Aujourd’hui, un dossier sur Kaamelott : et si le Roi avait dĂ©jĂ trouvĂ© le Graal, Saint Calice (ou bocal Ă anchois selon certains) qui confĂšre la vie Ă©ternelle ?
La sĂ©rie Kaamelott aborde avec un Ćil nouveau le Saint Graal, la quĂȘte du Calice sacrĂ© dans lequel Joseph d’Arimathie aurait recueilli le sang du Christ, ou la corne d’abondance offrant nourriture Ă profusion, selon les auteurs. Le Graal est aussi reprĂ©sentĂ© comme un plat dans lequel baignerait la tĂȘte du roi Bran le BĂ©ni (une super lĂ©gende celtique avec des combats badass et du sang qui a inspirĂ© le personnage de Bran dans Game of Throne), ou encore un chaudron, celui du dieu celte Dagda (qui n’Ă©tait visiblement pas trĂšs douĂ© puisqu’il a paumĂ© son chaudron). Enfin, certains auteurs le reprĂ©sentent comme une pierre tombĂ©e du front de Lucifer.
La variĂ©tĂ© des reprĂ©sentations du Graal a Ă©tĂ© traitĂ©e par Alexandre Astier comme un leitmotiv rĂ©current (et par moi-mĂȘme dans mon mĂ©moire de Master que je vous invite Ă consulter ici). Dans Kaamelott, la Dame du Lac elle-mĂȘme ignore Ă quoi ressemble le Graal et oĂč celui-ci se trouve. Peut-ĂȘtre se trouve-t-il, comme dans les rĂ©cits mĂ©diĂ©vaux, au cĆur du chĂąteau du roi PĂȘcheur ? Se trouve-t-il Ă Kaamelott ? A-t-il Ă©tĂ© abandonnĂ© dans une caverne lointaine, pour que, quelques centaines d’annĂ©es plus tard, Indiana Jones le trouve ?
Plusieurs hypothĂšses seraient Ă considĂ©rer. NĂ©anmoins, dans cet article, nous n’en retiendrons qu’une seule : et si le Graal Ă©tait l’Amour ?
Pourquoi cette hypothĂšse ?
D’une part, les frĂšres Astier semblent trĂšs attachĂ©s au concept d’empathie, tel qu’il est dĂ©veloppĂ© par Simon Astier dans Hero Corp (<3). Dans cette sĂ©rie, nous suivons John, un jeune homme, qui dĂ©couvre ses pouvoirs de super hĂ©ros. A la maniĂšre d’Anakin Skywalker, John est un personnage complexe et ambigu, gĂ©nĂ©reux mais Ă©goĂŻste, hĂ©sitant Ă sombrer dans le cĂŽtĂ© obscur de son Ăąme pour embrasser sa puissance et se protĂ©ger, ou devenir le hĂ©ros qui sommeille en lui afin de protĂ©ger les autres. Dans la saisons 5, le personnage incarnĂ© par Lionel Astier expose froidement que l’empathie est la principale qualitĂ© des surdouĂ©s.
Or, s’il y a bien un personnage qui a peut-ĂȘtre tout compris au graal tout en Ă©tant parfois un gĂ©nie incompris dans Kaamelott, c’est sĂ»rement Perceval. Pour qui l’amour, la loyautĂ©, sont le guide de cette aventure, au-delĂ du prestige. Il est donc probable que le Graal n’existe pas sous une forme prĂ©cise, mais qu’il se reflĂšte dans d’autres formes, comme l’empathie, la loyautĂ©, l’amour.
Le Graal, un objet immatériel ?
D’autre part, il semble Ă©vident que le Graal est un objet Ă la fois connu et inconnu de tous. Le Graal n’est finalement peut-ĂȘtre pas matĂ©riel, raison pour laquelle il serait impossible de le toucher : dĂšs lors, si le Graal n’est qu’un concept, pourquoi ne pas l’assimiler au plus beau de tous : l’Amour. « L’Amour, il n’y a que ça qui compte », comme l’expose CĂ©cil, un politicien vĂ©reux, dans la derniĂšre saison d’Hero Corp. C’est probablement la raison pour laquelle Arthur ne trouve pas le Graal : car il a perdu les amours de sa vie.
Le Graal dans Kaamelott : une quĂȘte et un amour impossible
Dans le dernier Ă©pisode du Livre VI, Dies Irae,[1] Arthur, allongĂ© sur un lit, rĂȘve de ses amours passĂ©s. Il se revoit, jeune, allongĂ© sur des draps pourpres, Mevanwi au-dessus de lui. Il lui dit alors : « Rome, je l’ai laissĂ©e tomber ». Mevanwi rĂ©pond : « Comme moi. ». Mevanwi, vĂȘtue d’une robe rouge, se penche alors sur lui. La figure du personnage est masquĂ©e par le vĂȘtement. La femme se relĂšve. Ce n’est plus Mevanwi, mais Aconia qui se trouve au-dessus d’Arthur. Ils discutent alors :
« Aconia : J’ai froid.
[âŠ]
Arthur : Et le fait d’ĂȘtre avec moi vous avez pas moins froid ?
Aconia : Tu as retrouvé le Graal ?
Arthur : Le Graal ?
Aconia : Oui, le Graal. Tu l’as retrouvĂ© ?
Arthur : Non.
Aconia : Et ton alliance, tu l’as retrouvĂ©e ton alliance ?
Arthur : Non plus.
Aconia : Non plus.
Arthur : Mais maintenant, c’est trop tard. Je la retrouverai plus ».
Une alliance perdue
Aconia fait rĂ©fĂ©rence Ă l’alliance qu’Arthur a perdue en dĂ©barquant sur le sol breton. Par une analogie fondĂ©e sur un zeugma [figure de style qui consiste Ă associer deux mots de sens concret et abstrait, par exemple : j’ai pris une claque et la porte], le Graal est donc alliĂ© Ă l’anneau d’Arthur. Pourquoi Aconia lui demanderait-elle si il a trouvĂ© le Graal alors qu’elle ne connaĂźt mĂȘme pas la mission divine confiĂ©e Ă Arthur ? Pourquoi employer le verbe « retrouver » alors qu’Arthur n’a jamais trouvĂ© le Graal. D’ailleurs, l’a-t-il seulement cherchĂ© ? Pourquoi Arthur dirait-il Ă Mevanwi qu’il a laissĂ© tomber Rome ?
Ces paroles sont ambiguĂ«s. Le Graal reprĂ©senterait finalement l’Amour qui unit les personnages, leur donne foi, espoir. Arthur a laissĂ© sombrer Rome comme sa relation avec Mevanwi, car il a prĂ©fĂ©rĂ© abandonner, par manque d’espoir. Ce qu’il a dĂ©laissĂ© Ă Rome, ce sont ses amis dĂ©cĂ©dĂ©s, l’Amour de sa premiĂšre femme. Puis, il a abandonnĂ© peu Ă peu le reste : la quĂȘte du Graal, le pouvoir, Lancelot, GueniĂšvre, sa foi, l’espoir de donner un sens Ă sa vie lorsque Prisca lui a rĂ©vĂ©lĂ© qu’il Ă©tait stĂ©rile.
Arthur aurait donc dĂ©tenu entre ses mains son alliance et le Graal, mais il les aurait perdus et sacrifiĂ© Ă Kaamelott. DĂ©sespĂ©rĂ©, il aurait tentĂ© de redonner un sens Ă sa vie en accomplissant une nouvelle quĂȘte : celle de ses enfants. Ă dĂ©faut d’aimer une femme, il pourrait vivre un Amour inconditionnel avec la descendance qu’il espĂ©rerait avoir.
Madenn, le dernier espoir
La seule qui eĂ»t pu lui en donner, au cours de sa rĂ©gence, est Madenn. Madenn est une paysanne qui a cru dans le premier Livre, qu’elle Ă©tait enceinte d’Arthur.[2] Dans le cinquiĂšme,[3] une de ses amies rĂ©vĂšle au fils de Pendagron que cet enfant n’Ă©tait pas le sien et qu’il est dĂ©cĂ©dĂ©. Ces deux paysannes incarnent Ă l’Ă©cran les femmes de basse condition sociale au moyen-Ăąge. Chacune d’entre elle a perdu au moins cinq enfants, Ă leur naissance ou en bas-Ăąge. Elles reprĂ©sentent une rĂ©alitĂ© historique. En effet, au moyen-Ăąge, les conditions d’hygiĂšne en particulier dans les bourgs et les campagnes, ne sont pas favorables, malgrĂ© l’invention du savon et les constants progrĂšs mĂ©dicaux rĂ©alisĂ©s par les hĂŽpitaux orientaux, notamment celui de Bagdad.
Beaucoup d’enfants meurent en bas Ăąge, et une part non-nĂ©gligeable de femmes meurt de la fiĂšvre puerpĂ©rale, infection qui fait suite Ă un accouchement. A l’Ă©cran, Madenn et son amie incarnent donc une rĂ©alitĂ© historique Ă dĂ©faut d’incarner des personnages romanesques.[4] Si Madenn n’a pas donnĂ© d’enfant Ă Arthur, il n’est pas non plus impossible qu’il puisse toujours en faire avec deux autres femmes : Demetra et Anna, sa demi-soeur.
Demetra et Anna : un nouvel espoir ?
Demetra, s’est mariĂ©e avec Yvain, par intĂ©rĂȘt. Si ce mariage lui a permis de s’Ă©lever au rang de femme de chef de clan, elle est nĂ©anmoins pauvre, et vit dans une cabane au milieu des bois. Elle ne prend pas part Ă leur quĂȘte du Graal, car elle est traitĂ©e comme une esclave par les deux compĂšres. Arthur couche avec elle dans le Livre V,[5] alors que son beau-frĂšre ne l’a pas touchĂ©e depuis longtemps.
Quant Ă Anna, elle demande Ă son demi-frĂšre s’il prendrait plaisir Ă coucher avec elle. Arthur rĂ©torque qu’ils n’ont pas le droit. Elle lui explique alors qu’ils le feront.[6]
Le fils incestueux dans l’univers Arthurien
La deuxiĂšme hypothĂšse semble davantage prometteuse que la premiĂšre si l’on se rĂ©fĂšre Ă l’univers arthurien de rĂ©fĂ©rence. Dans les rĂ©cits mĂ©diĂ©vaux, Arthur a eu un fils avec sa demi-sĆur Morgane ou Morgause la FĂ©e. Le fils adultĂ©rin d’Arthur, s’appelle Mordret ou Mordred. Il plonge son royaume dans le chaos dans La mort du roi Arthur. A l’issue d’un combat final qui oppose les deux personnages, le roi et son fils disparaissent en s’entre-tuant. Avant de partir, Arthur jette Excalibur dans le Lac, et celle-ci est attrapĂ©e au vol par Viviane, la Dame du Lac. Sa main sort de l’eau et saisit l’Ă©pĂ©e. Puis, la fĂ©e Morgane conduit Arthur vers l’Ăźle d’Avalon.[7]
Dans les deux derniĂšres saisons, l’importance du Graal est dĂ©laissĂ©e au profit d’une quĂȘte pour Arthur de son amour perdu et de son potentiel hĂ©ritier. DĂšs lors, l’Amour devient l’enjeux primordial de la sĂ©rie, mais aussi, des objets de conquĂȘtes pour les femmes. Dans Kaamelott, les femmes sont davantage actives que passives, alors que la plupart des hommes se laissent peu Ă peu aller dans leur inertie. Les femmes, elles, rĂȘvent d’Amour, de pouvoir et de conquĂȘtes : elles savent qu’elles doivent conquĂ©rir le cĆur du Roi pour obtenir ce qu’elles dĂ©sirent. L’intrigue, exclusivement centrĂ©e autour des hommes dans l’univers originel, se dĂ©robe Ă ses codes dans Kaamelott, puisque les femmes deviennent le centre mĂȘme de l’intrigue, en posant leurs propres enjeux.
Le Graal des femmes : l’Amour et l’hĂ©ritier du Roi
Dans les Livres I Ă III, GueniĂšvre tient le rĂŽle de reine. Dans le Livre IV, Mevanwi s’en empare. Enfin, il revient Ă GueniĂšvre dans le Livre V, avant d’ĂȘtre repris par Mevanwi. Cependant, n’aurait-il pas dĂ» revenir Ă Aconia, puisque celle-ci est la vĂ©ritable femme d’Arthur, Ă©pousĂ©e en premiĂšre noce ? Chacune d’elle pourrait avoir une prĂ©tention au trĂŽne. La premiĂšre, qui aime sincĂšrement Arthur, est mariĂ©e Ă un autre homme. Ce mariage est illĂ©gal, mais pas illĂ©gitime. La seconde aime son meilleur ami alors qu’elle est son Ă©pouse officielle. Leur mariage est donc lĂ©gal, mais illĂ©gitime, et sa lĂ©galitĂ© peut ĂȘtre contestĂ©e puisque le roi est dĂ©jĂ mariĂ©.
La troisiĂšme, semble prĂ©fĂ©rer le pouvoir au roi, et leur mariage peut difficilement ĂȘtre qualifiĂ© de « lĂ©gal », mĂȘme s’il est lĂ©gitimement fondĂ© sur l’amour mutuel qu’ils se portent. Arthur n’est en fait mariĂ© Ă aucune femme, ou alors, il est uni aux trois Ă la fois. Peut-ĂȘtre est-ce la raison pour laquelle Arthur n’a jamais eu d’enfant, ni trouvĂ© le Graal. L’amour qu’il Ă©prouve pour Mevanwi et Aconia est Ă l’image de la quĂȘte Graal ou de son hĂ©ritier : avortĂ©. La quĂȘte d’Arthur est donc stĂ©rile, car ses amours sont des Ă©checs. De plus, aucune de ses reines potentielles n’a jamais Ă©tĂ© enceinte de lui. Dans cette optique, Arthur est parti en quĂȘte de ses probables enfants illĂ©gitimes, accompagnĂ© par GueniĂšvre, son Ă©pouse officielle.
La promesse d’Aconia
Aconia a fait promettre Ă Arthur de ne jamais consommer son mariage. Arthur, pour conserver cet amour, puisqu’il a perdu l’alliance, dĂ©cide alors de tenir parole et de ne jamais consommer son mariage avec sa premiĂšre femme. Au Moyen-Ăąge,[8] et bien plus tard, nombre de mariages furent annulĂ©s car ils n’avaient pas Ă©tĂ© consommĂ©s. Ce n’est donc pas seulement une promesse pour conserver son Amour pour elle qu’Arthur tient parole, c’est peut-ĂȘtre dans l’espoir de pouvoir annuler son mariage avec GueniĂšvre et filer le parfait amour avec Aconia.
Cependant il serait contraint de renoncer Ă ce rĂȘve, d’accepter d’avoir perdu son alliance. MĂ©lĂ©agant profiterait de la fragilitĂ© d’Arthur pour le pousser au suicide. MĂ©lĂ©agant dĂ©sire plus que tout mener les Hommes Ă leur sabordage : le terme est issu du vocabulaire spĂ©cialisĂ© de la marine. Les navires sont sabordĂ©s par l’Ă©quipage, volontairement. L’Ă©quipage crĂ©e alors une ouverture des vannes ou des sas dans le but de couler leur propre navire. Cette mĂ©taphore Ă©voque la tentative de suicide d’Arthur et de CĂ©sar, qui se sont ouvert les veines. Pour y parvenir, MĂ©lĂ©agant utiliserait plusieurs stratagĂšmes.
Tout d’abord, Arthur passerait une nuit chez le pĂȘcheur,[9] pĂšre des jumelles, ses maĂźtresses. GueniĂšvre s’Ă©tant faite piquer les pieds par des guĂȘpes durant une promenade avec Yvain et Gauvain, Arthur est alors seul. MĂȘme s’il sait dĂ©sormais que Madenn ne lui a pas donnĂ© d’enfants, il continue Ă s’accrocher Ă l’espoir qu’une des jumelles soit enceinte, comme le lui a suggĂ©rĂ© le pĂšre de Madenn.
Le pĂȘcheur : le dĂ©tenteur du Graal ?
Il entre alors dans le phare du pĂȘcheur. Les jumelles ne sont pas lĂ , et le pĂšre confirme Ă Arthur qu’aucune d’elle n’attend un enfant. Arthur croit alors reconnaĂźtre la plage sur laquelle il a dĂ©barquĂ©, une quinzaine d’annĂ©es auparavant. Il confie Ă leur pĂšre que les jumelles furent les premiĂšres bretonnes qu’il rencontra.
Arthur explique ensuite au pĂȘcheur qu’il ne sait comment rentrer Ă Kaamelott. Il demande s’il peut ĂȘtre raccompagnĂ© par un guide. Le pĂȘcheur lui dit alors : « vous avez l’air crevĂ© (âŠ) Vous trimballez quelque chose, vous. En fait, vous m’faites peur. ». La syllepse de sens [figure de style qui consiste Ă faire un double sens Ă partir d’un mĂȘme mot] « vous avez l’air crevĂ© » renvoie non seulement Ă la fatigue, mais aussi, dans un registre familier, Ă la mort. Arthur est sur le point de basculer dans le monde des dĂ©funts. Cette ambiguĂŻtĂ© renvoie aussi directement Ă l’essence mĂȘme du Graal dans les rĂ©cits arthuriens, qui se trouve dans le chĂąteau du Roi pĂȘcheur.
Le chĂąteau du Roi pĂȘcheur, un autre monde ?
Le chĂąteau du Roi pĂȘcheur ne se trouve pas dans un monde humain, ni en Enfer, ni au Paradis, il semble appartenir Ă un espace divin qui lui est propre. Le phare du pĂȘcheur dans Kaamelott, est peut-ĂȘtre, comme le chĂąteau du Roi pĂȘcheur, un endroit magique, Ă la croisĂ©e des mondes : la terre, et la mer, Rome et Kaamelott, le monde des vivants et celui des morts. Le clivage fantastique du dĂ©cor est Ă plusieurs reprises renforcĂ© par des plans dĂ©bulĂ©s (une image de « travers »), des images sombres, une ambiance tamisĂ©e dans le clair-obscur.
AprĂšs lui avoir courtement discouru, on retrouve les deux personnages discutant en tĂȘte-Ă -tĂȘte, sur la plage dans le plan suivant. La scĂšne est filmĂ©e en plan de taille, lui confĂ©rant ainsi une dimension intimiste. Le pĂȘcheur demande Ă Arthur pourquoi il est venu. « Vous recherchez vot’ descendance ? » le questionne-t-il. Arthur rĂ©pond que la « pĂȘche » n’a pas Ă©tĂ© bonne. Il est venu sans savoir jusqu’oĂč sa quĂȘte allait le mener, et il ne s’attendait pas Ă revenir sans rien. Arthur n’a effectivement rien trouvĂ©, si ce n’est sa propre perdition.
Les amours disparus
Le pĂȘcheur compatit, car il attend lui-mĂȘme son fils. Ce personnage ressasse sans cesse son inquiĂ©tude : son fils a disparu. Il ne s’est plus oĂč se mettre. Arthur finit par le questionner Ă ce sujet. Le pĂȘcheur lui explique que son fils est parti Ă la pĂȘche, quatorze ans plus tĂŽt. La date coĂŻncide avec l’arrivĂ©e d’Arthur sur l’Ăźle de Bretagne. Les premiĂšres paroles Ă©changĂ©es entre Arthur et les jumelles dans la saison VI donnent d’ailleurs une explication claire et nette Ă cette disparition.
Leur frĂšre est parti tuer les lĂ©gionnaires romains qui souhaitent accoster. Le jeune homme est donc sĂ»rement mort, et le pĂšre est dans le dĂ©ni, dans l’attente inespĂ©rĂ©e que son fils lui revienne. Arthur le rassure et lui dit de ne pas s’inquiĂ©ter. Arthur lui ment, car il se ment Ă lui-mĂȘme. Il sait que le garçon ne reviendra jamais, mais comme le pĂȘcheur, il est dans le dĂ©ni de sa douleur. Il n’accepte pas d’avoir perdu l’Amour de sa vie, quatorze ans plus tĂŽt.
Les lumiĂšres du Phare dans la quĂȘte d’Arthur
Sur le plan suivant, le pĂȘcheur allume une bougie. Puis, il Ă©claire le roi sur un de ses rĂȘves. Il lui explique qu’il rĂȘve souvent qu’il tire une chaĂźne, sur le rivage, et que l’eau disparaĂźt. Il croise les pĂȘcheurs qui ont coulĂ© depuis des millĂ©naires et qui rĂ©parent leur coque. Le pĂȘcheur leur crie alors qu’ils devraient saisir cette occasion pour s’enfuir. Ils lui rĂ©pondent qu’ils prĂ©fĂšrent rester, pour rĂ©parer leur navire, au cas oĂč la mer remonterait Ă nouveau. Le pĂȘcheur les insulte alors, puis se rĂ©veille. Le pĂȘcheur adresse un message Ă Arthur, de façon implicite.
Comme les marins dans le rĂȘve du pĂȘcheur, Arthur a aussi la possibilitĂ© de s’enfuir, et de ne pas se laisser emporter par la mer, aprĂšs avoir Ă©chouĂ© dans ses fonds. Le sens de ce rĂȘve est d’ailleurs explicitĂ© par le dernier Ă©change entre lui et l’ex-roi de Bretagne. Le pĂȘcheur s’excuse pour le ton de la conversation et pour n’avoir parlĂ© que de son fils. Le roi lui dit qu’il n’a pas parlĂ© que de ça. Le pĂȘcheur le contredit : « Si, si, je vous jure. J’ai parlĂ© que d’ça. »
Un passé commun
En fait, Arthur et le pĂȘcheur ont un passĂ© commun. Tous deux ont perdu l’Amour de leur vie, quatorze annĂ©es auparavant, mais pour des raisons diffĂ©rentes. Tous deux attendent son retour. Le pĂȘcheur reprĂ©sente aussi le pĂšre endeuillĂ© qui sommeille en Arthur : celui qui attend l’avĂšnement de sa femme et de son fils depuis quatorze ans. Tous deux sont des pĂȘcheurs, au sens propre et au sens figurĂ©. Arthur est un fils disparu pour Anton, et le pĂȘcheur reprĂ©sente un pĂšre inquiet, un pĂšre qui n’a jamais pu faire le deuil. Il incarne Anton. Arthur comprend alors la douleur que peut ressentir un pĂšre qui a aimĂ© son fils, quand le fils disparu n’est jamais revenu prĂšs du pĂšre. Un tel amour rend fou.
Suite Ă cette discussion, Arthur s’endort, et fait un cauchemar. Il entend dans le phare des rires d’enfant. Il sort et demande s’il y a quelqu’un. Le ciel est couvert de nuages noirs et menaçants, et personne ne lui rĂ©pond. Seule dansent dans le vent les flammes du phare. Puis, se taisent les rires des enfants. Les feux du phare s’Ă©teignent soudain, comme l’espoir du roi.
L’Amour familial : un leitmotiv dans les rĂ©alisations d’Alexandre Astier
L’amour est souvent au centre des rĂ©alisations d’Astier, comme dans son one man show Que ma joie demeure !,[10] ou du film David et Madame Hensen.[11]Ces deux rĂ©alisations traitent de la dĂ©pression d’un parent ayant perdu un enfant. Dans Que ma joie demeure !, Alexandre Astier porte le costume de Bach, qui ne comprend pas pourquoi il se sent mal. Sur le fil de ses rĂ©cits introspectifs teintĂ©s d’humour et de cynisme, le spectateur apprend que Bach a perdu nombre de ses enfants. Le rideau se lĂšve finalement sur Bach qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© Ă lui-mĂȘme. Il est triste. La chute est Ă la fois ironique et tragique, comme celle de David et Madame Hensen.
Dans ce film, Alexandre Astier incarne David, un ergothĂ©rapeute travaillant au sein d’une riche clinique suisse. David est en couple avec ClĂ©mence. ClĂ©mence a un frĂšre dont elle veut fĂȘter dignement l’anniversaire, en famille. Ils ont perdu leur pĂšre depuis peu. Ce jour-lĂ , David est obligĂ© de prendre en charge Madame Hensen, une femme souffrant d’amnĂ©sie suite Ă un accident de voiture. Celle-ci est incarnĂ©e par Isabelle Adjani. Au cours d’un road trip qui les mĂšnerait dans l’ancienne demeure de Madame Hensen, David dĂ©couvrirait que Sean, le fils de Madame Hensen, est dĂ©cĂ©dĂ© dans l’accident.
Le thĂšme du deuil dans Kaamelott
La sĂ©rie aborde aussi ce thĂšme, Ă travers la quĂȘte d’Arthur, qui est en fait une quĂȘte d’Amour : amour marital, amour filial. DĂšs le Livre II, le personnage est en quĂȘte de cet objet sacrĂ©. Lors d’une entrevue avec Tegeirian, une des prĂ©tendantes d’Arthur, ignorant qu’il est roi, elle lui demande : « Il sort jamais ou quoi? (Arthur ne rĂ©pond pas) Remarquez, je vois pas pourquoi il sortirait. Il doit avoir tout ce qu’il veut, au chĂąteau (Le roi reste silencieux) »[12] Le roi n’a pas tout ce qu’il dĂ©sire puisqu’il lui manque des enfants et Aconia. Il est en manque d’Amour. Ce plan et ce dialogue le rĂ©vĂšle.
Le Graal, symbole d’une quĂȘte
Le Graal devient le symbole de cette quĂȘte. Dans le dernier Ă©pisode du Livre VI, Arthur dĂ©clame Ă Perceval, hors champ :
« Je suis dans lâespace, avec un vieuxâŠ[…] Quand je me suis rĂ©veillĂ© jâai tout de suite pensĂ© Ă vous […] Et les vieux, y’en a toujours dans vos histoires Ă vous. Bref, je flotte dans lâespaceâŠavec les Ă©toiles et tout. Et y’a un vieux Ă cĂŽtĂ©. [âŠ] Et le vieux me fait : « Vous ĂȘtes prĂȘt Ă voir le Graal ? » […] Alors on se dirige vers une⊠une grande boule, mais en fait, câest notre Terre Ă nous. […] On descend, on descend. On atterrit […] sur le territoire du Seigneur Dagonet. [âŠ] au bout dâun moment je me dis : « Merde⊠câest le chemin de Kaamelott ici ! Oh [âŠ] le Graal il est pas Ă Kaamelott quand mĂȘme ? » « Si » […] « Vous vous foutez de moi ? » [âŠ] On arrive Ă Kaamelott, la baraque vide. [âŠ] On continue, […] on arrive devant la porte de ma salle de bain : »VoilĂ , ouvrez, câest la derriĂšre. […] LĂ y’a la baignoire vide⊠enfin vide⊠yâa de lâeau mais yâa personne dedans. Et yâa du sang partout. […]
Il me fait : « VoilĂ ! Câest le Graal ! » « Quoi quel Graal ?  » […] « La baignoire câest le Graal ? » Ouais, câest le rĂ©cipient qui a reçu le sang du Christ. » Alors lĂ dans le rĂȘve je lui mets une tarte au vieux⊠[âŠ] Pis […] câest lui qui se retourne, qui vient, il me fout une avoine. [âŠ] Et il me dit : « Quâest-ce que câest que quelquâun qui souffre ? Et qui fait couler son sang par terre pour que tout le monde soit coupable ? Tous les suicidĂ©s sont le Christ. Toutes les baignoires sont le Graal. Et vous savez quâon sâest toujours demandĂ© si y’avait pas une inscription au fond du Graal ! Eh ben oui yâen a une. Allez voir », quâil me fait. Alors jây vais. Et au fond de la baignoire y’a marquĂ© : « Vous mâavez bien cassĂ© les couilles. » Et boum je me rĂ©veille. ».[13]
Toutes les suicidés sont le Christ, toutes les baignoires sont le Graal
Arthur prononce ce soliloque aprĂšs voir tentĂ© de se suicider. Ce soliloque rĂ©fĂšre aux diffĂ©rents motifs littĂ©raires inhĂ©rents Ă la quĂȘte du Graal. Dans les rĂ©cits arthuriens, un certain nombre de topoĂŻ [l’Ă©quivalent d’un clichĂ© bien traitĂ© en littĂ©rature, mais utiliser un terme grec, c’Ă©tait tellement plus classe] ont Ă©tĂ© réécrit sous les plumes des diffĂ©rents auteurs. Il y eut par exemple le passage oĂč Arthur tire son Ă©pĂ©e du rocher, des duels entre deux chevaliers avec de la cervelle et du sang, le passage d’une rencontre entre un chevalier et un ermite, ancien chevalier errant devenu mentor Ă ses heures perdues.
Dans son rĂȘve, Arthur frappe l’ermite et se fait frapper par lui. Astier parodie Ă plusieurs reprises les lĂ©gendes arthuriennes, ainsi le songe d’Arthur est-il traitĂ© de façon comique et tragique. Cet acte, qui semble drĂŽle, pourrait aussi signifier que le Roi a Ă©chouĂ© Ă accomplir la quĂȘte du Graal.
Kaamelott, le Saint Graal ?
MalgrĂ© tout, l’ermite guide Arthur jusqu’au Graal. Tous deux atterrissent sur les Terres du Seigneur Dagonet. Sur celles-ci, dans la sĂ©rie, Lancelot a Ă©tabli son camp militaire. Symboliquement, Arthur rallie donc le chemin qui le sĂ©pare de son ennemi Ă celui qui le mĂšne au Graal. DĂ©jĂ , dans le Livre II, Bohort suivant les conseils d’un ermite, fit entrer Arthur et LĂ©odagan Ă travers un passage qui les menĂšrent Ă la salle du trĂŽne de Kaamelott. Bohort affirma que le Graal se trouvait Ă Kaamelott, dans la salle du trĂŽne. Arthur et LĂ©odagan qui l’avaient suivi, pensĂšrent alors que Bohort s’Ă©tait trompĂ©, et qu’il n’avait pas compris l’indice que lui avait donnĂ© l’ermite. Pourtant, dans ce rĂȘve, Arthur se retrouve dans son chĂąteau.
Ce « vieux » pourrait ĂȘtre le Roi PĂȘcheur. Son chĂąteau serait alors Kaamelott, mais un Kaamelott sans vie, oĂč mĂȘme la Table Ronde a disparu. Dans Kaamelott, le Graal n’existe que dans les rĂȘves du roi Arthur. Ce rĂȘve singulier mentionne la Terre. Le Roi flotte d’abord au-dessus, dans l’espace. Il est au-dessus des autres Hommes, comme un Dieu, ou peut-ĂȘtre comme un mort. Pourtant, Kaamelott est vide. Toute noblesse, tout Ă©clat, a donc laissĂ© place Ă l’absence, au silence. Ce cheminement pourrait reprĂ©senter le cheminement intĂ©rieur du roi Arthur qui Ă©tait au-dessus de tout, et qui se trouve seul et dĂ©primĂ© dans son chĂąteau.
Perceval, la fidĂ©litĂ© et l’Amour qu’il porte Ă Arthur
Perceval est le seul personnage Ă qui Arthur se confie, le seul chevalier avec qui il dĂ©jeune en tĂȘte-Ă -tĂȘte. Arthur est Ă la fois agacĂ© par sa paresse, mais Ă©merveillĂ© par sa naĂŻvetĂ©. Si Perceval n’est pas cultivĂ©, et ne possĂšde aucune mĂ©moire si ce n’est celle des rĂšgles de ses jeux, il a nĂ©anmoins la seule qualitĂ© essentielle qui fait de lui le dĂ©positaire de cette confession : Perceval sait que la seule chose qui compte, c’est d’aimer. Il ne comprend rien Ă la quĂȘte du Graal, mais il a une forte intelligence Ă©motionnelle qui lui permet de savoir d’instinct que seul l’Amour qu’il porte Ă Arthur importe.
Enfin, Arthur, contrairement Ă Perceval dans le Conte du Graal, demande oĂč est le Graal. Ainsi, le Graal et le motif du chevalier trouvant le Graal sont-ils eux aussi dĂ©sacralisĂ©s. Dans les rĂ©cits chevaleresques, le Graal est le plus souvent trouvĂ© par Perceval ou Galaad, fils de Lancelot.[14] D’ailleurs, dans Kaamelott, le Graal n’est pas transportĂ© en un cortĂšge, puisqu’il est une baignoire.
Le Graal dans la légende arthurienne
Originellement, d’autres objets accompagnent le Graal, le plus souvent la lance qui aurait percĂ© le flanc du Christ, ou celle du Dieu celte Lug. Tout un cortĂšge composĂ© de belles demoiselles et damoiseaux se presse autour de l’objet sacrĂ©. Dans la sĂ©rie, le Graal a une dimension christique forte, puisque l’ermite affirme : « Quâest-ce que câest que quelquâun qui souffre ? Et qui fait couler son sang par terre pour que tout le monde soit coupable ? Tous les suicidĂ©s sont le Christ. Toutes les baignoires sont le Graal ». Le Graal serait une corne d’abondance par laquelle coule le sang des suicidĂ©s.
Arthur : un personnage christique
Arthur a tentĂ© de se saborder. Cette tentative fait Ă©chos Ă celle de CĂ©sar, dans le Livre VI. Tous deux sont des hommes pouvoir. Tous deux sont des figures christiques. La baignoire dĂ©bordant du sang des suicidĂ©s matĂ©rialise leur sacrifice christique. Le Christ est celui qui souffre, qui se sacrifie dans l’espoir d’Ă©clairer le monde. Arthur a le dĂ©sir d’apporter la lumiĂšre du Graal Ă son peuple. Cette conception de la quĂȘte du Graal, est finalement contraire Ă celle exposĂ©e par certains rĂ©cits mĂ©diĂ©vaux, comme La quĂȘte du Saint Graal. Dans ce livre, seul Galaad, Ă©lu du Graal, parvient Ă en devenir le roi.
Paradoxalement, ce rĂ©cit a Ă©tĂ© influencĂ© par les clercs. Alexandre Astier redĂ©finit donc le Graal et dĂ©montre qu’une quĂȘte du Graal, comme l’envisageait les clercs du Moyen-Ăąge, n’est en fait qu’une quĂȘte du pouvoir, comme l’est celle de Lancelot. Cette quĂȘte est Ă©goĂŻste, contraire aux principes Ă©noncĂ©s par le Christ. Arthur n’a quant Ă lui jamais dĂ©sirĂ© le pouvoir. Il est pourtant aimĂ© par ses sujets, qui le surnomment « Arthur le Juste ».[15]Les chevaliers aiment aussi Arthur, Perceval et Bohort lui sont particuliĂšrement fidĂšles.
GueniĂšvre, la plus fidĂšle
De tous, GueniĂšvre est celle qui l’aime certainement le plus. Pourtant, Arthur ne lui rendra son amour que tardivement, acceptant de monter Ă sa tour dans le milieu du premier film. RĂ©alisant, Ă ce moment, qu’elle mĂ©rite d’ĂȘtre aimĂ©e, plus que toutes les femmes qui l’ont aimĂ©e.
GueniĂšvre, c’est elle aussi qui lui a fait couler le bain dans lequel il s’est ouvert les veines. MalgrĂ© tout, elle trouve le courage de venir le revoir, dans le dernier Ă©pisode du Livre VI. Elle lui expose sa culpabilitĂ©, et ses remords. Elle fait des cauchemars depuis sa tentative de suicide et a toujours en mĂ©moire l’image du sang qui dĂ©gouline de sa main sur les dalles de pierre. Arthur lui explique alors qu’il voulait que les autres se sentent coupables de son mal-ĂȘtre. Peut-ĂȘtre ne voulait-il pas porter seul ce fardeau.
L’Amour et le Graal : un bain de sang ?
D’ailleurs, les bains et baignoires sont le thĂšme central de l’Ă©pisode L’enfant qui criait au Loup. Tout d’abord, Mevanwi tente d’initier Karadoc aux principes fondamentaux de l’hygiĂšne, tandis que sur le plan suivant, Lancelot prend un bain dans un lac. Le bain du chevalier errant est semblable Ă celui que prend Perceval, lors de son baptĂȘme Ă la fin du Livre IV. Lancelot fait symboliquement table rase de son passĂ©, et se prĂ©pare Ă sa nouvelle vie, sous l’influence nĂ©faste de MĂ©lĂ©agant.
Puis, Karadoc est dans son bain, en compagnie de sa femme. L’eau est trouble. Mevanwi tente alors de convaincre son mari d’imiter Arthur, qui prenait trois bains par semaine. Arthur a en effet reçu une Ă©ducation romaine, et il a l’habitude de se laver. En fait, Aconia elle-mĂȘme lui en a donnĂ© l’habitude. Lors de leur premiĂšre rencontre, elle lui somme de manger et de prendre un bain. Aconia doit Ă©duquer Arthur. Il s’agit de sa premiĂšre leçon.[16]
Le bain chez les Romains
Chez les Romains, prendre un bain n’est pas seulement un acte d’hygiĂšne, c’est aussi un acte social. Dans les thermes, privĂ©s ou publics, les romains se rĂ©unissaient durant l’otium. L’otium Ă©tait le temps de la journĂ©e durant lequel les romains ne travaillaient pas. L’otium Ă©tait le temps des plaisirs, un temps Ă©loignĂ© des prĂ©occupations quotidiennes, par opposition avec le negotium, le temps du labeur. Avec Aconia, Arthur goĂ»te donc aux joies de l’otium, temps du plaisir intellectuel d’abord, puisqu’il se forme Ă la stratĂ©gie militaire, Ă la RhĂ©torique et Ă la LittĂ©rature. Il savoure les plaisirs amoureux, ensuite. Otium a donnĂ© le substantif « oisivetĂ© » et l’adjectif « oisif ». Les termes n’Ă©taient pas connotĂ©s pĂ©jorativement en ancien français. Au contraire, les nobles jouissaient de l’oisivetĂ©.[17]
Ils se laissaient aller dans les dĂ©lices de ces plaisirs courtois, comme dans le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris. Ici, ce sont des notions anachroniques qui sont associĂ©es : l’otium romain et l’oisivetĂ© mĂ©diĂ©vale. La courtoisie caractĂ©rise Ă©galement l’attitude d’Arthur vis-Ă -vis des femmes, d’aprĂšs Aelis, sa maĂźtresse.
Le bain, lieu associĂ© Ă l’Amour dans Kaamelott
Karadoc en discute avec elle dans un bain, au cours de cet Ă©pisode. Contrairement Ă Arthur, il ne se montre pas courtois avec les filles, comme Aelis le lui fait remarquer. Dans Kaamelott, le bain est le lieu associĂ© Ă l’Amour. Arthur retrouve souvent DĂ©mĂ©tra dans son bain.
Le bain est aussi associĂ© au baptĂȘme. Le Livre IV se termine d’ailleurs sur le baptĂȘme de Perceval. Le bain est donc aussi liĂ© au Graal, car il l’est au baptĂȘme. Comme le souligne GueniĂšvre dans le dernier Ă©pisode de la saison V : « Un bain ça ne sert pas qu’Ă se laver (âŠ) ça sert Ă faire le vide (âŠ) il faut arrĂȘter de penser au moins le temps du bain ». Arthur soupire alors : « Moi, c’est terminĂ©. »
En définitive, Arthur commence son éducation par un bain, et termine désespéré dans un bain de sang.
En conclusion,
Ă travers ce cheminement, Ă travers les quĂȘtes d’Arthur : celle du Graal et de ses enfants, Alexandre Astier voulait peut-ĂȘtre explorer le sens de sa vie et celui de l’Amour, puisqu’il a affirmĂ© : « J’aurais pas pu vivre sans enfant…et c’est ça le thĂšme de la saison cinq ».[18] En soit, les frĂšres Astier semblent dĂ©fendre des valeurs essentielles qui donnent du sens Ă nos existences : la famille, les amis -qui sont dans HĂ©ro Corp comme dans Kaamelott une seconde famille-, votre Ăąme sĆur : les seules quĂȘtes vĂ©ritablement Ă©piques dans votre vie. Celles qui feront de vous un hĂ©ros, un chevalier, ou tout simplement, la meilleure version de vous-mĂȘme : vous heureux.
[1]Qui reprend le titre du court-métrage réalisé par Alexandre Astier, avant Kaamelott.
[2]Alexandre Astier (real.), Kaamelott, Livre I, La coccinelle de Madenn,M6 Vidéo, 28/09/2005
[3]Alexandre Astier (real.), Kaamelott, Livre V, JizÎ, M6 Vidéo, 19/11/2008
[4]Jean Verdon, La femme au Moyen ùge, éditions Jean-Paul Gisserot, histoire (coll.), 1999, 2006 (7Úme réed.)
[5]Alexandre Astier (real.), Kaamelott, Livre V, Le phare, M6 Vidéo, 19/11/2008
[6]Alexandre Astier (real.), Kaamelott, Livre VI, Dies Irae, M6 Vidéo, 25/11/2009
[7]Anne Berthelot (dir.), La lĂ©gende du roi Arhtur, Ăditions du ChĂȘne, Hachette Livres, 2004
[8]Jean Verdon, La femme au Moyen ùge, éditions Jean-Paul Gisserot, histoire (coll.), 1999, 2006 (7Úme réed.)
[9]Alexandre Astier (real.), Kaamelott, Livre V, Le phare, M6 Vidéo, 19/11/2008
[10]Alexandre Astier, Jean-Christophe Humbert (real.), Que ma joie demeure !, Universal pictures, 6/11/2012
[11]Alexandre Astier (real.), David et Madame Hensen, Pathé films, 16/01/2013
[12]Alexandre Astier (real.), Kaamelott, Livre II, L’enragĂ©, M6 VidĂ©o, 14/06/2006
[13]Alexandre Astier (real.), Kaamelott, Livre VI, Dies Irae, M6 Vidéo, 25/11/2009
[14]Jean Frappier, Autour du Graal, Librairie Droz , coll. Publications romanes et Française, 1977, GenÚve, p 89-12
[15]Alexandre Astier (real.), Kaamelott, Livre I, Goustan le Cruel, M6 Vidéo, 28/09/2005
[16]Alexandre Astier (real.), Kaamelott, Livre VI, Dies Irae, M6 Vidéo, 25/11/2009
[17]E.Abry, C.Audic, P.Crouzet, Histoire illustrée de la Littérature française, H.Didier éditeur, 1941
[18]Christophe Chabert (real.), Entretien avec Alexandre Astier, Cinecitta, produit par Jean-Yves Robin, Cinecitta, Juin 2008

Rédigé par Tsilla Aumigny
Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.

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Mais quel article ! Juste bravo en premier lieu pour ce travail fourni et trĂšs prĂ©cis. J’adore Kaamelott et je regarde d’ailleurs la sĂ©rie aussi pour y voir d’autres sens que le premier abord humoristique … alors merci pour ce magnifique dossier qui m’apporte Ă©normĂ©ment de petites pistes supplĂ©mentaires quant Ă ma propre rĂ©flexion. Je porte ainsi un autre regard encore sur le personnage d’Arthur qui est pour moi justement tout ce mĂ©lange tragico-comique, un ĂȘtre qu’on voit peu Ă peu « sombrer » mais qui garde finalement cette lumiĂšre en lui, bien qu’il semble souvent le faire par « habitude » sans toujours y croire pleinement … Quant au sujet de l’amour Ă lier au Graal je m’Ă©tais fait la mĂȘme rĂ©flexion lors de la scĂšne oĂč Arthur est allongĂ© et qu’il voit ses amours passĂ©s dont Aconia qui lui parle du graal/alliance.
Juste petite remarque, Demetra épouse Yvain et non Gauvain qui est le neveu du roi.
Encore une fois immense bravo et merci.
TrĂšs intĂ©ressant et merci d’avoir relevĂ© cette petite coquille đ quelles sont tes pistes de rĂ©flexions ? Ăa pourrait ĂȘtre trĂšs intĂ©ressant pour un prochain article ? đ Bien Ă toi et merci pour ce magnifique commentaire ! Tsilla
Je n’ai pas d’analyses et idĂ©es aussi poussĂ©es et dĂ©finies que ce tu as rĂ©digĂ© ici, mais c’est surtout sur l’aspect « pĂ©dagogique » d’Arthur … il a un peu un rĂŽle d’enseignant pour la plus part des personnages, surtout Perceval et Karadoc par exemple. On est presque dans une forme de filiation avec Perceval, qui comme un gamin souhaite juste rendre fier le roi … il le dit notamment dans la scĂšne Ă la taverne lorsqu’il discute avec la prostituĂ©e. D’ailleurs il recherche son amour en fait, comme lorsqu’il est prĂȘt Ă partir de Kaamelott quand il pense que le roi ne l’aime pas, et qu’Ă la fin ils Ă©changent un cĂąlin. Arthur prend du temps pour expliquer les choses Ă Perceval, et quand on sait ce que les parents lui rĂ©vĂšlent sur la maniĂšre dont ils ont dĂ©couvert Perceval, on comprend qu’il a un attachement plus particulier avec lui, comme un enfant fragile.
Arthur a aussi un genre de destin inassumĂ©, imprĂ©vu qui lui tombe sur la tĂȘte, lui donnant un statut de leader qu’il a du mal Ă accepter surtout au dĂ©but (enfin saison 6 Ă Rome). Du coup il se retrouve avec une charge dont les contraintes deviennent peu Ă peu trop pesantes je dirais … Cf livre 4 et surtout 5. Dans le livre 5 d’ailleurs c’est lĂ qu’on en voit le summun alors que cela apparaissait par petite touche sur les saisons prĂ©cĂ©dentes, il a ce cĂŽtĂ© dĂ©sabusĂ© et en mĂȘme temps conscience qu’il est ‘la bonne pomme’ des dieux comme il le dit lui-mĂȘme. L’une des scĂšnes que je prĂ©fĂšre par contre, c’est lorsque sous le rĂšgne de Karadoc, Ă la table ronde il Ă©nonce tout ce qu’il a fait pour le graal … malgrĂ© son cĂŽtĂ© blasĂ© et dĂ©primĂ© sous jacent, il sait qu’il a construit quelque chose.
Je pense toute façon qu’il se sent lui-mĂȘme « d’en bas » avant tout, et certainement c’est ça qui guide son idĂ©e de se « battre pour la dignitĂ© des faibles » et d’apporter le Graal pour tout le monde, ce qui le diffĂ©rencie de Lancelot qui est purement Ă©litiste. La saison Ă Rome montre parfaitement cette ascension hors norme et surtout partant du petit « grade » de soldat. Et bien plus puisqu’il a mĂȘme oubliĂ© toute sa vie prĂ©cĂ©dente, ce qui l’empĂȘche d’ĂȘtre « hautain » on va dire. Alors oui parfois il rĂąle des sĂ©ances de dolĂ©ances, des conflits paysans … mais au fond son intĂ©rĂȘt est justement de mener des actions justes et Ă la hauteur de chacun. La fin du livre 6 toute façon est la meilleure maniĂšre de comprendre aussi ce cĂŽtĂ© image de son personnage lorsqu’il Ă©voque l’imaginaire du roi Arthur dans la tĂȘte des enfants (roi qui ne renonce pas, courageux …) et qu’il souhaite cacher ses entailles.
Mais plus globalement, il a aussi un cotĂ© « éclairé » en comparaison de tous les autres, la peine de mort, la torture, les tournois qui l’ennui … Ce qui fait d’Arthur en genre de mĂ©lange assez Ă©tonnant et dĂ©tonnant pour le contexte et par rapport aux autres. Je trouve Arthur extrĂȘmement touchant et attachant. La seule chose que je lui reprocherais c’est la pĂ©riode Mewanoui (Ă reprocher Ă Astier du coup haha) qui n’a pas trĂšs grand intĂ©rĂȘt amoureux Ă mes yeux mais plutĂŽt pour dĂ©montrer la « dĂ©cadence » … Bizarrement Astier dĂ©peins des histoires d’amour minimaliste sans sentiments exagĂ©rĂ©s (Aconia et Mewanoui) ce qui me semble pas spĂ©cialement convainquant mais c’est personnel.
Enfin au sujet d’Arthur ce qu’Astier apporte vĂ©ritablement, c’est justement de donner de l’epaisseur au personnage … des textes que j’ai pu lire sur la lĂ©gende arthurienne, Arthur n’est jamais vraiment lui-mĂȘme personnage, ce sont surtout les autres chevaliers de sa cour. Ici il est au centre, il fait des choses concrĂštes, il a vĂ©ritablement sa lĂ©gende inscrite et dĂ©crite ! Ce sont du coup les autres autour qui sont « mauvais », lui est bel et bien efficace. Et ça je trouve ça tout simplement brillant et novateur. Astier a su concevoir le personnage comme le moteur mais aussi l’acteur, on n’est pas juste « à la cour d’Arthur » comme dans un dĂ©cor de fond, mais dans l’Ă©volution et les interactions autour d’Arthur.
Bon c’est un peu brouillon et mĂ©langĂ© mais c’est quelques petites choses que je ressens en regardant Kaamelott đ
(DĂ©solĂ©e s’il y a des fautes)
Je n’ai pas encore pris le temps d’Ă©crire quelque chose sur Kaamelott sur mon site, si ce n’est au sujet de la BD. Mais je souhaitais le faire, c’est en projet et surtout le faire un peu plus autour de ces « analyses » plutĂŽt qu’en dĂ©crivant simplement la sĂ©rie đ
Je suis complĂštement d’accord avec toi et je t’invite Ă lire le prochain article qui porte sur l’homme en noir et qui aborde quelques unes de ces questions…mais c’est vrai que ce serait trĂšs intĂ©ressant de faire un article sur la relation privilĂ©giĂ©e qu’entretiennent Arthur et Perceval. Merci beaucoup pour ce partage.
J’ai hĂąte ! J’adore aussi le contexte autour du personnage, alors je suis pressĂ©e de voir ton analyse. J’aime assez la maniĂšre dont Astier a choisi de faire intervenir le Big Bad d’Arthur, Meleagant !