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[ENQUÊTE] Ces personnages littéraires célèbres, victimes de whitewashing : La Revue de la Toile
Adaptations littéraires

[ENQUÊTE] Ces personnages littéraires célèbres, victimes de whitewashing

Umeboshi

Les Hauts de Hurlevent, Vingt mille lieues sous les mers, Les Misérables… Des romans célèbres et maintes fois adaptés au cinéma. Tous comprennent, parmi les rôles principaux, des personnages racisés. Mais, pendant des décennies, ces rôles ont été systématiquement attribués à des acteurs blancs dans les films. Certaines adaptations sont même allées jusqu’à modifier les histoires de ces personnages pour gommer leurs origines.

On a beaucoup parlĂ© de Heathcliff rĂ©cemment, en raison du scandale provoquĂ© par le film Hurlevent d’Emerald Fennell en dĂ©but 2026. Mais Heathcliff est loin d’être un cas isolĂ© ! Retour sur quelques affaires cĂ©lèbres de whitewashing…

Avertissement : Cet article traite de romans du XIXe siècle et les citations d’œuvres littĂ©raires sont bien sĂ»r Ă  remettre dans leur contexte. Les auteurs citĂ©s (Victor Hugo, Alexandre Dumas, etc.) Ă©taient, pour leur Ă©poque, très engagĂ©s contre le racisme. Ils accordaient des rĂ´les importants dans leurs romans Ă  des personnages de diverses origines. Mais, pour dĂ©crire ces personnages, ils avaient souvent recours Ă  un vocabulaire et Ă  des clichĂ©s qui seraient aujourd’hui jugĂ©s racistes.

1/ Heathcliff, dans Les Hauts de Hurlevent d’Emily BrontĂ«, est bohĂ©mien !

Gravure illustrant Les Hauts de Hurlevent. Heathcliff a les cheveux sombres et épais. Il est adossé à un arbre, au milieu d'une tempête de vent.

Si vous n’avez pas suivi le scandale autour du film Hurlevent, en voici le rĂ©sumĂ© :

Heathcliff, le hĂ©ros du roman, est dĂ©crit dans le texte comme « a dark skinned gipsy Â», un BohĂ©mien Ă  la peau sombre. Les BohĂ©miens Ă©tant, comme on le sait, une population nomade originaire d’Inde et arrivĂ©e en Europe au Moyen Ă‚ge. On les appelle aussi « Tsiganes Â», « Roms Â» ou « Gitans Â».

Heathcliff continue tout au long du roman Ă  ĂŞtre dĂ©signĂ© par la pĂ©riphrase « le bohĂ©mien Â». Les autres personnages sont souvent mĂ©fiants envers lui, en raison de son teint sombre qui renforce Ă  leurs yeux son caractère indisciplinĂ© et taciturne. Les voisins le prennent mĂŞme pour un voleur, Ă  cause de prĂ©jugĂ©s sur les BohĂ©miens.

Dans son enfance, Heathcliff a été adopté par la famille Earnshaw, mais il est ensuite privé d’éducation et relégué au rang de domestique par son frère adoptif. Adulte, il revient pour se venger de sa famille adoptive.

Le racisme Ă©tait donc le thème principal du roman… Et Emerald Fennell ne l’a pas du tout montrĂ© dans son film ! Outre le fait qu’elle transforme ce roman gothique et engagĂ© en une petite romance pour adolescents, elle choisit un acteur blanc, Jacob Elordi, pour incarner Heathcliff. Provocation supplĂ©mentaire : elle engage un acteur Ă  la peau sombre, Shazad Latif, pour le rĂ´le d’Edgar Linton (le rival de Heathcliff) qui est censĂ© ĂŞtre blond et riche ! Elle inverse ainsi les couleurs de peau du hĂ©ros et de son rival, dĂ©truisant tout le message du livre. C’est ce qui a causĂ© l’immense scandale autour de ce film.

Comment Emerald Fennell justifie-t-elle ces choix ? Elle raconte que, lorsqu’elle a lu le roman Ă  14 ans, elle imaginait Heathcliff blanc. DĂ©fense peu convaincante, quand le roman rappelle les origines de Heathcliff et sa couleur de peau Ă  quasiment chaque ligne…

Heathcliff dans les autres adaptations :

Heathcliff a longtemps Ă©tĂ© jouĂ© par des acteurs blancs : Laurence Olivier en 1939, Timothy Dalton en 1970, Ralph Fiennes en 1992… Il faut attendre 2011 pour qu’une adaptation choisisse un acteur noir, James Howson. Mais l’adaptation de 2026 avec Jacob Elordi marque un retour en arrière. Ă€ ce jour, il semble qu’aucune adaptation n’ait encore eu l’idĂ©e d’employer un acteur tsigane pour le rĂ´le.

Deux autres raisons de redĂ©couvrir Les Hauts de Hurlevent d’Emily BrontĂ«…

1) Les Hauts de Hurlevent est aussi un roman fĂ©ministe :

L’héroïne, Catherine, voit elle aussi son éducation négligée par rapport à celle de son frère aîné, ce qui la rapproche de Heathcliff. Plus tard, Catherine et sa belle sœur Isabelle se retrouvent toutes deux enfermées dans des mariages où elles sont malheureuses. Le roman est donc également une critique de la condition féminine au XIXe siècle.

Catherine est par ailleurs un personnage actif, dotĂ© d’un fort caractère, au point que sa bonne la traite de sauvageonne. Lorsque M. Earnshaw demande Ă  ses deux enfants quels prĂ©sents ils souhaitent qu’il leur rapporte de voyage, le garçon Hindley demande un violon, et Catherine une cravache. La jeune fille est donc associĂ©e Ă  des activitĂ©s sportives, lĂ  oĂą son frère prĂ©fère la musique, un loisir plus tranquille. Enfin, Catherine possède des dĂ©fauts : elle est Ă©goĂŻste, mal Ă©levĂ©e, autoritaire et colĂ©rique. Elle rompt ainsi avec une tradition d’hĂ©roĂŻnes littĂ©raires sages et naĂŻves.

2) Son intrigue innovante inspirera de nombreux auteurs, pas seulement gothiques !

Charlotte Brontë met en scène deux générations successives de personnages, dans une histoire où la seconde génération reproduit tragiquement les erreurs de la première. Ce qui inspirera sans doute à John Steinbeck le thème de son roman À l’Est d’Éden. Roman qui, comme Les Hauts de Hurlevent, se distingue par ses personnages cruels et diaboliques.

2/ Le capitaine Nemo, dans Vingt mille lieues sous les mers et L’ĂŽle MystĂ©rieuse de Jules Verne, est indien !

Illustration de Vingt Mille Lieues sous les mers. Le capitaine Nemo dominant l'océan, debout sur le toit du Nautilus.

Le personnage apparaît dans Vingt mille lieues sous les mers. Mais ses origines ne sont révélées que dans L’Île Mystérieuse, la suite du roman. On nous apprend alors que l’inventeur génial du sous-marin Nautilus était autrefois un prince indien. Il a fait ses études en Europe mais voue une haine implacable aux Anglais, qui sont les colonisateurs de son pays et les responsables du massacre de sa famille.

Le capitaine Nemo dans les adaptations :

Le capitaine Nemo est le personnage le plus cĂ©lèbre des romans de Jules Verne. Mais les films n’adaptent gĂ©nĂ©ralement que le premier roman oĂą il apparaĂ®t, Vingt mille lieues sous les mers, dans lequel on ne connaĂ®t pas encore son passĂ©. Il leur est donc très facile de passer sous silence ses origines indiennes…

Ainsi, le personnage a souvent Ă©tĂ© incarnĂ© par des acteurs blancs : James Mason en 1954, Herbert Lom en 1961, Robert Ryan en 1969, Michel Le Royer en 1970, Michael Caine et Ben Cross en 1997, Patrick Stewart en 2005, ou encore Sean Lawlord en 2007. La sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e L’Île mystĂ©rieuse en 1973 a le mĂ©rite de choisir un acteur non blanc, Omar Sharif. Mais c’est un acteur Ă©gyptien et non indien.

En 2003, La ligue des gentlemen extraordinaires, adaptĂ© d’un comics, engage enfin un acteur indien, Naseeruddin Shah, pour incarner Nemo. La sĂ©rie Once upon a time, qui revisite des lĂ©gendes et contes de fĂ©es, fait apparaĂ®tre le capitaine Nemo dans sa saison 6 et choisit un acteur pakistanais, Faran Tahir.

Le saviez-vous ?

Les origines indiennes du capitaine Nemo n’ont Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©es que tardivement ! La première idĂ©e de Jules Verne Ă©tait d’en faire un aristocrate polonais qui souhaiterait venger sa famille massacrĂ©e par l’armĂ©e russe. Mais, son Ă©diteur craignant d’offenser l’Empire russe, il dĂ©cide finalement de laisser obscur le passĂ© de Nemo dans Vingt mille lieues sous les mers. Dans L’Ă®le mystĂ©rieuse, il dĂ©veloppe finalement cette histoire de vengeance en remplaçant les Polonais par des Indiens et les Russes par des Anglais.

3/ Javert, dans Les MisĂ©rables de Victor Hugo, est bohĂ©mien (comme Heathcliff) !

Célèbre illustration de Javert. Il se tient droit, porte un long manteau noir, un haut de forme et une canne.

Il y a longtemps eu un vĂ©ritable doute sur les origines de Javert… Ce dernier est, selon le texte des MisĂ©rables, d’une « race de bohèmes Â» [1]. Or, cette expression possède plusieurs sens ! Elle peut certes dĂ©signer des BohĂ©miens comme Heathcliff. Mais aussi de simples vagabonds. Par ailleurs, on sait que la mère de Javert Ă©tait tireuse de cartes, un mĂ©tier associĂ© aux BohĂ©miennes dans l’imaginaire collectif. Mais, selon l’historien Charles ViremaĂ®tre dans Paris du vice et du crime, les cartomanciennes Ă©tait en rĂ©alitĂ© souvent d’anciennes prostituĂ©es. Plus loin, Javert est qualifiĂ© de « sauvage au service de la civilisation Â» [2]. Mais ce mot « sauvage Â» pourrait bien renvoyer Ă  son caractère brutal, plutĂ´t qu’Ă  des origines Ă©trangères.

Cette hĂ©sitation entre plusieurs pistes a longtemps dĂ©routĂ© les recherches. D’autant plus que, lorsque Victor Hugo mentionne des BohĂ©miens dans Notre-Dame de Paris ou L’Homme qui rit, il les appelle « bohĂ©miens Â», « Ă©gyptiens Â», « gypsies Â» ou « zingari Â», mais jamais « bohèmes Â» ! Les origines gitanes de Javert semblaient alors devoir rester une simple thĂ©orie. Pourtant, une Ă©tude plus approfondie paraĂ®t bien confirmer cette thĂ©orie.

Pourquoi les origines de Javert ont-elles mis si longtemps Ă  ĂŞtre reconnues ? RĂ©sumĂ© du dĂ©bat :

Contrairement Ă  celles de Heathcliff, les origines de Javert ne sautaient pas aux yeux ! Pour commencer, la description physique et morale du personnage ne concordait pas vraiment avec les clichĂ©s sur les BohĂ©miens au XIXe siècle.

Javert est dĂ©crit au chapitre « Vagues Ă©clairs Ă  l’horizon Â», mais on ne nous prĂ©cise pas s’il a la peau claire ou sombre. On sait seulement qu’il a d’Ă©pais favoris gris. Quand il n’est pas nommĂ©, il est dĂ©signĂ© par la pĂ©riphrase « un homme de haute taille Â». Apparemment, donc, son physique n’a rien d’exotique.

Par ailleurs, les trois clichĂ©s qui circulaient alors sur les BohĂ©miens Ă©taient les suivants : « Les BohĂ©miens sont des voleurs Â», « Les BohĂ©miens sont Ă©pris de libertĂ©, ils ne connaissent ni les lois ni les frontières Â» et « BohĂ©miens et Espagnols ont un fort sens de l’honneur Â». Or, sur ces trois clichĂ©s, Javert ne correspond qu’au dernier. Il est mĂŞme en contradiction directe avec les deux premiers.

Mais on sait justement que Victor Hugo adorait les personnages contrastés ! Il pourrait donc très bien avoir voulu écrire un Bohémien honnête et détestant la liberté par pure envie de jouer sur les clichés.

Cette idĂ©e de contraste est au cĹ“ur de l’esthĂ©tique du romantisme telle qu’il l’a prĂ©sentĂ©e dans la PrĂ©face de Cromwell. Ses personnages sont donc souvent dĂ©finis par une contradiction fondamentale : Jean Valjean est un ancien forçat et un modèle de bontĂ© ; Quasimodo est laid Ă  l’extĂ©rieur et beau Ă  l’intĂ©rieur ; Frollo est un prĂŞtre diabolique, etc. Ce procĂ©dĂ© permet justement de dĂ©construire des prĂ©jugĂ©s.

Un personnage, au XIXe siècle, qui rejetterait des stĂ©rĂ©otypes racistes et choisirait d’être honnĂŞte malgrĂ© des prĂ©jugĂ©s qui assimilent les BohĂ©miens Ă  des voleurs ? L’idĂ©e a du sens. De plus, elle est cohĂ©rente avec le reste de la biographie de Javert. Toujours au chapitre « Vagues Ă©clairs Ă  l’horizon Â», on nous explique que Javert est nĂ© en prison et que son père Ă©tait au bagne. S’il est entrĂ© dans la police, c’est donc pour Ă©chapper Ă  des prĂ©jugĂ©s sociaux sur les enfants de criminels. On retrouve bien cette idĂ©e de faire mentir des prĂ©jugĂ©s.

Cependant, quelles preuves concrètes peut-on avancer ?

Eh bien, il suffit de comparer le texte des MisĂ©rables avec d’autres romans de la mĂŞme Ă©poque ! Notamment Les Mohicans de Paris d’Alexandre Dumas, paru en 1859, soit trois ans avant Les MisĂ©rables. Et dont l’action se dĂ©roule en 1827, au mĂŞme moment que celle des MisĂ©rables qui s’Ă©tend de 1815 Ă  1832. Dans ce roman, Dumas emploie exactement la mĂŞme expression « race de bohèmes Â» au sujet du personnage de La Brocante, vĂ©ritable BohĂ©mienne dont les origines sont maintes fois mentionnĂ©es et ne font aucun doute. Ajoutons que cette mĂŞme La Brocante exerce le mĂ©tier de tireuse de cartes… exactement comme la mère de Javert !

Comparons les deux extraits :

« La Brocante Ă©tait de cette race de bohèmes et de gitanos qui a pour instinct Ă©trange d’enlever les enfants Â» Alexandre Dumas, Les Mohicans de Paris, Paris, Gallimard, 1998, t.1, p.221 (chapitre « Rose-de-NoĂ«l Â»).

« en mĂŞme temps il [Javert] se sentait je ne sais quel fond de rigiditĂ©, de rĂ©gularitĂ© et de probitĂ©, compliquĂ© d’une inexprimable haine pour cette race de bohèmes dont il Ă©tait Â» Victor Hugo, Les MisĂ©rables, Paris, Hachette, 1978, t.1, p.191 (chapitre « Vagues Ă©clairs Ă  l’horizon Â»).

L’addition de « gitanos Â» (« Gitans Â» en espagnol) ne laisse aucun doute dans Les Mohicans de Paris. On peut alors aisĂ©ment supposer que l’expression « race de bohèmes Â» dĂ©signait bien la population tsigane pour les lecteurs du XIXe siècle. Et que la BohĂ©mienne cartomancienne Ă©tait un archĂ©type. Ces deux Ă©lĂ©ments suffisaient donc Ă  Ă©tablir les origines de Javert, ils Ă©taient parfaitement comprĂ©hensibles pour les lecteurs de l’époque.

Par ailleurs, on nous dĂ©crit La Brocante au chapitre « Au plus pressĂ© par le plus court Â». Mais Dumas ne mentionne pas plus sa couleur de peau qu’Hugo ne mentionne celle de Javert. L’argument selon lequel Javert ne pourrait pas ĂŞtre bohĂ©mien si le narrateur ne parle pas de son teint est donc caduc. Notons d’ailleurs que Javert est peut-ĂŞtre seulement mĂ©tis : il doit pouvoir passer pour un mĂ©ridional, ce qui explique que son physique n’attire pas l’attention.

Un traĂ®tre envers ses origines ?

Javert n’est certes pas un modèle pour les lecteurs ! Si Heathcliff et le capitaine Nemo sont en guerre contre une sociĂ©tĂ© injuste, Javert est plutĂ´t en guerre contre ses propres origines. C’est peut-ĂŞtre la raison pour laquelle on s’est prĂ©occupĂ© si tardivement de les lui reconnaĂ®tre.

Se voyant doublement victime de discriminations, Ă©tant Ă  la fois bohĂ©mien et fils de bagnard, il a choisi non pas de se rebeller, mais de renier ses origines pour servir une sociĂ©tĂ© qui le mĂ©prise. Et il a rĂ©ussi, puisqu’il est devenu inspecteur de police. Il prĂ©figure l’archĂ©type de la personne « raciste envers elle-mĂŞme Â» : complexĂ©e par ses origines au point de passer dans le camp des oppresseurs, d’adopter leurs discours et de persĂ©cuter les siens. Personnage doublement tragique, car les autres parias le voient comme un traĂ®tre et la sociĂ©tĂ© qu’il sert ne l’acceptera jamais vĂ©ritablement.

Qu’en dit le cinĂ©ma ?

Javert a longtemps Ă©tĂ© incarnĂ© Ă  l’écran uniquement par des acteurs blancs : Charles Vanel, Bernard Blier, Anthony Perkins, Michel Bouquet, Geoffrey Rush, ou encore John Malkovich. Ă€ cela, on peut ajouter la fâcheuse tendance qu’ont les films français de changer ses origines sociales pour en faire un bourgeois. Chose aberrante pour des adaptations d’un roman social ! Et parfaitement irrĂ©aliste, car le mĂ©tier de policier Ă  l’époque Ă©tait très mĂ©prisĂ©. Espionner la population et cĂ´toyer des voleurs Ă©taient considĂ©rĂ©s comme de la basse besogne : cela n’attirait personne, et certainement pas des bourgeois ! Mais l’image de la police aujourd’hui s’est amĂ©liorĂ©e et c’est peut-ĂŞtre pourquoi les films ont tentĂ© de rendre Javert plus respectable.

Il y a pire ! En 1995, dans sa transposition des MisĂ©rables Ă  la Seconde Guerre mondiale, le rĂ©alisateur Claude Lelouch choisit Javert pour le rĂ´le du collabo, mĂ©prisant le fait que les nazis persĂ©cutaient les Tsiganes ! Si ce choix peut paraĂ®tre logique vis-Ă -vis du rĂ´le du personnage dans le roman, c’était en revanche parfaitement irrespectueux de ses origines ethniques. Qu’un personnage finisse caricaturĂ© en fasciste, parce que tout le monde le croit blanc et qu’on ne comprend plus ses motivations, est un triste exemple des consĂ©quences du whitewashing. Ironiquement, Claude Lelouch rĂ©ussit l’exploit d’accuser le seul personnage non blanc du roman…

Il faut attendre 2018 pour que les adaptations se tournent enfin vers des acteurs non blancs : David Oyelowo dans la sĂ©rie BBC, puis Tahar Rahim dans le film français de 2026 Ă  venir. En revanche, aucune adaptation Ă  ce jour n’a encore choisi un acteur tsigane pour incarner le personnage.

4/ L’écrivain Alexandre Dumas Ă©tait mĂ©tis. Et lui-aussi a Ă©tĂ© jouĂ© par des acteurs blancs…

Portrait d'Alexandre Dumas jeune homme. Il est habillé élégamment et a ses origines se voient à ses cheveux crépus.

Les Ă©crivains n’échappent pas plus au whitewashing que leurs personnages ! Alexandre Dumas, le cĂ©lèbre auteur des Trois Mousquetaires et du Comte de Monte-Cristo, ainsi que de nombreux autres romans dont Les Mohicans de Paris, avait une grand-mère noire et a fait face toute sa vie Ă  des remarques racistes. Il a d’ailleurs Ă©crit un roman aujourd’hui mĂ©connu, Georges, oĂą il met en scène un hĂ©ros mĂ©tis en guerre contre des prĂ©jugĂ©s.

Pourtant, dans le film L’autre Dumas en 2010, l’Ă©crivain est incarnĂ© par… GĂ©rard Depardieu ! Consternant.

5/ Enfin, un autre cas très cĂ©lèbre… JĂ©sus dans la Bible !

Peinture de Jésus, qui le représente avec des cheveux blonds et la peau pâle. Cette représentation est irréaliste.

Le Jésus historique vivait au Proche-Orient. On sait donc qu’il avait très probablement les cheveux noirs et la peau mate. Cependant, les artistes européens et nord-américains ont imposé l’image d’un Jésus aux cheveux et aux yeux clairs, comme sur le tableau ci-dessus, réalisé par le peintre Heinrich Hofmann au XIXe siècle. Cette représentation fait de plus en plus débat.

La Bible est un cas particulier car il s’agit d’un livre religieux. Les peuples chrĂ©tiens du monde entier ont donc reprĂ©sentĂ© le Christ chacun selon son propre imaginaire et ses propres critères de beautĂ©. C’est pourquoi, sur les tableaux europĂ©ens, JĂ©sus est souvent blond aux yeux bleus. Dans d’autres pays du monde, on trouve des JĂ©sus noirs ou asiatiques.

Le problème est que l’imagerie et les films modernes sur la Bible continuent Ă  s’inspirer de l’image façonnĂ©e par la peinture occidentale -qui ne fait pourtant plus du tout l’unanimitĂ© aujourd’hui-, plutĂ´t que de proposer un JĂ©sus historiquement rĂ©aliste, ce qui serait un choix beaucoup plus neutre.

Le whitewashing : un problème sous-estimĂ© !

Le whitewashing n’est pas seulement raciste. Changer la couleur de peau d’un personnage peut modifier drastiquement l’interprĂ©tation d’un roman. Au point d’empĂŞcher parfois les lecteurs de comprendre l’histoire ! C’est un phĂ©nomène nĂ©faste non seulement pour les personnages concernĂ©s, mais pour l’œuvre littĂ©raire tout entière. Sans oublier, bien sĂ»r, que le whitewashing empĂŞche des acteurs non blancs de jouer dans des adaptations littĂ©raires, alors qu’il existe en rĂ©alitĂ© des rĂ´les prestigieux auxquels ils pourraient prĂ©tendre.

De plus, les adaptations ne sont pas neutres dans leurs choix de personnages non blancs. Elles cherchent en prioritĂ© des personnages dont on puisse faire des symboles et qui cochent certaines cases. On le voit avec l’exemple de Javert : s’il a fallu si longtemps pour que l’on s’intĂ©resse Ă  ses origines, c’est qu’il n’était ni un hĂ©ros ni une victime. C’est au contraire un antagoniste. Inversement, EsmĂ©ralda dans Notre-Dame de Paris -qui est en rĂ©alitĂ© blanche, puisqu’elle est originaire de Reims et s’appelait Agnès, mais a Ă©tĂ© volĂ©e Ă  sa mère lorsqu’elle Ă©tait bĂ©bĂ© puis Ă©levĂ©e comme une bohĂ©mienne- est souvent prĂ©sentĂ©e comme une vĂ©ritable BohĂ©mienne dans les films. Car l’intrigue de Notre-Dame de Paris se prĂŞte bien Ă  dĂ©velopper un message contre le racisme.

Pourtant, si le public aime évidemment les héros comme Nemo et Heathcliff qui luttent contre la colonisation ou le racisme, il apprécie aussi de voir des personnages comme Javert qui ne se définissent pas par leurs origines et ne restent pas cantonnés dans certains types de rôles.

Au-delà de la littérature, le whitewashing prend des formes diverses :

Dans les films assez anciens, il n’était pas rare de faire jouer des Indiens d’AmĂ©rique, des Noirs ou des Asiatiques par des acteurs blancs dĂ©guisĂ©s. Et, encore en 2009, le live-action amĂ©ricain sur Dragon Ball emploie des acteurs blancs pour incarner les personnages d’un manga japonais…

On se plaint souvent que la littĂ©rature occidentale manque de diversitĂ© culturelle… C’est vrai. Mais la vĂ©ritĂ© est aussi que les rares personnages que l’on pourrait mettre en avant ne sont tout simplement pas exploitĂ©s. Leurs origines ont Ă©tĂ© effacĂ©es. Et Ă  l’inverse, on finit par réécrire des histoires occidentales en incluant une diversitĂ© factice, au lieu de rĂ©aliser avec intelligence des adaptations rĂ©ussies avec des personnages bien Ă©crits.


Notes :

[1] Victor Hugo, Les MisĂ©rables, Paris, Hachette, 1978, t.1, p.191. (chap. « Vagues Ă©clairs Ă  l’horizon Â»)

[2] Victor Hugo, Les MisĂ©rables, Paris, Hachette, 1978, t.1, p.227. (chap. « Comment Jean peut devenir Champ Â»)


Umeboshi : prune japonaise séchée et amer

Rédigé par Umeboshi

RĂ©dactrice, Relectrice SEO, Community Manager, enfant prodige, passionnĂ©e d’univers gothiques, mangaphile, parle le japonais couramment, a rĂ©digĂ© 80 pages d’analyses sur JoJo’s Bizarre Adventure.

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Référence bibliographique

Umeboshi. (2026). [ENQUÊTE] Ces personnages littéraires célèbres, victimes de whitewashing. La Revue de la Toile. https://revuedelatoile.fr/enquete-personnages-litteraires-whitewashing/

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2 rĂ©ponses Ă  “[ENQUĂŠTE] Ces personnages littĂ©raires cĂ©lèbres, victimes de whitewashing”

  1. Encore un excellent article, riche en informations, sur un sujet plus important que certains ne veulent le prétendre.

    La polĂ©mique autour du casting d’Hurlevent, je l’ai suivie dès les premières annonces, dubitative et peu motivĂ©e, avec aussi cette impression de retourner en arrière. Et lorsqu’il s’est avĂ©rĂ© une fois le film sorti que Fennell avait osĂ© engager Shazad Latif dans le rĂ´le de Linton, alors qu’il aurait Ă©tĂ© parfait pour Heathcliff… houlĂ . J’avais tout de mĂŞme envie de lui donner sa chance lorsque j’ai vu la bande-annonce au cinĂ©ma, mais les diffĂ©rents retours ont eu raison de ma motivation. Je vais donc plutĂ´t privilĂ©gier l’adaptation de 2011 par Andrea Arnold. Pour le moment, je n’ai vu que l’adaptation japonaise de 1988 qui transpose le rĂ©cit dans le Japon mĂ©diĂ©val.

    Pour Javert, outre les arguments que vous avancez, je rajouterai que dans les premières traductions en allemand, le terme de  »Zigeuner » (= Tsigane) Ă©tait employĂ© pour traduire  »Bohèmes ». Des internautes sur Tumblr ont Ă©galement confirmĂ© que le terme de  »Gipsy » est employĂ© dans les premières traductions en anglais. Ă€ partir de lĂ , ça sous-entend tout de mĂŞme qu’Ă  l’Ă©poque d’Hugo, les lecteurs et traducteurs comprenaient  »race de Bohèmes » dans un sens proche de  »Gens du voyage ». Et  »vagabond » est tout de mĂŞme une accusation courante Ă  l’Ă©poque Ă  l’encontre de cette communautĂ©. J’aime bien l’idĂ©e d’un Javert qui aurait un aspect plutĂ´t mĂ©ridional ; comme il est passĂ© par Toulon, il est mĂŞme possible qu’il soit en fait originaire de la rĂ©gion ou du moins qu’il y a Ă©tĂ© Ă©levĂ©. J’ai donc hâte de voir ce que l’on nous rĂ©serve avec Tahar Rahim, d’autant qu’il a le bon âge pour incarner le personnage.

    Quant Ă  Nemo… si encore les anciens films avaient fait l’effort de partir sur les origines prĂ©vues initialement par Jules Verne, Ă  savoir un homme d’origine polonaise, le choix d’un acteur blanc aurait acquis une certaine pertinence. Mais ils n’ont mĂŞme pas cherchĂ© Ă  aller dans cette direction… C’est vraiment dommage. Ironiquement, c’est le seul des trois exemples Ă  l’heure actuelle dont les origines non-caucasiennes sont enfin mises en Ă©vidence.

  2. Indispensable mise au point de ces personnages célèbres trahis par leur représentation. Mise en évidence également des phobies et phantasmes qui l ont provoquée. Article très intéressant qui laisse espérer de futurs ajustement en harmonie avec les œuvres et leurs auteurs. Merci d avoir éveillé notre intérêt pour ce problème

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