Tsilla Aumigny/ décembre 29, 2020/ 0 comments

La chronique des Bridgerton a débarqué sur Netflix le 25 décembre dernier. Mais que vaut vraiment-elle vraiment ? Est-ce le présent que l’on attendait pour Noël ou un cadeau empoisonné ?

Inspirée par les romans de Julia Quinn, lauréate d’un RITA award en 2008 -le prix le plus important pour la fiction romanesque anglaise de 1999 à 2019, annulé en 2020 pour cause de racisme-, La chronique des Bridgerton se démarque de ses prédécesseurs. Annoncée comme la rencontre de Gossip Girl avec Jane Austen ou comme le Downton Abbey de l’époque victorienne, la série faisait déjà couler beaucoup d’encre alors même qu’elle n’était pas portée sur nos écrans. Et pour cause : cette fiction a été produite par Shondaland. La société de production de Shonda Rhimes, “The Queen of televesion”, à qui l’on doit Grey’s Anatomy et Murder. Verdict de cette première saison, sans aucun spoiler, et avec beaucoup d’humour.

Synopsis de La chronique de Bridgerton

Nous suivons la jeune Daphné Bridgerton qui fait son entrée dans le Monde, en l’an 1813. Promise à un avenir brillant, elle est rapidement déchue lorsque qu’une demoiselle inconnue à la Cour emménage chez les Featherington. Prise au piège par un soupirant mal attentionné, Daphné passe un pacte avec le duc de Hastings pour sauver sa réputation et s’attirer de nouveaux prétendants. Un mystérieux journal, tenu par une certaine Lady Whistledown, commente chaque fait et geste de ces familles qui cohabitent dans les hautes sphères de la société anglaise.

La reine Charlotte de Mecklembourg-Strelitz et ses courtisanes.
La reine Charlotte de Mecklembourg-Strelitz, assise face à une table, entourée de 4 courtisanes. Chaque femme tient un petit chien dans ses bras. Sur le côté, des gâteaux et des desserts attendent sur une autre table. Le décor est typique d’une salle de château du XVIIIème siècle, les tapisseries des chaises et du sol son rouge striées d’or. En fond, des colonnes de style dorique. Source : Nc-, Bridgerton, Netflix, 2020

Mon avis pas du tout objectif sur La chronique de Bridgerton

J’ai adoré cette série, et pourtant, elle a de nombreux défauts, que je vais m’empresser de passer au peigne fin.

La communication autour de la série : une erreur monumentale

Le tout premier défaut de cette romance historique est bel et bien la communication autour de son intrigue. En effet, d’après l’ensemble des résumés et synopsis, l’intrigue est centrée sur l’entrée de Daphné dans le Monde. Tradition anglaise établie au XVIIIème siècle, l’entrée dans le Monde consistait à introniser les jeunes filles sortant du couvent auprès de la Reine. Elles assistaient alors au bal des débutantes dans l’espoir d’obtenir les faveurs d’un jeune noble.

Aujourd’hui encore la tradition est respectée. On la retrouve notamment aux Etats-Unis et en France. Elle est évoquée dans les séries comme Gossip Girl ou Vampire Diaries. Pour Justine Frugier, la tradition est comparable à la vente de poulinières, les femmes étant présentées comme des morceaux de viande et des utérus sur pattes. Si la cérémonie par laquelle débute le premier épisode a effectivement existé, le contexte historique a, lui, été intégralement réécrit.

La chronique des Bridgerton ne s’inspire pas de faits réels qu’elle romance. Elle recompose un siècle sous une autre perspective. Dans cette réalité alternative, le roi d’Angleterre George III s’est épris d’une reine qu’il a anoblie, permettant ainsi à toute une caste de s’élever dans la société, sans pour autant abolir l’esclavagisme. Il ne s’agit pas d’une romance historique, au même titre que Maco Polo, ou The Crown. Quelques éléments véridiques sont glissés sur le fil du récit. Du mécénat de la reine à la composition des produits de beauté, certains éléments narrés ont réellement existé. Pour autant, les guerres Napoléoniennes sont occultées, seule celle d’Espagne est mentionnée. La chronologie historique n’est pas respectée, car elle est fictive.

Les anachronismes sont donc nombreux. Sur ce plan, la série soulève bien des polémiques inutiles et stériles.

Evidemment, ce n’est pas sur cet aspect pourtant essentiel que les services marketings ont choisi de communiquer. Alors que cela aurait été nécessaire. D’une part, pour une meilleure compréhension de l’intrigue et de ses enjeux, et d’autre part pour mettre en avant la réalité progressiste qui n’est donc pas une relecture de l’Histoire, mais une fiction qui questionne notre passé et notre point de vue sur l’Histoire.

Personnellement, je trouve que cette La chronique des Bridgerton met parfaitement en avant tous les paradoxes de notre société actuelle.

Elle ne défend nullement la masculinité toxique, le sexisme, l’homophobie ou l’esclavagisme qu’elle porte à l’écran. Elle nous rappelle simplement, tel un miroir, dans quel monde nous vivons et de quel monde nous avons hérité. Un monde divisé, un monde dans lequel les apparences sont reines, un monde dont la moralité est à la fois un levier et un frein. Elle se permet à plusieurs reprises de critiquer ce monde qui manque d’ouverture et de tolérance.

Et nous délivre, à travers de longs, très longs monologues, dont les paroles sont l’exact copier/coller des chansons des Beatles, que l’amour est tout. L’emporte sur tout.

Des personnages intéressants empêtrés dans un scénario parfois caricatural

Les personnages sont intéressants. Daphné est une arriviste accomplie, égoïste et prête à tout pour satisfaire ses ambitions. Le duc avec qui elle passe un pacte incarne le mâle dégoulinant -littéralement- de testostérone, torturé par un passé sombre et ténébreux. Pourtant, les ressorts qui animent leur romance sont, aux premiers abord, assez insipides. Pour être honnête, à la fin du premier épisode, je me suis demandée si les scénaristes ne s’étaient pas inspirés de mauvaises fanfictions sur Drago et Hermione.

Le deuxième épisode s’est lancé, et la série a vraiment démarré à ce moment-là. Les tours de ruses se sont succédés, les personnages ont fait des erreurs, se sont tourmentés les uns et les autres…Jalousie, combats, tension sexuelle… Le tout saupoudré de conflits d’intérêts dignes des meilleurs épisodes de Gossip Girl et Desprate Housewife réunis ! La chronique des Bridgerton a été écrite dans la même veine. Au final, ce sont les intrigues secondaires et tertiaires qui prennent le pas sur la romance initiale. Et heureusement. Celle-ci devient palpitante et beaucoup moins caricaturale à la toute fin de la série.

La mise en scène de La chronique des Bridgerton : divertissante et bouleversante

La mise en scène se permet d’introduire subtilement dans ses intrigues dramatiques beaucoup d’autodérision. Bien que certaines scènes paraissent traîner en longueur (notamment les romances), elles cachent en réalité beaucoup de détails croustillants. Ainsi La chronique des Bridgerton alterne les cliffangers déroutants, les moments dramatiques réussis et les scènes mielleuses dégoulinant -là encore, littéralement- d’amour et d’eau fraîche. Surtout d’eau fraîche. Qu’est-ce qu’il peut pleuvoir lorsque les protagonistes s’ébattent joyeusement. Ou lorsqu’ils sont tristes !

Par ailleurs, la série calque parfois plan par plan des adaptations cinématographiques de Jane Austen. Outre les nombreuses références à l’univers de cette illustre romancière, certaines scènes évoquent d’autres œuvres historiques. The Duchess, Les Liaisons Dangereuses, Marie-Antoinette pour ne citer qu’elles.

Les personnages : l’atout majeur de cette série

Du reste, j’ai beaucoup apprécié l’ensemble des personnages qui composent la famille Bridgerton. Anthony et sa romance toxique, Benedict et sa découverte des plaisirs interdits, Colin et son romantisme, Eloïse et son obsession pour démasquer Lady Whistledown… Il est à noter que la relation qui unit Daphné et Eloïse est clairement inspirée par celle d’Elinor et Marianne Dashwood, célèbres personnages de Raison et Sentiments. Eloïse Bridgerton est mon personnage préféré. J’ai aussi beaucoup apprécié son amie Penelope Featherington. Ce tandem apporte énormément à l’intrigue.

Les autres familles sont tout aussi captivantes, notamment les Featherington, les Basset ou encore, la famille royale. Leurs histoires sont très touchantes. Tous ces personnages sont portés par des acteurs et des actrices talentueux. Mention spéciale à Julie Andrews (la narratrice), Phoebe Dynevor (Daphné), et Regé-Jean Page (Simon Basset, duc de Hastings).

L’esthétique de la série : à la fois horrible et grandiose

Il m’a été difficile de regarder certains plans réalisés en image de synthèse, probablement parce qu’ils l’ont été sous Windows 98. Ils devaient permettre une reconstitution historique de la ville de Londres et de ses bâtiments. Mais, ils piquent tout simplement les yeux. Outre ces plans, les décors sont magnifiques. Les studios n’ont pas lésiné sur la location de nombreux châteaux. Ils ont misé sur des décorateurs et décoratrices particulièrement doués.

Les costumes : fantaisistes et colorés

Venons en aux costumes. Je pense que leur disparité est voulue. Chaque costume est la marque d’une catégorie sociale et en dit long sur son propriétaire. Comme le veut la tradition romanesque, chaque famille possède ses propres couleurs.

La famille royale porte de vêtements désuets, datant du XVIIIème siècle, dans des tonalités fauves évoquant les lions, symbole de pouvoir et de puissance (raison pour laquelle ces couleurs et les lions sont l’emblème des Gryffondors et des boîtes de camembert). Leurs perruques sont affreuses. De plus, la reine est toujours accompagnée par un petit chien… Et par des courtisanes qui possèdent elles aussi des canidés qu’elles cajolent. La métaphore est drôle et bien trouvée, à défaut d’être fine. Ces costumes sont de très bonnes caricatures de véritables habits d’époque. Ils soulignent à quel point la royauté est conservatrice, ridicule et dépassée.

Les tenues des Fatherington : inspirées par Desigual ?

Concernant les Featherington, leurs tenues ont probablement été sponsorisées par Desigual. Colorées avec des nuances qui ne s’accordent pas entre elles, comme le rose et le jaune fluo. Brillantes et fleuries. Assorties à des bijoux énormes et des coiffures probablement réalisées chez le toiletteur canin du coin…Leurs costumes les marginalisent et incarnent le chaos qui règnent dans leur intimité.

Comparaison entre les costumes des actrices qui incarnent Portia et Prudence Featherington, et des robes desigual.
La photographie est découpée en trois parties : d’un côté Portia Featherington et sa fille Prudence Featherington. Portia est rousse et ses cheveux bouclés sont coiffés de sorte à remonter sur sa tête, ils sont parés de décorations assortis aux couleurs de sa robe. Elle porte une robe jaune, fleurie de roses roses et violettes, ainsi que de feuilles alambiquées qui se rejoignent. Elle porte aussi des gants blancs et d’énormes bijoux. Portia tient une coupe de champagne entre les mains. Derrière elle, sa fille rousse. Sa chevelure bouclée est relevée d’une fleur. Elle porte une robe bleu ciel, décorée de motifs fleuris rouges, blancs, verts. De la dentelle noire sépare le décolleté du reste de la toilette. Prudence porte des roses sur un collier ras-du-cou, ainsi que des boucles d’oreille pendantes roses. En face, deux robes desigual que j’ai prises absolument au hasard et qui ressemblent à celles que portent les deux actrices. Source : Tsilla Aumigny, Desigual family, 2020 et Nc-, Bridgerton, Netflix, 2020 et Desigual

Les costumes masculins sont splendides, bien qu’ils soient clairement inspirés par le dandysme -inexistant en 1813, donc-. Ils font allègrement référence aux chemises beaucoup trop ouvertes portées par Colin Firth et Matthew Macfadyen dans les adaptations des livres de Jane Austen. Le rouge de la veste du Duc de Hastings s’oppose au bleu de celle de son meilleur ami, le Vicomte Bridgerton.

Cependant, les costumes étaient-ils nécessaires vu le nombre de scènes où ils n’en portent pas ? Pour notre plus grand plaisir, cela va de soi.

Quant aux habits de la famille Bridgerton, chaque costume souligne le caractère de son propriétaire. Anthony porte des cravates beaucoup trop serrées. Ou trop peu de vêtements, ce qui symbolise sa volonté de préserver les apparences alors qu’il est lui-même complètement perdu. Daphné porte des robes bleu ciel dont la coupe m’a beaucoup rappelée celle de Wendy dans Peter Pan (Disney). Eloïse porte des robes qui ne la mettent pas du tout en valeur. Ses cols couvrent son décolleté, car elle souhaite mettre avant son esprit et non son corps.

Comparaison entre les tenues de Daphné Bridgerton et Wendy dans Peter Pan
Ce photomontage présente deux photos de Daphné et une photo de Wendy dans Peter Pan de Disney. Sur les trois photos, les deux jeunes filles portent une robe bleu ciel, dont les manches sont bouffantes. Il est à noter que Wendy porte une chemise de nuit. Daphné et Wendy sont coiffées avec des anglaises -d’ailleurs qui se coiffe avec des anglaises avant d’aller dormir ?-, d’une frange coupée en deux et poussée sur les côtés, ainsi qu’un nœud dans les cheveux. La ressemblance physique est aussi frappante : même couleur de yeux et de cheveux (bleus et cheveux blond foncé aux reflets cuivrés). Source : Tsilla Aumigny, Chemise de nuit style empire, 2020 et Nc-, Bridgerton, Netflix, 2020 et Disney

La musique : étonnament disparate

Enfin, la musique alterne entre grands classiques (Bethoveen, Vivaldi), musiques classiques contemporaines créées pour la série, musiques pop revisitées à la sauce classique (Taylor Swift) et de la pop. L’ensemble est assez cacophonique, étrange, mais pas désagréable. Chaque musique colle parfaitement à la scène qu’elle met en relief.

En conclusion,

Le tout : les décors, les costumes et coiffures, les images de synthèse qu’il aurait mieux valu éviter, la playlist de musiques aléatoires, le scénario parfois caricatural, le jeu des acteurs crée une ambiance très singulière. Voire complètement kitch. Assumée et voulue. Un mélange de genres, d’époques, nous rappelant que La chronique des Bridgerton ne se prend pas trop au sérieux. C’est d’ailleurs ce qui en fait une série géniale : le comique est distillé dans les détails, tandis que le drame qui se joue est toujours émouvant.

Malgré tous ses défauts, La chronique des Bridgerton en vaut la peine. Surtout si vous aimez le genre des romances historiques, qui telle Lost In Austen, se permettent de l’autodérision là où de grandes fresques historiques comme Poldark en font beaucoup trop.

Relu par Justine Frugier

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