Sam Gamegie et Frodon Saquet dans le Seigneur des Anneaux sont-ils réellement « plus que des amis » ? Leur relation est-elle une histoire d’amour, une amitié absolue, une fraternité née de la guerre… ou une relation que nos catégories contemporaines ont simplement du mal à nommer ? Entre les mots de Tolkien, son expérience de la Première Guerre mondiale et la lecture queer de son œuvre, la relation entre les deux Hobbits révèle surtout une chose : notre manière de définir l’amour n’a rien d’universel.
Avant tout, questionnons-nous collectivement. Pourquoi une relation que Tolkien appelle une dévotion peut-elle aujourd’hui être lue comme une relation de couple ?
Sam et Frodon sont-ils un couple ?
Amitié, amour et queer coding dans Le Seigneur des Anneaux.
Sam et Frodon partagent une intimité sans pareille dans Le Seigneur des Anneaux. Ils dorment ensemble dans la forêt. Se tiennent la main. Sam porte Frodon. Ils pleurent ensemble. Ils se sacrifient l’un pour l’autre. Et lorsqu’ils atteignent la fin de leur voyage, Sam prend la main blessée de Frodon et la pose contre sa poitrine.
Pour un lecteur du début du XXIe siècle, tous ces gestes ont une lisibilité particulière.
Et pourtant…
Tolkien n’a jamais écrit que Sam et Frodon étaient amoureux. Ce lien est d’autant plus troublant pour un lecteur contemporain : une relation entre deux hommes d’une intensité affective, corporelle et émotionnelle considérable. Une relation que Tolkien lui-même décrit, dans une lettre de 1963, fondée sur la « dévotion » de Sam envers Frodon, et dans laquelle il évoque à propos de Sam que Frodon est : « maître qu’il aimait ».
Leur relation repose avant tout sur deux principes fondamentaux : cette dévotion, et la servitude. Sam est le jardinier de Frodon : il est à son service. Ils appartiennent à des classes sociales différentes : Frodon est le maître de Sam, et ce dernier lui doit en principe obéissance, et surtout, se doit de le servir.
Toutefois, la loyauté de Sam s’étend au-delà de son périmètre initial. Sam accompagne Frodon alors que celui-ci n’a aucune garantie de revenir. Il abandonne son existence dans la Comté, traversant des territoires inconnus, affrontant des créatures qui pourraient le tuer. Il finit par entrer au Mordor, et porter Frodon jusqu’à la montagne du destin.
La relation de Sam et Frodon : maître et valet ?
Les couples « maître » et « valets » sont depuis l’Antiquité, sujets de comédies mémorables, dans La marmite de Plaute, par exemple. Leur résonance à travers la littérature et le cinéma a été particulièrement féconde, de Molière, en passant par L’île aux esclaves de Marivaux, ou plus récemment, Gladiator. La grande majorité des fictions traite de ce trope par la mise en scène de son renversement : faisant du dominant le dominé, orchestrant une rébellion des esclaves, ou permettant par le jeu de manipulation, une ascension sociale fulgurante du valet. Tolkien a quant à lui préféré créer une inversion héroïque, faisant de Sam, le serviteur loyal, le véritable héros de son histoire.
Surtout, il n’a jamais cherché à opposer Sam et Frodon dans un rapport de force, quelqu’il soit. Au contraire, malgré leur statut respectif, Tolkien a construit une amitié entre les deux. Alors, pourquoi une relation que Tolkien présente comme une amitié peut-elle aujourd’hui être considérée comme une histoire d’amour ?
Notre lecture contemporaine de la relation Sam et Frodon : une recatégorisation ?
Dans le monde du Seigneur des Anneaux, la promiscuité physique entre deux hommes ne sous-entend pas nécessairement d’ambiguïté. Deux hommes peuvent dormir l’un près de l’autre, s’enlacer ou exprimer ouvertement leur affection l’un pour l’autre sans que Tolkien ait besoin de transformer immédiatement cette relation en romance.
Notre époque associe beaucoup plus aisément certaines formes d’intimité masculine à des romances, pour cause : elles sont légalisées dans de nombreux pays, et donc mieux acceptées. Or, le Seigneur des Anneaux puise largement ses inspirations dans un imaginaire médiéval, dont les codes de l’intimité masculine ne correspondent pas aux nôtres. Le partage du lit, notamment, est une pratique courante entre chevaliers.
Dans l’Europe médiévale, dormir avec un proche, un compagnon ou un allié pouvait relever de pratiques ordinaires d’hospitalité, de promiscuité ou de sociabilité. Gabrielle Storey a ainsi montré combien le partage du lit entre hommes, notamment dans les milieux aristocratiques, brouillait les catégories modernes relatives à l’homosociabilité ou l’homosexualité.
Les relations des chevaliers médiévaux étaient en outre ponctuée d’aventures, de blessures, de trahisons, et les codes sociaux de l’Amour n’étaient pas les mêmes. Aussi, nous lisons avec des catégories contemporaines un texte qui n’a pas nécessairement été écrit avec ces catégories. Toutefois, cela ne signifie pas que notre lecture serait illégitime.
Le queer coding n’est pas la preuve que Sam et Frodon sont gays
Le queer coding désigne, de manière générale, la présence de caractéristiques ou de signes permettant à une œuvre de rendre un personnage ou une relation lisible comme queer sans l’énoncer explicitement. Néanmoins, un élément queer ne constitue pas la preuve ultime qu’une relation ou un personnage peuvent entrer dans ce champ. Concernant notre lecture de Tolkien, c’est particulièrement éclairant.
Des chercheurs ont effectivement proposé des lectures queer de Frodon et de Sam. Christopher Vaccaro parle ainsi de leur relation en termes de « homo-amory », c’est-à-dire d’une forme d’amour entre hommes qui ne se réduit pas nécessairement à une relation sexuelle. D’autres travaux récents explorent la possibilité d’une lecture asexuelle ou homoromantique de Frodon, précisément parce que les catégories de sexualité, de romance et d’amitié sont parfois poreuses.
À l’inverse, Martina Juričková a étudié leur relation à partir de la philia aristotélicienne, ou la forme d’amitié la plus pure, et conclut qu’elle peut être comprise comme une amitié parfaite et vertueuse.
Ces lectures ne s’annulent pas nécessairement, car l’ amitié et l’amour ne sont pas des antonymes.
Tolkien lui-même parle d’amour entre Frodon et Sam
Dans une lettre adressée à Eileen Elgar en septembre 1963, Tolkien revient longuement sur Sam. Il explique que Sam était naturellement vaniteux et sûr de lui, mais que cette vanité avait été transformée par sa dévotion envers Frodon. Tolkien ajoute que Sam ne se considérait comme héroïque ou admirable qu’à travers son service et sa loyauté envers son maître. Il écrit alors que cette dévotion lui avait permis de devenir ce héros, tout en comportant nécessairement une part de fierté et de possessivité.
Tolkien emploie cette formulation : « the master that he loved » Le maître qu’il aimait.
En anglais, love ne possède pas exactement la même spécificité sémantique que notre expression « être amoureux », il s’emploie comme un verbe absolu. On peut aimer un ami, un parent, un enfant, un compagnon d’armes, Dieu, son pays ou son épouse. Tolkien ne dit pas : Sam est amoureux de Frodon, mais il dit bien : Sam aime Frodon.
Et cette nuance est capitale, car elle nous oblige à poser une question que la culture populaire évite soigneusement : pourquoi avons-nous besoin de savoir quelle sorte d’amour anime Frodon et Sam ? Après tout, ne sont-ils pas de simples compagnons d’armes ?
Sam n’est pas seulement un ami : il est aussi un soldat
Tolkien a été un soldat. Il s’est engagé dans l’armée en 1915, est devenu officier des transmissions et est envoyé en France en 1916. Il a vécu l’offensive de la Somme. Il connaît la guerre des tranchées, la mort de plusieurs de ses amis proches. Tombé sous le joug de la fièvre des tranchées, il a été rapatrié pour ne jamais repartir sur le front. Tolkien avait alors vingt-quatre ans.
Cette expérience est essentielle pour comprendre une partie de l’imaginaire du Seigneur des Anneaux et pour comprendre Sam. Tolkien a expliqué que les soldats qui l’avaient accompagné pendant la Première Guerre mondiale avaient contribué à inspirer les personnages de son œuvre. Sam est notamment souvent rapproché de la figure du batman britannique.
Et attention : le batman n’est pas The Batman, le milliardaire gothique orphelin pourchassé par le Joker. Le batman est un soldat attaché au service personnel d’un officier. Il pouvait s’occuper de son équipement, de ses affaires, de sa nourriture et de diverses tâches quotidiennes.
La relation entre l’officier et son soldat pouvait donc être extraordinairement proche. Ils vivaient dans des conditions dans lesquelles leur survie dépendait l’un de l’autre. Ils partageaient la fatigue, la peur, la nourriture, le froid, la boue et parfois les deuils. Dans ce contexte, la loyauté masculine pouvait atteindre une intensité que notre époque a parfois du mal à comprendre sans immédiatement lui attribuer une dimension romantique.
Sam est donc aussi l’héritier littéraire d’une culture dans laquelle l’affection entre hommes pouvait être profonde et assumée.
Le Seigneur des Anneaux raconte aussi le deuil de la première guerre mondiale
Tolkien a écrit le Seigneur des Anneaux après la guerre. Après que ses amis soient morts. Après avoir été séparé de ses camarades. Après avoir compris ce que signifie dépendre d’un autre homme pour survivre.
Cela ne signifie évidemment pas que Sam et Frodon représentent Tolkien et ses camarades dans les tranchées, cette lecture serait particulièrement réductrice. En revanche, la relation de Sam et Frodon appartient à un imaginaire dans lequel la fraternité d’armes, le service, la loyauté et l’amour peuvent se confondre dans une même expérience émotionnelle. Alors pourquoi l’intensité relationnelle parait-elle moindre entre les autres personnages ?
Le Seigneur des Anneaux : des relations masculines fortes
Le Seigneur des Anneaux nous offre un panel de relations masculines particulièrement fortes : Aragorn et Legolas, Legolas et Gimli, Merry et Pippin, Frodo et Sam, Boromir et Faramir. Pourtant, elles ne sont pas toutes construites de la même manière. La relation entre Gimli et Legolas relève d’un antagonisme assumé que les deux parviennent à surmonter, tandis que Merry et Pippin ou Boromir et Faramir, entretiennent davantage des relations fraternelles, dû à leurs statuts. Merry et Pippin sont cousins, Boromir et Faramir sont frères, et bien qu’ils soient séparés par leur arc narratif respectif, leur relation est toujours appréciée au regard de l’attachement profond qu’ils éprouvent les uns pour les autres. Enfin, Aragorn et Legolas sont amis, et leur amitié leur confère une loyauté indéfectible l’un envers l’autre.
La relation entre Sam et Frodon est finalement celle qui pousse le plus loin le concept d’intimité. Dans une lettre adressée à son fils Christopher le 30 janvier 1945, Tolkien explique quelles scènes du manuscrit du Seigneur des Anneaux l’ont particulièrement ému. Il cite notamment la scène où Frodon s’endort contre Sam. Elle ne prouve évidemment rien quant à une éventuelle intention romantique. Néanmoins, elle nous montre que Tolkien percevait lui-même leur relation comme profondément émouvante.
Lorsque l’on replace cette scène dans l’ensemble du récit, elle prend une dimension particulière. Frodon est épuisé. Sam veille. Sam protège. Sam nourrit. Sam accompagne. Finalement, Sam devient littéralement le support émotionnel et physique de Frodon. Or, si nous lisons aujourd’hui cette scène de façon romantique, Tolkien faisait l’inverse. Il autorisait deux hommes à s’aimer profondément sans avoir besoin de leur faire franchir la frontière de la romance. Paradoxalement, c’est cette liberté prise avec la tonalité qui permet aujourd’hui une lecture queer.
Et Rosie, alors ?
Rosie n’est pas la preuve ultime que Sam et Frodon ne s’aiment pas. Elle est au contraire essentielle pour comprendre les affinités de Sam. Sam aime Rosie. Il veut l’épouser, et fonder une famille avec elle. Sam n’efface pour autant la relation qu’il entretient avec Frodon parce qu’il devient mari et père. Il ne remplace pas un amour par un autre. Il entretient une flamme différente avec les deux.
Ce que Tolkien nous laisse finalement… c’est le choix de notre lecture.
Tolkien avait déjà donné la réponse à la question la plus essentielle. Sam aimait Frodon, mais c’est à nous de décider ce que nous entendons par aimer. Peut-être qu’à force de vouloir absolument déterminer « ce qu’ils sont » nous passons à côté de ce que Tolkien raconte réellement, à savoir, qu’ils s’aiment, peu importe le sens que nous donnons à cet amour ?
Bibliographie
J. R. R. Tolkien, lettre à Eileen Elgar, septembre 1963 — source primaire particulièrement importante pour les termes devotion, service, loyalty et the master that he loved.
J. R. R. Tolkien, lettre à Christopher Tolkien, 30 janvier 1945 — Tolkien y identifie notamment comme particulièrement émouvante la scène où Frodon s’endort contre Sam.
Martina Juričková, “Frodo and Sam’s Relationship in the Light of Aristotle’s Philia”, Journal of Tolkien Research, 2021 — lecture de leur relation comme amitié parfaite et vertueuse.
Christopher Vaccaro, “Dyrne Langað: Secret Longing and Homo-amory in Beowulf and J. R. R. Tolkien’s The Lord of the Rings”, Journal of Tolkien Research, 2018 — étude explicitement consacrée à l’« homo-amory » de Frodon et Sam.
Danna Petersen-Deeprose, “As Bachelors Very Exceptional: An Asexual Reading of Frodo Baggins”, Journal of Tolkien Research, 2026 — lecture queer/asexuelle de Frodon et réflexion sur la possibilité d’une intimité homoromantique sans sexualité.
Sarah Courtis, “A Natural Human Activity: the Split Attraction Model as a tool for reading Tolkien’s Legendarium”, Journal of Tolkien Research, 2026 — réflexion sur les distinctions entre attraction romantique, sexuelle et formes de liens affectifs chez Tolkien.
Yvette Kisor, “We Could Do with a Bit More Queerness in These Parts”, Journal of Tolkien Research, 2023 — analyse de la notion de queer chez Tolkien et de son écart avec le sens contemporain du terme.
Olivia-Kate Burgham, “Lay your head in my lap: Homoerotic tension and possibility on Mordor’s border in The Lord of the Rings”, IMC 2022 — analyse de l’intensification de l’intimité entre Sam et Frodon à l’approche du Mordor.
John Garth, “Sam Gamgee and Tolkien’s batmen”, 2014
Gabrielle Storey, “Questioning Terminologies: Homosocial and ‘Homosexual’ Bonds in the Royal Bedchamber and Kingship in Medieval England and France”, Royal Studies Journal, 9.1, 2022, p. 33-45.
Pour le contexte biographique : The Tolkien Estate, biographie et chronologie de Tolkien pendant la Première Guerre mondiale : engagement en 1915, formation comme officier des transmissions, Somme en 1916, maladie et retour en Angleterre.

Rédigé par Tsilla
Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.
