Cher ami lecteur,
de nombreuses chroniques pullulent sur la toile et prétendent qu’Eloïse Bridgerton ne serait pas féministe, mais votre chroniqueuse préférée a un tout autre avis sur la question.
Eloïse Bridgerton est introduite dès la première saison de La Chronique des Bridgerton, alors même qu’elle n’a pas encore fait son entrée dans le monde. Tout semble l’opposer à sa sœur Daphné, diamant de la reine Charlotte : sa posture, ses aspirations, son rapport au désir. Daphné recherche des plaisirs et des stimulations sociales autant que sensuelles ; Eloise privilégie l’intellect, la spéculation et le débat. Daphné brille en société ; Eloise est brillante.
Cette dynamique familiale est empruntée aux romans de Jane Austen, et Louisa May Alcott : Elinor et Marianne, Mary et Elizabeth, Jo et Amy. Deux sœurs, deux manières de briller dans le monde, deux réponses à l’oppression sociale.
Pourtant, cette opposition apparente masque une complémentarité plus subtile. Daphné, l’aînée, assume pleinement le sens du devoir qui lui incombe, répondant aux attentes familiales, autant par opportunisme que par sens du devoir. Eloïse, dans son ombre, peut alors se permettre d’occuper la marge, d’expérimenter une forme de liberté critique. Toutefois, le développement du personnage révèle peu à peu l’illusion de cette autonomie : dans une société où les femmes avancent sous une pression sociale lacérante, il ne suffit pas de penser pour se libérer pleinement de sa condition.
Eloïse et Bénédict : un tandem de libres penseurs
Eloïse exprime à plusieurs reprises l’amour qu’elle éprouve pour son « frère préféré » ; celui qui est capable de comprendre son anxiété et son inconfort en société. Bénédict est le miroir de sa vision d’une vie sans contrainte ni constriction. Ils sont les tous les deux des cadets – Bénédict est le deuxième frère, Eloïse est la deuxième fille – , et grandissent tous deux en marge de la société et de la pression familiale constante, la liberté de leur position le leur permettant.
La fratrie Bridgerton évolue par pair : dans la série, Anthony et Daphné se soutiennent autant qu’ils s’entravent, Hyacinthe et Gregory se chamaillent autant qu’ils s’adorent, Colin et Fransceca semblent s’accorder à s’épanouir dans leurs intérêts respectifs. Eloïse et Benedict privilégient de longues discussions dans leur jardin sur le rebord de leurs balançoires. Là encore, contrairement aux autres membres de leur famille, Eloïse et Bénédict semblent construire leur relation à la marge de leur foyer, quand Daphné et Anthony entretiennent des longues discussions dans toutes les pièces (bureaux, salon) où se prennent les décisions importantes. Eloïse et Benedict gravitent ainsi toujours dans la périphérie des intrigues familiales et des lieux de pouvoir, si bien qu’ils sont rarement inquiétés d’être éclaboussés par un scandale, malgré leur style de vie atypique.
Ni l’un ni l’autre n’éprouvent d’appétence pour les événements mondains, comme en témoignent leurs apparences vestimentaires, qui trahissent leur volonté d’assumer leur différence. Dans la première saison, Eloïse porte des tenues qui ne la mettent nullement en valeur : elles ne brillent pas, ne soulignent pas sa silhouette, et contrastent avec l’éclat soigneusement orchestré de Daphné. La cadette Bridgerton semble peu encline à fréquenter la modiste ; ses costumes évoquent parfois la coupe d’une veste masculine. Son décolleté est couvert, ses cheveux rarement relevés.
Dans la deuxième saison, elle adopte des tenues plus scintillantes lors de ses premiers bals et se pare de bijou et de tiares, comme si elle tentait d’entrer dans le jeu social tout y avançant à reculons. Il faudra attendre la troisième saison pour qu’elle se saisisse véritablement de son apparence et en fasse une arme. Eloïse traverse ainsi plusieurs étapes : elle n’a tout d’abord aucun style, puis elle se laisse porter par la mode, avant, peut-être, de réussir à trouver son propre style dans la saison qui lui sera consacrée ?
Bénédict, quant à lui, se distingue par des cravates nouées avec un certain relâchement et une coiffure subtilement désordonnée, presque anachronique. Ce style coiffé-décoiffé évoque davantage l’esthétique des rockeurs « rebelles » des années 2000 — de Simple Plan à Tokio Hotel — que la rigueur attendue d’un gentleman ou même d’un dandy/poète maudit du XIXe siècle. La série suggère visuellement une forme de décalage : tous deux appartiennent au monde qu’ils habitent, mais refusent d’en adopter entièrement les codes. Pour autant, leur méprise de la société et de son carcan est un luxe rendu possible par leur naissance : ils peuvent se tenir à distance des normes, sans jamais risquer l’ostracisme.
Eloïse idéalise leur relation, au point qu’elle s’offusque que son frère ne suive pas ses désirs de former un club de célibataires endurcis. Au fond, Eloïse n’a qu’une seule peur : affronter seule la solitude de ses idées.
Eloïse, l’archétype de la femme savante et solitaire
Eloïse est l’archétype de la femme savante. Avant la deuxième saison, Eloïse partage ses rêves, ses lectures et ses idées uniquement avec Pénélope. Elles forment un duo-duel d’amies. Eloïse et Pénélope citent de grands auteurs de leur temps et des époques d’antan : Byron, Shakespeare, Austen, Cerventès, Locke… Elles envient les hommes d’être indépendants financièrement, libres d’esprits et de corps, instruits dans les universités. Toutes deux aiguisent leur plume et leur conversation pour s’élever socialement, ce qui paradoxalement, les laisse au banc de la société. Eloïse est ainsi confrontée aux limites imposées aux femmes de son temps : les demoiselles de son âge apprennent à disposer des couverts, à broder, quand Eloïse rêve de révolution.
Au lieu de partager ses rêves avec d’autres femmes qui n’ont pas son degré d’instruction et de conscience politique et sociale, Eloïse se renferme sur elle-même, consciente qu’elle ne peut pas s’imposer dans la société. Peut-être qu’à force d’être à la marge, plongée dans ses livres au lieu d’évoluer sur la scène sociale, elle n’en maîtrise pas les codes et ne le souhaite pas ? Sophie est peut-être la seule à la comprendre, dans son désir de ne pas prendre part à ce jeu social pour se centrer sur leurs intérêts plus intellectuels.
Aussi, Eloïse est la seule, qui tel Don Quichotte, s’aventure dans d’autres couches sociales. Celle qui discute avec les personnes qui la servent, même si c’est pour se rendre compte qu’une femme asservie dans les tâches domestiques n’aurait jamais le temps de prendre la plume. Eloïse est aussi celle qui a tendu la main à Pénélope et sa famille même quand sa propre famille le lui interdisait, quitte à la voir loin des regards, en secret. Pour autant, sa condition l’emprisonne.
Mais Eloïse aime-t-elle seulement les femmes autant qu’elle aime l’idée d’émancipation ?
Quand Eloïse tente de discuter avec Cressida de ses ambitions d’émancipation, celle-ci détourne le sujet à plusieurs reprises au cours de la troisième saison. Eloïse semble attachée à l’idée de conscientiser cette émancipation sans la pratiquer réellement. Elle reste attachée à l’idée de se libérer de sa condition féminine, sans agir concrètement et de façon solidaire auprès des femmes de son entourage. Dans la troisième saison, le groupe de débutantes qui la prend à partie lui fait d’ailleurs remarquer que son grand talent est son ironie, tandis que quelques épisodes auparavant, Eloïse s’est montrée peu encline à discourir sur les points de broderie.
Sa position dans la société évolue d’ailleurs au tournant de cette saison, après sa mésaventure avec Théo. Lorsqu’elle rencontre Théo dans la deuxième saison, Eloïse commence à s’intéresser à la réalité de la condition et des droits de personnes qui ont un statut et une richesse inférieure à la sienne. Auprès de Théo, elle confronte ses idées à la réalité, et leur relation est finalement rapidement avortée du fait que leur amitié naissante soit contrariée par les suspicions de la reine à son égard. Afin de la protéger, Pénélope l’expose sous la plume de Whistledown.
Éclaboussée par le scandale, Eloïse est soutenue par toute sa famille, et le mépris qu’elle éprouve habituellement pour les autres se mue tout à coup en reconnaissance. Elle comprend alors que sa condition l’emprisonne dans un rôle social, mais que sa famille la protège. Ce passage ne montre pas la lâcheté d’Eloïse ; au contraire, il révèle à quel point elle peut être tiraillée entre sa loyauté politique et sa loyauté familiale, ce qui engendre un conflit intérieur entre ses idées radicales et son attachement primordial. C’est exactement le même tiraillement qu’elle éprouve envers Lady Whistledown : elle admire sa puissance, mais elle demeure loyale à son noyau familial, ce qui la pousse à devenir sa plus grande fan et sa plus grande rivale.
Admiration et haine pour Pénélope / Lady Whistledown
Eloïse entretient une relation profondément ambivalente avec Pénélope, comme avec Lady Whistledown. Elle se montre presque obsessionnelle dans sa quête de démasquer une plume qu’elle juge à la fois pertinente, intelligente, mais aussi dangereuse. Eloïse est admirative de Whistledown : de son style, de sa capacité à s’être éditée elle-même, à capter et à retenir l’attention d’une société entière. Toutefois, elle se montre à plusieurs reprises critique quant à la manière dont la chroniqueuse use de son influence et de son pouvoir. Au lieu de libérer les femmes, Lady Whistledown les expose et les salit davantage ; au lieu d’incarner un contre-pouvoir face aux diktats sociaux, elle en devient parfois le relais.
Malgré tout, elle incarne une forme de révolution face au contrôle de la reine Charlotte, aussi Eloïse la protège-t-elle à la fin de la première saison, bien que Lady Whistledown ait terni la réputation des Bridgerton à plusieurs reprises. Dans sa quête effrénée pour démasquer Lady Whistledown — stimulante comme le docteur House face à une maladie orpheline — Eloïse se révèle parfois autocentrée, immature, impertinente. Elle blesse Pénélope à de nombreuses reprises en lui exposant ses théories, alors même que cette dernière cherche du soutien émotionnel.
Aveuglée par son enquête, elle ne comprend que trop tardivement que Pénélope et Lady Whistledown ne sont qu’une seule et même personne, une seule et même plume. Leur amitié n’est donc pas brisée par la trahison, mais par la découverte que leurs trajectoires d’émancipation ne sont pas compatibles. L’une veut penser le monde, l’autre doit y survivre. L’une choisit la loyauté, l’autre le pouvoir. Et aucune des deux n’est encore assez mûre pour comprendre que ces choix ne s’excluent pas toujours.
C’est finalement dans ses critiques adressées à Lady Whistledown et à Pénélope qu’Eloïse se montre la plus féministe — et peut-être même la plus lucide. Lorsqu’elle fait un chantage à Pénélope pour l’enjoindre à se dévoiler à Colin avant qu’elle ne devienne sa belle-sœur, elle agit moins par cruauté que par exigence morale : elle refuse que le pouvoir s’exerce dans l’ombre lorsqu’il affecte ceux qu’elle aime.
Cressida et Eloïse : amies, ennemies
L’amitié entre Cressida et Eloïse se développe au cours de la troisième saison, lorsque la rupture avec Pénélope est consommée. Tout semble opposer ces deux jeunes femmes : Cressida est sociable, visible, spectaculaire, son style vestimentaire frôlant parfois l’extravagance — presque performatif. Eloïse, plus austère et plus ironique, paraît à première vue à l’exact opposé.
Pourtant, au contact de Cressida, Eloïse apprend à s’adoucir. Elle n’hésite pas à la reprendre lorsque celle-ci s’en prend à Pénélope, preuve que, malgré la trahison, une fidélité demeure. Peu importe les sentiments contradictoires qu’Eloïse éprouve pour Pénélope, elle lui demeure fidèle : elle ne trahit ni son secret, ni son respect pour sa personne.
Cressida et Eloïse semblent s’accorder autant qu’elles sont dissonantes. Cressida enseigne à Eloïse l’importance des apparences, la puissance d’une silhouette et la nécessité de la discrétion. Eloïse, de son côté, lui apprend à assumer sa différence, à oser être elle-même et à se rebeller contre l’ordre social établi. Cressida fait entrer Eloïse dans le monde quand Eloïse l’en sort.
Eloïse offre à Cressida ce qu’elle n’a jamais connu : du soutien, notamment lorsque celle-ci doit épouser un homme âgé. Toutefois, cette loyauté a ses limites : lorsque Cressida revendique l’identité de Lady Whistledown, Eloïse ne peut la suivre. Cressida devra alors faire face à une adversaire, car Eloïse, lorsqu’elle emploie son intellect non pas à démasquer mais à protéger les personnes qui lui sont chères, devient redoutable.
Eloïse, de la loyauté à la stratégie
Derrière son intellect et son humour, qu’elle emploie volontiers comme boucliers, Eloïse est profondément loyale envers ses amis et sa famille. À mesure qu’elle grandit, son intelligence cesse d’être seulement critique : elle devient stratégique. Elle ne s’en sert plus uniquement pour questionner le monde, mais pour protéger les siens.
Refuser d’accorder sa bénédiction à son frère est, à ses yeux, une manière de le préserver d’une vérité qui lui semblerait insupportable. Après les fiançailles de Colin et Pénélope au cours desquelles Cressida a prétendu être Lady Whistledown, Eloïse tente encore de le protéger en suppliant Pénélope de ne pas révéler son secret à son fiancé. Ce sera encore Eloïse qui soutiendra Pénélope à reprendre sa plume pour combattre Cressida sur son propre terrain, et protéger les siens.
Eloïse tente aussi à sa façon de préserver Hyacinthe et Fransceca. En chaperonnant Hyacinthe et en participant à ses cours de bonne conduite, Eloïse découvre que sa posture face au monde n’est peut-être pas toujours la plus adaptée — qu’il s’agisse de sa façon de se tenir ou de son mépris affiché pour des détails aussi symboliques que l’usage des petites cuillères dans un dîner. Elle comprend aussi que la posture de “vieille fille” qu’elle idéalisait n’est pas si simple à endosser. Elle empêche Hyacinthe d’assister à des bals pour lesquels elle est encore trop jeune, et se garde d’influencer Francesca dans sa manière d’être au monde, respectant son introversion au lieu de la corriger. Eloïse lui tient même la main lors d’un examen gynécologique. Les deux sœurs, qui sont les plus proches en âge, sont aussi très aimantes et prévenantes l’une envers l’autre. Enfin, Eloïse, malgré son aversion pour les mondanités, répond présente à chaque stratagème organisé par sa famille pour ne pas tomber dans la fange d’un énième scandale.
De tous les personnages, Eloïse est probablement celle qui, malgré son égocentrisme et ses remarques parfois acerbes, se montre la plus protectrice. Une qualité qu’elle tient probablement de sa mère, Violet.
En conclusion
Il serait trop facile d’affirmer qu’Eloïse Bridgerton n’est pas féministe, alors qu’elle hiérarchise ses priorités : sa loyauté passe avant ses idées. Il serait faux d’affirmer qu’elle souhaite s’émanciper sans émanciper toutes les femmes de la société. Eloïse n’est pas indifférente aux femmes, mais elle peine à aimer celles qui incarnent des idées qu’elle refuse d’accepter. C’est précisément cette position inconfortable — entre privilège et conscience, loyauté et radicalité — qui rend son féminisme imparfait, mais profondément humain.
Silhouette de Cassandra Austen
Bibliographie
[1] Austen, Jane. Sense and Sensibility. London : T. Egerton, 1811
[2] Austen, Jane. Pride and Prejudice. Edited by Pat Rogers, The Cambridge Edition of the Works of Jane Austen, Cambridge University Press, 2006 (2020 repr.)
[3] Alcott, Louisa May. Little Women. Boston : Roberts Brothers, 1868
Merci d’avoir lu cet article ! Nous vous invitons à rejoindre la communauté des étoilé.e.s en participant à notre groupe Facebook « La Galaxie de la Pop-culture ». N’hésitez pas à nous suivre sur tous nos réseaux !

Rédigé par Tsilla
Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.


Laisser un commentaire