Batman est un héros construit à la croisée de très nombreuses traditions populaires. Il est à la fois le justicier, le détective, l’aventurier masqué, le millionnaire en quête d’action, le chevalier noir et le héros qui transforme sa propre identité en arme et en armure, tout en ayant participé à construire le mythe du vigilante.
Quelles sont les influences littéraires et cinématographiques de Batman ?
Avant d’être le Chevalier noir, Batman fut un détective. Avant d’être un super-héros, il fut un personnage de roman populaire. Et avant même d’apparaître dans Detective Comics, son ombre parcourait déjà la littérature, le cinéma et les pulps.
Aujourd’hui, l’origine de Batman semble parfaitement connue, contrairement à celle du Joker qui évolue au gré des (ré)interprétations de ses créateurs. Son histoire n’est un secret pour personne : Bruce Wayne assiste enfant au meurtre de ses parents, jure de consacrer sa vie à la lutte contre le crime, et devient The Batman. Cette histoire, profondément ancrée dans l’identité du personnage, est pourtant trompeuse : elle donne l’impression que Batman a lui-même une origine parfaitement définie, alors que l’origin story de Batman ne commence pas avec celle de Bruce Wayne.
Elle commence avec tous les personnages qui l’ont précédé.
Ces personnages sont : le justicier solitaire qui combat le crime tout en étant un hors-la-loi, le détective capable de résoudre des affaires que la police croit insolubles, le riche héritier qui mène une double vie. C’est encore : ce héros masqué qui transforme son apparence en instrument de peur, ce criminel devenu justicier, ce brigand au grand cœur, ou ce personnage qui se dissimule derrière une autre identité.
En 1939, Bob Kane et Bill Finger ne créent donc pas un personnage entièrement original : ils font coexister plusieurs traditions de la fiction populaire dans les pages d’un comic book et lui donnent un visage. Ils ne savent pas encore, mais The Batman deviendra une légende iconique.
Avant Batman : les ancêtres littéraires du justicier
Edmond Dantès : l’archétype du vengeur masqué

Parmi les ancêtres littéraires possibles de Batman, pourrait figurer Edmond Dantès, célèbre anti-héros dans Le Comte de Monte-Cristo. Ce récit écrit sous la plume d’Alexandre Dumas raconte l’histoire d’un homme injustement emprisonné qui, après s’être évadé du château d’If et avoir acquis une immense fortune, revient dans le monde sous une nouvelle identité. Dantès devient alors le comte de Monte-Cristo, car il s’est littéralement façonné un personnage, et a endossé plusieurs autres rôles, pour accomplir sa vengeance.
Le parallèle avec Batman est évidemment imparfait. Dantès cherche avant tout à se rendre justice, tandis que Bruce Wayne lutte contre le crime. L’un organise une vendetta personnelle ; l’autre prétend instaurer une forme de justice réparatrice, dont la conception est, certes, très peu légale, mais a tout de même le mérite d’exister. Les finalités de leurs actions divergent, mais leur motivation reste proche : ils sont tous deux animés par leur désir de justice et par une perception personnelle de la violence légitime pour l’assouvir.
Edmond Dantès a brisé les codes de l’héroïsme classique, et popularisé un nouvel archétype de personnage au sein du paysage littéraire : celui de l’homme mystérieux, riche, cachant sa véritable identité, pour lutter contre l’injustice dont il a été victime. Surtout, il pose une question qui sera centrale dans la construction identitaire de Bruce Wayne : qu’advient-il lorsqu’un homme décide que son identité ordinaire ne suffit plus pour rendre justice ?
Jean Valjean : le justicier romantique

Jean Valjean n’a jamais été identifié par la littérature scientifique comme l’une des inspirations de l’homme chauve-souris, néanmoins, Victor Hugo et son univers romantique ont eu une influence considérable sur la création de certains personnages de DC Comics, dont le Joker, némésis de Batman. Aussi, il n’est pas improbable que le personnage de Jean Valjean ait participé à créer l’identité de Bruce Wayne.
Dans Les Misérables, Victor Hugo raconte le parcours d’un ancien forçat qui tente de devenir un homme juste après avoir été criminel. Après s’être évadé du bagne, il incarne, sous l’identité de Monsieur Madeleine, un industriel prospère, et le maire de Montreuil-sur-Mer. Cette nouvelle identité n’est pas utilisée pour se venger du monde : elle lui permet au contraire d’en réparer les injustices.
Valjean aide les autres, protège les plus faibles et refuse progressivement la violence qui pourrait pourtant sembler justifiée par son propre passé. C’est une autre composante essentielle de l’archétype du justicier romantique : Valjean pourrait assassiner ses ennemis de sang-froid, mais il choisit de ne pas le faire.
Batman héritera précisément de cette capacité, mais n’y aura jamais recours directement -les dommages collatéraux ne comptent pas-. Cette règle deviendra même l’un des éléments les plus importants de son identité morale : Batman peut être violent, intimidant, obsessionnel ou parfois brutal, mais il ne peut devenir, ni reproduire ce qu’il combat. Exception faite lorsqu’il sombre dans la folie et devient le Joker, adoptant alors ses codes meurtriers sous une nouvelle identité.
Le héros orphelin et le « brigand au grand cœur »

Batman appartient également à une tradition beaucoup plus ancienne : celle du héros dont l’enfance est marquée par la perte de ses figures parentales. Il appartient à cette lignée de personnages qui construisent ensuite leur propre légende. Ces orphelins structurent qui de nombreux romans, mythes et légendes urbaines, comme Oliver Twist, de Charles Dickens.
Arsène Lupin en constitue une variante particulièrement intéressante. Créé par Maurice Leblanc en 1905, Lupin est à la fois un dandy, un gentleman, un voleur, un aventurier et un justicier occasionnel. Il possède cette caractéristique fondamentale des héros populaires : il transgresse la loi sans être nécessairement du côté du crime. Au contraire, Lupin comme Batman s’érigent du côté du peuple et de la justice populaire, même lorsque leurs méthodes les placent en dehors du cadre légal.
Cet avatar du cambrioleur-justicier pourrait aussi être l’une des inspirations d’un autre personnage : Catwoman.
Sherlock Holmes, l’archétype du Détective privé

Lorsque Batman apparaît pour la première fois dans Detective Comics #27, en mars 1939, il n’est pas encore le héros essentiellement défini par son traumatisme, sa galerie de super-vilains ou sa mythologie familiale que nous connaissons aujourd’hui. Batman est un enquêteur. Dans The Case of the Chemical Syndicate, Batman est appelé à résoudre une affaire de meurtre et utilise son sens de l’observation et ses talents de déduction pour remonter jusqu’au coupable. Batman semble tout droit sorti d’un roman de Sir Arthur Conan Doyle.
Avec Conan Doyle, le héros devient un homme dont l’arme la plus redoutable n’est plus sa force surhumaine, ni son éthique irréprochable, mais son intelligence. Observation, déduction, connaissances scientifiques, reconstitution des faits : Sherlock Holmes transforme le monde en énigmes à résoudre, et Arthur Conan Doyle impose avec brio ce nouvel enquêteur, qui transgresse le cadre des enquêtes littéraires habituelles.
Le Batman originel est donc avant tout l’héritier de Sherlock Holmes. Cette dimension est fondamentale : le Chevalier noir n’est pas seulement un homme qui combat les criminels. C’est un homme qui cherche à comprendre leurs crimes.
Outre ces inspirations littéraires, le cinéma et les pulps ont aussi contribué à façonner le Justicier, en développant une véritable galerie de personnages qui préfigurent Batman, parmi lesquels The Bat et Zorro.
Le chevalier noir, un héritage des pulps ?
The Bat et The Bat Whispers : une esthétique animale

Au début du XXe siècle, le cinéma muet a progressivement imposé un nouveau trope : celui du personnage mystérieux apparaissant dans l’ombre, dissimulant son identité et utilisant son apparence pour effrayer ses adversaires.
Les films The Bat et surtout The Bat Whispers sont ainsi devenus des références en la matière. The Bat est une pièce écrite par Mary Roberts Rinehart et Avery Hopwood, adaptée au cinéma en 1926, après avoir connu un succès fulgurant au théâtre. Le film The Bat Whispers, réalisé par Roland West en 1930, en proposa une nouvelle version, afin de capitaliser sur son succès.
Le personnage de The Bat possède déjà plusieurs éléments visuels qui évoquent immédiatement Batman : silhouette sombre, cape, masque, apparitions nocturnes et surtout une esthétique construite autour de la peur provoquée par une figure animale. Bob Kane, l’un des créateurs de Batman, a lui-même cité The Bat Whispers parmi les influences esthétiques du personnage.
La chauve-souris de Batman n’est donc pas simplement un symbole inventé pour conférer une identité au personnage. Elle s’inscrit dans une tradition cinématographique déjà existante, horrifique, et gothique.

De Judex à The Shadow : la naissance d’une lignée de personnages ténébreux
L’une des filiations les plus fascinantes de Batman vient pourtant de France. En 1916, Louis Feuillade donne vie à Judex, un mystérieux justicier masqué qui apparaît dans l’ombre pour combattre le crime. Le personnage impose déjà plusieurs éléments qui formeraient la base archétypale de ses successeurs : l’identité secrète, le costume comme moyen de dissimulation et une capacité extraordinaire à surgir là où personne ne l’attend.

La même année, The Shielding Shadow réinterpréta cette figure du justicier mystérieux. Distribué et financé par Pathé, le film, connu en France sous le titre Ravengar, s’inspira directement de Judex. Son héros était un homme insaisissable, capable de disparaître et de réapparaître brusquement, tandis que les jeux d’ombre et de lumière accentuaient son caractère inquiétant et son esthétique ténébreuse.
Puis arriva, en 1930, The Shadow. Costume sombre, multiples identités : The Shadow ne se contentait pas de se dissimuler, employant au contraire le mystère que suscitait ses apparitions et la peur comme des armes. Le personnage rassemblait plusieurs des codes déjà esquissés par ses prédécesseurs et les inscrivit durablement dans la culture populaire américaine
Batman naquit neuf ans après The Shadow, poursuivant une tradition déjà largement constituée : celle de l’anti-héros, qui préférait l’ombre à la lumière, transformant la peur qu’il inspire en arme et en armure. The Shadow est par ailleurs devenu l’un des héros les plus populaires des pulps américains et l’une des influences les plus directement documentées de Batman.
Mais avant de nous intéresser à cette influence, questionnons-nous : un pulp, c’est quoi ?
Un pulp est un magazine de fiction populaire imprimé sur du papier bon marché, fabriqué à partir de pâte de bois, pulp en anglais. Le terme désigna par extension les histoires publiées dans ces magazines, puis, plus largement, un style de fiction. Les pulps sont donc des récits courts ou des feuilletons, souvent écrits pour
être lus rapidement et capter l’attention de leurs lecteurs dès les premiers mots. Il existait des pulps spécialisés dans le polar, le western, l’aventure, la science-fiction, l’horreur ou la romance.
Dire qu’un film, un roman ou une bande dessinée a une esthétique pulp, c’est donc assumer qu’il en reprend certains de ces codes : héros hauts en couleur, rebondissements, violence stylisée, dialogues percutants et goût du spectaculaire, comme dans le film Pulp Fiction.
1939 : Batman fait son entrée dans Detective Comics

Au printemps 1939, paraît Detective Comics #27. Batman y fait sa première apparition dans The Case of the Chemical Syndicate. Il enquête sur un meurtre, interroge les suspects, suit les indices, observe les scènes de crime et finit par découvrir le véritable coupable. Ce premier récit possède déjà une particularité remarquable : il s’inspire d’une aventure du pulp The Shadow.
Plus précisément, Partners of Peril, mettant en scène The Shadow, publié en 1936 et écrit par Theodore Tinsley et non son créateur, Walter Gibson. Ce dernier relate une sombre affaire criminelle impliquant plusieurs associés d’une entreprise, motivée par leurs intérêts financiers. Trois ans plus tard, The Case of the Chemical Syndicate présente une intrigue similaire : des associés, une entreprise et un meurtre dont les intérêts financiers constituent le point de départ de l’enquête de Batman.
La ressemblance ne s’arrête pas là. Dans Batman #253, publié en 1973, Batman rencontre The Shadow. Au cours de leur échange, Bruce avoue :
« I’ve never told anyone, but you were my biggest inspiration. »
Ce dialogue offre une résonance métatextuelle singulière, inscrivant officiellement The Shadow dans le patrimoine génétique du chevalier noir. Les deux héros seront amenés à se recroiser, notamment dans Batman #259. Batman et The Shadow sont à nouveau confrontés à leur différent fondamental : The Shadow appartient à une génération de héros pour lesquels l’usage des armes à feu ne pose pas la même limite morale, quant Batman s’abstient de les utiliser. Torturer, oui ; tuer, non.
Cette opposition permet de mesurer l’évolution du personnage. Le Batman va se distinguer de ses prédécesseurs issus des pulps et du cinéma, en traçant une frontière nette entre l’usage de la violence qu’il estime légitime (ou pas), et le meurtre, bâtissant ainsi sa propre éthique.
Ce n’est qu’avec le temps que la dimension de super-héros prendra davantage de place, notamment grâce à l’influence grandissante d’un autre millionnaire masqué : Don Diego de la Vega, alias Zorro.
Zorro : le vengeur millionnaire des pulps

Créé par Johnston McCulley en 1919, Don Diego de la Vega est un riche propriétaire qui mène une double vie, devenu une légende du nom de Zorro. En public, Don Diego passe pour un aristocrate dilettante. Sous le masque de Zorro, il devient un justicier.
La structure est immédiatement reconnaissable : c’est précisément cette construction dichotomique que l’on retrouvera chez Bruce Wayne.
Bob Kane et Bill Finger, ses créateurs, ont tous deux associé The Mark of Zorro à la conception de Batman, et l’adaptation cinématographique de 1920 avec Douglas Fairbanks constitue notamment une référence fréquemment citée lorsqu’on retrace la genèse du personnage.
Cette influence va même être intégrée rétroactivement à la mythologie de Batman : dans certaines versions de son histoire, c’est la projection de The Mark of Zorro que Bruce Wayne regardait avec ses parents le soir où ils furent assassinés. Frank Miller, dans Batman: The Dark Knight Returns (1986), utilise par exemple la version du film The Mark of Zorro de 1940 avec Tyrone Power.
Enfin, deux autres influences majeures ont participé à construire le chevalier noir : Phantom Detective, et Crimson Avenger.
Phantom Detective : Bruce Wayne avant Bruce Wayne

Une autre figure moins connue du grand public mérite pourtant sa place dans cette genèse : The Phantom Detective. Créé en 1933, il est l’un des grands héros des pulps des années 1930. Son véritable nom est Richard Curtis Van Loan, et sa biographie semble parfois étonnamment proche de celle de Bruce Wayne.
Van Loan est riche. Il est orphelin. Il mène d’abord une existence de play-boy avant la Première Guerre mondiale. Puis, il participe au conflit en tant que pilote. Revenu de la guerre, ce vétéran se découvre une vocation pour l’enquête criminelle et se forme aux techniques de la police scientifique, apprend l’art du déguisement et devient un as de l’évasion.
Il prend alors l’identité de Phantom Detective, un enquêteur tapi dans l’ombre. Toutefois, cet héritage ne serait que partiel sans le Crimson Avenger.
Le Crimson Avenger, inspiration ultime ?
Enfin, un personnage apparaît dans une histoire éditoriale particulièrement intéressante : le Crimson Avenger.

Lee Travis et son acolyte Wing How font leur entrée dans Detective Comics #20, en 1938, soit quelques mois avant Batman. Le personnage est un justicier masqué opérant dans un univers de crimes et d’aventures. Il appartient donc à cette génération de héros qui précède immédiatement Batman. D’ailleurs, le Crimson Avenger apparaît lui aussi dans Detective Comics #27, le numéro dans lequel Batman fait ses débuts.
Batman est donc aussi le fruit d’une continuité éditoriale. Il en a bousculé les codes, mais il appartient avant tout à une galaxie de héros qui gravitaient autour d’un même univers éditorial. En les perpétuant, en les transformant et parfois en les détournant, Batman participe surtout à la survie d’un écosystème éditorial destiné à la jeunesse.
Avant d’être le personnage sombre que certaines de ses incarnations contemporaines ont fait de lui, Batman est d’abord un héros qui répond à une demande de son public cible. Son identité, ses aventures, ses ennemis et même son degré de violence évoluent ainsi avec les attentes des lecteurs et avec les transformations de l’industrie du comic book. Son histoire n’est donc pas seulement celle d’un personnage : c’est aussi celle d’un marché, d’un média et d’un public.
Batman, un personnage composé de plusieurs héros
Batman est donc un personnage construit à la croisée de plusieurs imaginaires. Il n’a remplacé aucune tradition. Au contraire, il est progressivement devenu celui qui les synthétise le mieux. C’est probablement ce qui explique sa longévité exceptionnelle. Batman repose sur des archétypes de personnages qui existaient bien avant lui : le justicier, le détective, l’aventurier masqué, le millionnaire en quête d’action, le héros qui mène une double vie et celui qui transforme sa propre identité en arme et en armure.
Plus de huit décennies après sa création, Batman n’est donc pas seulement l’héritier d’une longue tradition de héros masqués. Il est devenu l’un de ses principaux points de rencontre : un personnage capable d’absorber, de transformer et de transmettre des imaginaires qui existaient avant lui. Batman peut changer de costume, de ton, d’univers ou de méthode, être plus sombre ou plus spectaculaire, plus réaliste ou plus fantastique, sans perdre immédiatement tout ce qui forge son identité. À chaque nouvelle génération, Batman se réinvente, mais son identité, elle, demeure.
Bibliographie
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HUGO, Victor. Les Misérables. Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven & Cie, 1862.
LEBLANC, Maurice. Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Paris, Pierre Lafitte, 1907.
WÜRTZ, Siegfried, Qui est le chevalier noir ?, Third édition, septembre 2019.

Rédigé par Tsilla
Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.

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