussi utilisée dans la série The Acolyte.

Parmi les œuvres plus tardives d’Akira Kurosawa, Kagemusha (影武者) met en scène un voleur recruté pour servir de sosie à un seigneur de guerre vieillissant. Ce motif du double (doppelgänger) et du leurre se retrouve également dans l’univers de La menace fantôme ainsi que dans le quatrième épisode de la saison 4 de la série The Clone Wars, dans lequel Jar Jar Binks prend la place d’un chef Gungan. Par ailleurs, Dave Filoni a évoqué l’influence de Kagemusha, notamment ses séquences oniriques, dans la mise en scène de la rencontre entre Anakin Skywalker et Ahsoka Tano dans Star Wars: Ahsoka.

Jedi et samouraïs : une philosophie et des apparences communes

Les Jedi ne sont pas seulement des chevaliers de l’espace : ils sont, en essence, des samouraïs transposés dans un univers de science-fiction. Dans plusieurs interviews (notamment dans les bonus DVD et archives de Lucasfilm), George Lucas explique s’être inspiré du Bushido -le code des samouraïs- pour construire l’éthique des Jedi.

Leur tenue évoque directement le kimono traditionnel japonais. Même le terme « Jedi » pourrait être emprunté au Jidai-geki (時代劇) — une hypothèse évoquée dans plusieurs analyses universitaires du film, bien que Lucas ne l’ait jamais confirmé explicitement. Le jidai-geki est un genre théâtral et audiovisuel japonais qui s’inspire des drames occidentaux, et dont l’action se déroule souvent, mais pas nécessairement, durant la période Edo (1603-1867). De façon générale, la plupart des noms des Jedi (Yoda, Obi-Wan Kenobi, Ahsoka…) portent en eux des sonorités japonisantes.

Rey Skywalker est ne jeune femme brune aux yeux marron, avec un sabre laser bleu et une tenue digne d'un kimono.
Source : The Walt Disney Company. © Disney © Disney•Pixar © & ™ Lucasfilm LTD © Marvel. Tous droits réservés

Le design de Dark Vador s’inspire quant à lui des casques et armures de samouraïs, comme l’a expliqué le designer Ralph McQuarrie dans les archives de production. Et les costumes de Padmé Amidala sont souvent comparés à ceux du Kabuki, théâtre de rue japonais, notamment pour leur dimension grandiloquente, théâtrale et symbolique. Enfin, le casque rafistolé de Kylo-Ren, dont les interstices ont été colmaté avec un liquide rouge sang, n’est pas sans rappeler le Kintsugi (金継ぎ), art ancestral qui consiste à réparer les fissures d’un objet avec une laque saupoudrée d’or.

Des combats directement inspirés des samouraïs

Enfin, l’influence japonaise se retrouve dans la mise en scène des combats. Les duels au sabre laser doivent beaucoup aux affrontements de samouraïs filmés par Kurosawa. Dans plusieurs interviews, les équipes de chorégraphie de Star Wars ont reconnu s’être inspirées du kendô et des combats au katana pour construire les duels. Cette influence est particulièrement visible dans la trilogie originale : les affrontements sont lents, précis et chargés de tensions, les sabres étant maniés comme des katanas.

Plus récemment, Rian Johnson a confirmé dans des interviews portant sur Le dernier Jedi s’être inspiré du cinéma japonais pour chorégraphier certaines scènes, notamment en reprenant des codes visuels propres aux duels de samouraïs.

Conclusion,

Plus qu’une simple source d’inspiration, le cinéma japonais a offert à Star Wars une profondeur narrative, esthétique et philosophique qui dépasse largement le cadre du space opera.

Encore aujourd’hui, Star Wars offre un nouvel écrin narratif à l’animation japonaise. Star Wars Visions est un anime anthologique qui permet à des studios reconnus de l’animation japonaise (Trigger, Wit, I.G.) de proposer leurs propres histoires dans l’univers de George Lucas. La boucle est bouclée.


📚Sources

Amy Richau, Five films that inspired Star Wars storytellers, starwars.com, 28 février 2025

Michael Kaminski, The Secret History of Star Wars, Legacy Book press, 17 novembre 2008

George Lucas — Interview Criterion Collection (2001, DVD The Hidden Fortress)

Citation originale de l’interview du Criterion :

“It’s hard to really appreciate the true genius of Kurosawa until you’ve seen a few of the films and then you’ve been able to see other films at the same time and be able to realize his visual style” dit Lucas. “I think he comes from a generation of filmmakers that were still influenced by silent films. The visual graphics and the framing, just the quality of the images, go a long way to telling the story and setting the mood. You’re not going to find a lot of filmmakers that have the facile quality with the medium that Kurosawa had.”

Lucasfilm — Archives & bonus DVD/Blu-ray Star Wars


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Tsilla Aumigny

Rédigé par Tsilla

Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.


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