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Quels mythes ont inspirĂ© le Seigneur des anneaux (Tolkien) ? [THÉORIE] : La Revue de la Toile
Analyse de la pop culture

Quels mythes ont inspirĂ© le Seigneur des anneaux (Tolkien) ? [THÉORIE]

Tsilla
photomontage de deux aquarelles de Tolkien l'une de Riverdale et l'autre du Hobbit

La GrĂšce avait l’Olympe, l’Italie l’Âge d’Or, et la France la lĂ©gende Arthurienne. La Grande-Bretagne a eu Tolkien et Le Seigneur des Anneaux, une mythologie Ă  l’image de l’Ă©criture de son auteur : grandiose. Venez dĂ©couvrir comment Tolkien a su recrĂ©er sa propre mythologie Ă  partir de lĂ©gendes existantes !

Aussi, son entreprise titanesque ne fut-elle jamais achevĂ©e. Les traces de son projet se retrouvent dans plusieurs Ɠuvres. Le Seigneur des Anneaux ne reprĂ©sente qu’une infime partie de sa crĂ©ation, et n’offre au lecteur qu’un aperçu de la richesse de son univers. Il raconte comment Frodon, un hobbit, parviendra Ă  dĂ©truire l’anneau forgĂ© par Sauron, une divinitĂ© corrompue par le Mal. Cette histoire commence au TroisiĂšme Âge de la Terre du Milieu, et explique comment dĂ©bute le QuatriĂšme. Les quatre Ăąges ne sont prĂ©sentĂ©s qu’en appendice, tout comme l’histoire de certains personnages, dont celle d’Arwen et d’Aragorn. Du reste, chaque race, chaque lieu est minutieusement dĂ©taillĂ©, comme s’il prenait part Ă  un ensemble plus vaste.

Sommaire :

Le seigneur des Anneaux : une histoire mythique

Peut-ĂȘtre est-ce la raison pour laquelle l’histoire de Tolkien semble si vivante : il l’a voulue mythique, et non pas romanesque.

Pour cela, il a rĂ©investi d’autres mythes dans son Histoire : dont le mythe des races, le mythe d’Yggdrasil, celui les bergers d’Acardie et des Ăźles fortunĂ©es.

Nous dĂ©taillerons chacun de ces mythes. Puis, nous vous expliquerons pourquoi ils sont en fait tous liĂ©s. Enfin, nous vous dirons comment Tolkien a eu l’intelligence de les rĂ©utiliser. Cependant, nous n’aborderons pas certaines influences de Tolkien, telles les talentueux Wagner, Shakespeare, les Ă©popĂ©es antiques Völsunga et Kalevala, ou encore, la lĂ©gende de Beowulf, qui mĂ©ritaient des articles Ă  eux seuls -ou des thĂšses.

La Mort, le Courage et l’AmitiĂ© sont les thĂšmes phares de cette Ă©popĂ©e. Tolkien voulait que chaque lecteur puisse raccrocher l’histoire de son livre Ă  la sienne propre. Ainsi, traiter son histoire tel un mythe lui permettait Ă  la fois de donner une dimension universelle Ă  son rĂ©cit, tout en permettant au lecteur de relier le fil de sa vie Ă  celui de son Ă©popĂ©e.

Quel est l’hĂ©ritage ces mythologies ont-elles laissĂ© au Seigneur des Anneaux ? Comment Tolkien rĂ©investit-il les diffĂ©rents avatars de l’ñge d’Or afin de donner Ă  ses Ă©crits une dimension mythique ? Quels sont les nouveaux Ăąges et les nouvelles races de ce mythe moderne ?

La chronologie du Seigneur des Anneaux : de l’Ăąge d’or Ă  l’Ăąge des Hommes

Illustration du Hobbit
Illustration du Hobbit rĂ©alisĂ© dans le style de l’Art Nouveau, ou Session Viennoise. Les couleurs majoritaires sont le bleu, le vert et le marron. Au premier plan, des arbres de part et d’autre d’une riviĂšre s’Ă©lancent jusqu’au ciel et forment un amas de feuillages. Au second plan, le lit tortueux de la riviĂšre se poursuit sur un paysage montagneux. Quelques habitations font face sur la rive gauche Ă  une forĂȘt. A l’arriĂšre-plan, le ciel et le soleil sont lumineux, dans des tonalitĂ©s pĂąles.
Source : Bilbo arrive aux huttes des Elfes des radeaux, illustration du Hobbit, 1937 © Bodleian Library / The Tolkien Estate Limited

Le mythe de l’Ăąge d’or dans l’AntiquitĂ©

La cosmogonie ou la création du monde

Tout d’abord, la chronologie de cet univers est inspirĂ©e par l’ñge d’Or et d’autres mythes. Dans la mythologie grecque, chez HĂ©siode[1] et Ovide[2], le monde a Ă©tĂ© créé Ă  partir d’un chaos primitif :

« Avant la mer, la terre et le ciel qui couvre tout, la nature, dans l’univers entier, offrait un seul et mĂȘme aspect ; on l’a appelĂ© le chaos ; ce n’était qu’une masse informe et confuse, un bloc inerte, un entassement d’élĂ©ments mal unis et discordants. »
Ovide, MĂ©tamorphoses, Livre Premier

Le monde aurait donc Ă©tĂ© créé ex-vacuo, Ă  partir d’une masse qui possĂ©dait en elle toutes les caractĂ©ristiques du cosmos tel qu’il se formerait par la suite. Le monde n’Ă©tait donc qu’un « entassement d’Ă©lĂ©ments mal unis et discordants », et il n’Ă©tait pas vide, contrairement Ă  ce que les Ă©crits bibliques prĂ©sentent. Selon La GenĂšse[3], le monde aurait Ă©tĂ© créé ex-nihilo, c’est-Ă -dire, Ă  partir de rien.[4]

De l’Ăąge d’or Ă  l’Ăąge de fer

AprĂšs l’avĂšnement de GaĂŻa, la Terre, Ouranos, le Ciel, vinrent l’Ăąge des Titans, puis, l’Ăąge des Dieux Olympiens tels que nous les connaissons. L’Ăąge des Olympiens coĂŻncide avec l’Ăąge d’or chez des auteurs comme HĂ©siode[5] :

« D’or fut la premiĂšre race d’hommes que
créÚrent les Immortels, habitants de l’Olympe
C’était au temps de Chronos, quand il rĂ©gnait
encore au ciel. Ils vivaient comme des dieux,
le cƓur libre de soucis, Ă  l’écart et Ă  l’abri des
peines et des misÚres. : la vieillesse misérable
sur eux ne pesait pas ; mais, bras et jarret
toujours jeunes, ils s’égayaient dans les
festins, loin de tous les maux. Mourant, ils
semblaient succomber au sommeil. Tous les
biens étaient à eux : le sol fécond produisait
de lui-mĂȘme une abondante et gĂ©nĂ©reuse
récolte, et eux, dans la joie et la paix, vivaient
de leurs champs, au milieu de biens sans
nombre. »
Hésiode, Les Travaux et les jours, v.109-201

L’Ăąge d’or

L’Ăąge d’or se caractĂ©rise par :

  • Un printemps Ă©ternel oĂč le lait coule en riviĂšre et le miel sort du tronc des arbres.
  • Une civilisation idĂ©ale (parfaite).
  • Des hommes qui ne travaillent ni la terre, ni le bois car la nature leur donne tout.
  • Des hommes qui vivent en harmonie et en paix avec les Dieux.
  • La justice domine, tandis que la dĂ©mesure (hybris en Grec) des dieux et des Hommes l’emportera dans les Ăąges suivants.
  • Les hommes ne vieillissent pas : ils Ă©taient donc Immortels.

Prométhée et la punition divine

Puis, le titan PromĂ©thĂ©e, qui avait Ă©tĂ© chargĂ© de crĂ©er les hommes, leur apporta le feu sacrĂ© de l’Olympe, qu’il aurait volĂ© dans la forge du Dieu HĂ©phaĂŻstos, le dieu Forgeron. PromĂ©thĂ©e serait puni en Ă©tant attachĂ© Ă  un rocher dans le Tartare, la rĂ©gion qui accueillait les damnĂ©s dans les Enfers. Chaque jour, un Aigle, symbole du courroux de Zeus, viendrait lui picorer le foie, lequel repousserait chaque nuit.

Pour punir les hommes, Zeus demanda aux Olympiens de crĂ©er la premiĂšre femme : Pandore. Elle avait Ă©tĂ© sculptĂ©e par HĂ©phaĂŻstos (dieu Forgeron). HĂ©ra (femme de Zeus) lui avait insufflĂ© la jalousie, Aphrodite la beautĂ©. Apollon lui donna la capacitĂ© de maĂźtriser les Arts, AthĂ©na lui confĂ©ra le don de l’habilitĂ© manuelle et l’intelligence, et enfin, HermĂšs, dieu des messages et des voleurs, lui octroya le mensonge et la curiositĂ©. Elle portait avec elle une jarre, qui contenait tous les maux de la Terre, qu’elle ne devrait pas ouvrir. Zeus offrit sa main Ă  EpimĂ©thĂ©e, le frĂšre de PromĂ©thĂ©e, qui avait créé les animaux de la Terre. PiquĂ©e par sa curiositĂ© naturelle, Pandore ouvrit la jarre qui dĂ©versa le malheur sur la Terre. NĂ©anmoins, elle rĂ©ussit Ă  refermer la jarre et Ă  conserver l’Espoir.

Les autres Ăąges de l’humanitĂ©

Les Hommes furent donc confrontĂ©s Ă  un choix : ils pouvaient choisir entre le travail et la Justice, ou la violence et la dĂ©mesure (qui dĂ©signe ici le fait de se croire supĂ©rieur aux Dieux et porte le nom grec d’hybris). Ainsi, commença le deuxiĂšme Ăąge, l’Ăąge d’argent.

  • L’ñge d’argent : Durant cet Ăąge, les hommes dĂ©fiĂšrent les Dieux, en se montrant arrogant et en prĂ©tendant ĂȘtre meilleurs qu’eux : ainsi faisaient-ils preuve d’hybris.
  • L’ñge de bronze : l’ñge des hommes, l’ñge du travail de la terre, et du bronze : les Hommes furent obligĂ©s de semer pour se nourrir, de travailler le bois et le bronze pour bĂątir des maisons. L’hybris se mua en une guerre qui avait perdu toutes ses valeurs.
  • L’ñge des hĂ©ros : oĂč vĂ©curent des hommes, mi-hommes, mi-dieux, comme Achille, ou Ulysse, les vaillants combattants de la guerre de Troie. Les Dieux Ă©taient alors les alliĂ©s et les ennemis des Hommes.
  • L’ñge de fer : un Ăąge obscur oĂč les hommes se firent la guerre, oĂč les Dieux leur laissĂšrent la Terre
 C’est notre Ăąge.

Le rĂ©cit d’HĂ©siode se conclut sur la fuite d’Aidos et Nemesis, qui incarnent l’Honneur et la Justice. Le monde humain se retrouva donc dĂ©finitivement sĂ©parĂ© du monde divin.

Le mythe de l’Ăąge d’or chez Platon

Le mythe a rapidement pris une dimension politique, notamment chez Virgile ou Platon[6] :

« (
) Vous tous qui faites partie de la CitĂ© (voilĂ  ce que nous leur dĂ©clarerons, en
leur contant cette histoire), c’est entendu, dĂ©sormais, vous ĂȘtes frĂšres ! Mais le Dieu
qui vous façonne, en produisant ceux d’entre vous qui sont faits pour commander,
a mĂȘlĂ© de l’or Ă  leur substance, ce qui explique qu’ils soient au rang le plus
honorable ; de l’argent, chez ceux qui sont faits pour servir d’auxiliaires ; du fer et
du bronze, dans les cultivateurs et chez les hommes de métier en général. En
consĂ©quence, puisque entre vous tous il y a communautĂ© d’origine, il est probable
que généralement, vous engendrerez des enfants à votre propre ressemblance ;
mais possible aussi que parfois d’un rejeton d’or il en naisse un qui soit d’argent et
que d’un qui est d’argent, en naisse un autre qui soit d’or, avec une pareille
réciprocité dans tous les autres cas. »
Platon, La République, Livre III, 415a-415c.

Nous la retrouvons cette dimension politique dans le Seigneur des Anneaux, puisqu’il s’agit d’une Ă©popĂ©e qui engage aussi des alliances politiques entre les peuples. Cependant, la mythologie n’est pas traitĂ©e dans ce but : seule les alliance entre les peuples le sont.

Le mythe des Ăąges dans le Seigneur des Anneaux

Afin de crĂ©er sa propre mythologie, Tolkien mĂ©lange les diffĂ©rents mythes et rĂ©cits bibliques. Son imaginaire est syncrĂ©tique, c’est-Ă -dire qu’il opĂšre une combinaison de diffĂ©rents mythes, mais, le syncrĂ©tisme n’est-il pas l’une des propriĂ©tĂ©s de tout mythe et lĂ©gende ?

Il est intĂ©ressant de constater que Tolkien, chrĂ©tien, a prĂ©fĂ©rĂ© confĂ©rer Ă  son univers une dimension purement spirituelle, et non religieuse, puisque son monde n’a pas Ă©tĂ© créé ex-vacuo (Ă  partir d’un Ă©tat prĂ©existant), mais ex-nihilo (Ă  partir de rien). Ce n’est pas sa seule source d’inspiration, puisqu’il s’est trĂšs largement inspirĂ© de l’Ăąge d’or et des mythes nordiques, tout en faisait rĂ©fĂ©rence Ă  la Bible.

La cosmogonie d’Arda

Arda, la planĂšte sur laquelle se dĂ©roule cette histoire, aurait Ă©tĂ© créé durant l’ñge des Étoiles, le dieu crĂ©ateur Eru IlĂșvatar « le pĂšre du ciel », et les divinitĂ©s Ainur s’éveillĂšrent, crĂ©ant le monde par leurs chants. Puis vinrent les AnnĂ©es des Lampes au cours desquelles des divinitĂ©s pareilles Ă  des anges, les Valars, façonnĂšrent  le monde. Au terme d’une guerre contre Melkor, le plus puissant des Valars s’Ă©tant tournĂ© vers le cĂŽtĂ© obscur de la force, les Valars dotĂšrent l’Arda deux deux arbres de LumiĂšre : Les arbres de Valinors. Vinrent ensuite les AnnĂ©es des Arbres, durant lesquelles le temps commença Ă  ĂȘtre dĂ©comptĂ©. Ensuite vinrent les quatre Ăąges, et avec eux, les enfants d’Eru IlĂșvatar : les Elfes et les Hommes, mais aussi, toutes les autres races.

L’Ăąge des Étoiles : une inspiration biblique

Comme dans les rĂ©cits bibliques, le monde fut engendrĂ© par les divinitĂ©s qui s’Ă©veillĂšrent, comparables Ă  des anges, rĂ©gies par une entitĂ© toute puissante qui s’apparentait au Dieu chrĂ©tien. Le premier Ăąge est celui des Etoiles : un Ăąge propre au cosmos, qui Ă©voque l’immensitĂ©, l’infini, mais aussi la splendeur, comme l’Ăąge d’or. Arwen signifie d’ailleurs « Etoile du soir ». L’Univers tout entier Ă©mane des chants divins, reprenant l’idĂ©e biblique que le mot est crĂ©ateur (ou le verbe suivant les traductions, car ce texte a Ă©tĂ© traduit d’aprĂšs le latin et le mot se dit verbum, mais ce terme peut aussi bien dĂ©signer le mot ou le verbe) du Prologue de l’Evangile selon Saint Jean[7] :

  1. Au commencement Ă©tait la Parole, et la Parole Ă©tait avec Dieu, et la Parole Ă©tait Dieu.
  2. Elle était au commencement avec Dieu.
  3. Toutes choses ont Ă©tĂ© faites par elle, et rien de ce qui a Ă©tĂ© fait n’a Ă©tĂ© fait sans elle.
  4. En elle était la vie, et la vie était la lumiÚre des hommes.
  5. La lumiĂšre luit dans les tĂ©nĂšbres, et les tĂ©nĂšbres ne l’ont point reçue.

La Bible, Nouveau Testament, Prologue de l’Evangile selon Saint Jean.

Ainsi, il créé d’emblĂ©e une mise en abyme, par la Parole divine, l’univers prend vie. ParallĂšlement, sous les mots et sous la plume de Tolkien, son monde naquit, tout comme les mythes qui Ă©taient chantĂ©s au cours des banquets dans l’AntiquitĂ©. Le monde devint lumiĂšre dans les tĂ©nĂšbres, aussi brillant qu’une Ă©toile dans l’immensitĂ© noire du ciel.

Les Années des Lampes et des Arbres : une inspiration nordique

Puis, vinrent les annĂ©es des lampes et des Arbres, inspirĂ©es par la mythologie nordique. Dans la mythologie de Tolkien, les arbres Telperion et Laurelin, rĂ©pandaient leur lumiĂšre sur le monde : l’un une lumiĂšre d’Or, l’autre une lumiĂšre d’Argent. Ce ne sont donc pas des Astres qui Ă©clairent le monde. Les arbres ont une grande importance dans Le Seigneur des Anneaux, puisque les Ents participent Ă  la guerre contre Sauron. Ils incarnent la beautĂ© d’une nature que l’on laisse dĂ©pĂ©rir. Les arbres permettent non seulement d’apporter la LumiĂšre sur le monde, aussi vitale que l’oxygĂšne qu’ils participent Ă  produire, mais aussi de dĂ©compter le temps. En botanique et parfois mĂȘme en archĂ©ologie, les cernes des arbres (anneaux de croissances) sont justement utilisĂ©es pour la dendrochronologie (science qui permet de dater les arbres) : ils sont des indicateurs prĂ©cieux du temps qui s’Ă©coule. Les arbres jouaient un rĂŽle de grande importance dans les cultures celtes et nordiques, notamment dans Le livre d’Edda[8]. Dans ce livre, nous est contĂ© une autre cosmogonie (crĂ©ation du monde).

Le mythe d’Yggdrasil dans le Seigneur des Anneaux

Yggdrasil (ou Yggdrasill), gigantesque frĂȘne dont les feuilles ne jaunissaient jamais, Ă©tait un arbre cosmique qui incarnait l’axe de l’univers autour duquel les neufs mondes mythiques prenaient place. Les racines d’Yggdrasil s’Ă©taient plantĂ©es dans trois sources d’eau : Hvergelmir, Urd, et Mimir. Mimir Ă©tait la source de toute sagesse, et se trouvait dans le Midgard, le royaume du milieu, le royaume des Hommes[8]. Le nom de la Terre du Milieu provient de ce mythe, car en Anglais, « Middle-earth » vient de la traduction du moyen anglais middel-erde, lui-mĂȘme issu du vieil anglais middangeard, qui faisait rĂ©fĂ©rence dans son contexte historique, Ă  la terre des hommes, par opposition au paradis et Ă  l’Enfer. Tolkien le concĂšde lui-mĂȘme dans l’une de ces lettres[9] : 

La Terre du Milieu n’est pas […] de ma propre invention. C’est une modernisation, ou une altĂ©ration […] d’un terme ancien dĂ©signant le monde habitĂ© par les Hommes, oikoumene : milieu parce qu’elle est vaguement figurĂ©e comme placĂ©e entre les Mers encerclantes et (dans l’imagination du Nord) entre la glace au nord et le feu au sud. V. anglais middan-geard, moyen a. midden-erd, middle-erd. De nombreux critiques semblent croire que la Terre du Milieu est une autre planĂšte

Le mythe des Ăąges et le mythe des races

Enfin, le mythe des Ăąges fait rĂ©fĂ©rence Ă  la fois au mythe de l’Ăąge d’or, mais aussi, au mythe des races, tel qu’il a Ă©tĂ© dĂ©fini par HĂ©siode. Cependant, chez Tolkien, l’on retrouve surtout des races directement issues des mythologies nordiques (GĂ©ants, Elfes ou Nains), bien que les hĂ©ros comme Aragorn aient largement Ă©tĂ© inspirĂ©s par des vaillants combattants de rĂ©cits Ă©piques (comme les rĂ©cits arthuriens ou les Ă©popĂ©es grecques).

Le Seigneur des Anneaux marque la fin d’un Ăąge et le dĂ©but d’un nouveau : les Immortels quittent l’univers pour laisser place aux Hommes. Si l’Ăąge d’or s’achĂšve chez les Grecs par la crĂ©ation de la femme, le quatriĂšme Ăąge des Hommes de la Terre du Milieu commence grĂące aux sacrifices de deux femmes : Arwen et Eowyn. Ce sont donc les femmes et les hommes qui sauvent le monde d’un ĂȘtre qui le menace de le dĂ©truire.

Sauron, l’incarnation de la dĂ©chĂ©ance des races 

Sauron, de la divinitĂ© Ă  la dĂ©cadence 

Le premier Ăąge

Sauron est un maia, divinitĂ© de second rang, apparue lors du premier Ăąge. Dans la mythologie de Tolkien, il existe plusieurs divinitĂ©s mais il n’y a qu’un seul dieu : Eru IlĂșvatar, le crĂ©ateur. Sauron pourrait incarner l’aspect dĂ©gĂ©nĂ©rescent des Ăąges. Dans les premiers temps, Sauron possĂ©dait tous les pouvoirs inhĂ©rents Ă  sa condition divine. Il pouvait prendre toutes les formes (comme Zeus dans Les MĂ©tamorphoses d’Ovide) et il Ă©tait beau et sĂ©duisant. Corrompu par Melkor Â« le Noir ennemi du Monde Â», il devint le gardien de sa forteresse. A la fin du premier Ăąge, il fut vaincu par LĂčthien, une elfe, et Huan, le chien lĂ©gendaire.

LĂčthien Ă©tait Ă©prise de Beren, lequel avait demandĂ© sa main Ă  son pĂšre, Thingol. Thingol accepta qu’il Ă©pousĂąt sa fille Ă  la condition que Beren lui rapportĂąt les Silmarils, les joyaux des arbres Telperion et Laurelin, les arbres de Valinor. L’un rĂ©pandait sa lumiĂšre d’or, et l’autre, ses lueurs d’argent sur le monde d’Arda. Il fut capturĂ© par Sauron et enfermĂ© Ă  Tol-in-Garhoth alors qu’il tentait de rapporter les joyaux. Apprenant sa mĂ©saventure, LĂčthien parvint jusqu’Ă  Minas Tirith malgrĂ© l’interdiction de son pĂšre. Elle rencontra en chemin le lĂ©gendaire chien Huan. Durant l’affrontement final, Huan et Sauron se mĂ©tamorphosĂšrent en loup, mais Huan Ă©tant un chien de lĂ©gendaire, il Ă©tait imbattable. Sauron s’enfuit en se transformant en vampire.

Le deuxiĂšme Ăąge

Au cours du DeuxiĂšme Âge, Sauron tenta de se repentir. Alors qu’il devait recevoir sa sentence, il s’enfuit et replongea dans le Mal, par crainte de la ColĂšre des autres dieux. Il s’installa au Mordor et y construisit sa forteresse. Sous une apparence sĂ©duisante, il convainquit les Elfes de forger les anneaux du pouvoir, afin de les dominer eux, ainsi que les nains et les Hommes. Il crĂ©a dans la Montagne du Destin son propre anneau, qui avait le pouvoir d’asservir tous les autres. Il rĂ©cupĂ©ra les anneaux qu’il avait fait forger par les Elfes, et les redistribua aux nains et aux hommes. Ces derniers, corrompus par son pouvoir, deviendraient des NazgĂ»ls.

Sauron s’autoproclama alors roi des Hommes. AgacĂ© par son hybris, les NĂșmenorĂ©ens, le peuple des Hommes, l’attaquĂšrent. Sauron se laissa prendre et, durant sa captivitĂ©, en usant de ruse et de fourberie, les persuada d’attaquer Valinor. Cependant, lorsque l’armĂ©e dĂ©barqua sur la plage, Eru IlĂșvatar, le dieu crĂ©ateur, crĂ©a un cataclysme qui engloutit l’üle de NumĂ©nor. Le corps de Sauron fut dĂ©truit, mais son Ăąme demeurait.

Sauron perdit ensuite une partie de ses habilitĂ©s, dont celle de se mĂ©tamorphoser et de sĂ©duire. Une fois ses forces retrouvĂ©es, Sauron attaqua le Gondor, mais il fut dĂ©fait par la DerniĂšre Alliance des Elfes et des Hommes. Isildur, fils du roi humain Elendil, l’anĂ©antit en lui coupant le doigt sur lequel Ă©tait enfilĂ© l’anneau.

Le troisiĂšme et le quatriĂšme Ăąge

Au TroisiĂšme Âge, Sauron Ă©tait incapable de retrouver son corps. Il se faisait appeler « le NĂ©cromancien ». Il harcelait les diffĂ©rents peuples en envoyant ses NazgĂ»ls. Cependant, Frodon, qui possĂšdait l’anneau, dont il avait hĂ©ritĂ© de son oncle Bilbon, lequel l’avait dĂ©robĂ© Ă  Gollum, parvint Ă  le dĂ©truire.

AprĂšs sa destruction, Sauron sombra, mais ne mourut pas. Il demeura sous la forme d’un esprit incapable de faire souffrir qui que ce soit. Au terme de cet Âge, les Elfes quittĂšrent la Terre du Milieu afin de la laisser aux Hommes. Ainsi, l’équivalent de l’ñge de fer commença-t-il sur la Terre du Milieu.

L’anneau, une nouvelle reprĂ©sentation de l’hybris ?

Cette histoire rappelle Ă  la fois l’ñge d’argent chez HĂ©siode, mais aussi, le mythe de l’Atlantide chez Platon. Sauron est Ă  travers son histoire, un exemple frappant d’hybris tel que l’envisageaient les Grecs, mais aussi, l’exemple mĂȘme d’un ĂȘtre corrompu par ses pĂȘchĂ©s tel que nous les dĂ©crivent les rĂ©cits bibliques. Il se laisse mĂȘme sĂ©duire par Melkor Â« le Noir ennemi du Monde Â», le Valar qui s’est dĂ©tournĂ© de la lumiĂšre pour prendre le pouvoir des TĂ©nĂšbres. Melkor n’est pas sans rappeler la figure de Lucifer, dont le nom signifie Â« porteur de lumiĂšre Â», qui est tombĂ© dans les abysses de l’Enfer pour s’ĂȘtre cru plus puissant que son pĂšre.

L’anneau : une mĂ©taphore de la tentation ?

Ce ne sont donc pas les Hommes qui sont responsables de la dĂ©chĂ©ance du monde, mais la capacitĂ© que les Hommes ont Ă  se laisser corrompre par le Mal, comme l’a Ă©tĂ© Sauron. L’anneau pourrait reprĂ©senter ce Mal, extĂ©rieur, qui renvoie chacun de nous Ă  son obscuritĂ©. Tout le monde est tentĂ© par l’anneau, mais celui qui le possĂšde, obtient le pouvoir en mĂȘme temps qu’il perd tout : ses amis, son identitĂ© et sa lumiĂšre. Ainsi, Gollum, un hobbit qui a longtemps dĂ©tenu l’anneau, n’est ni vivant, ni mort. Il n’est tout simplement plus lui-mĂȘme. Le Mal l’a tellement rongĂ© qu’il est devenu la partie la plus tĂ©nĂ©breuse de lui-mĂȘme, une deuxiĂšme face, Ă  la docteur Jekill et Mister Hyde. Seule la LumiĂšre du monde, incarnĂ©e par une communautĂ© d’hommes et de femmes qui portent en eux des valeurs chevaleresques, pourra mettre fin Ă  la domination de Sauron.

Par ailleurs, Tolkien ne souhaitait pas, comme il l’annonce dans sa prĂ©face, que son rĂ©cit soit interprĂ©tĂ© comme une allĂ©gorie de la premiĂšre et deuxiĂšme guerre Mondiale qu’il a vĂ©cues. Son mythe de l’ñge d’or n’a donc pas une portĂ©e politique, contrairement Ă  celui de Virgile, ou Platon.

Les Elfes et les Hommes :  des Enfants de l’Ăąge d’or et de l’Ăąge d’Argent

Sauron fut d’abord vaincu par une femme, LĂčthien. Arwen est une descendante de LĂčthien, comme elle, elle tombe amoureuse d’un mortel pour lequel elle sacrifie sa vie. LĂčthien est en effet la premiĂšre des Elfes Ă  mourir.

Dans l’adaptation de Peter Jackson, le sort d’Arwen est dĂ©voilĂ© : elle choisit de renoncer Ă  la vie Ă©ternelle pour vivre auprĂšs d’Aragorn. Ce n’est pas le cas dans les livres. L’histoire d’Arwen et Aragorn se trouve en appendice : Aragorn et elle vivent heureux plus de cent ans. Puis, Aragorn dĂ©cĂšde, et Arwen quitte ses proches et ses enfants. Leur mort marque l’avĂšnement de la race des Hommes, et Arwen comprend, lorsqu’Aragorn meurt, quel est le don des Hommes. Elle a « enfin pitiĂ© d’eux Â».

Les Elfes : des enfants de l’Ăąge d’or

Les Elfes sont immortels : seule une blessure profonde ou la mĂ©lancolie peuvent emporter leur Ăąme dans les cavernes de Mandos, oĂč ils attendront d’ĂȘtre rĂ©incarnĂ©s. D’autre part, les Elfes ne sont pas des Dieux, mais ils possĂšdent certaines caractĂ©ristiques divines : l’immortalitĂ© et la jeunesse Ă©ternelle. Ils sont aussi douĂ©s pour manier les arcs et les Ă©pĂ©es. Ce peuple demeure dans un « printemps Ă©ternel Â». Les Elfes symbolisent peut-ĂȘtre un idĂ©al de perfection humaine. Les Hommes sont nĂ©s aprĂšs eux, or, il pourrait y avoir deux hypothĂšses Ă  cela. Soit, les Elfes sont des ĂȘtres parfaits, soit les Hommes sont des ĂȘtres parfaits. Dans le premier cas, il s’agit de considĂ©rer les Elfes comme les aĂźnĂ©s, ceux qui sont meilleurs. Dans le deuxiĂšme cas, il s’agit de les considĂ©rer comme un brouillon avant la crĂ©ation du chef d’Ɠuvre.

Les Elfes sont donc des Enfants de l’Ăąge d’or : ils possĂšdent plusieurs caractĂ©ristiques propres Ă  ce mythe, tandis que les hommes sont davantage les fils de l’Ăąge d’argent (ils travaillent, sont parfois cupides, recherchent la Justice et la paix tout en faisant preuve de convoitise).

D’ailleurs, les Enfants d’Eru IlĂșvatar le crĂ©ateur, ou les premiers Hommes, sont une reprĂ©sentation mythique de nos origines, plus que politique. Chez HĂ©siode, les premiers Hommes naissent et vivent avec les dieux. Dans Le seigneur des Anneaux, les Elfes, puis leurs cadets, les Hommes, apparaissent en mĂȘme temps que les deux arbres Telperion et Laurelin, qui marquent le dĂ©but du dĂ©compte du temps.

La ComtĂ© : un paradis terrestre 

Le prologue du Seigneur des Anneaux, qui dĂ©crit les hobbits, occupe 28 pages. Les Hobbits sont prĂ©sentĂ©s, non pas comme des personnages, mais comme des personnes, avec une Histoire, des coutumes, une Terre. Ce n’est pas seulement pour instaurer le contexte que la description est si longue et minutieuse. C’est aussi pour donner plus de poids Ă  la destinĂ©e des personnages principaux (et parodier allĂ©grement les savants des UniversitĂ©s !).

Les hobbits : un peuple tranquille 

Ils vivent dans une nature idyllique et entretiennent une amitiĂ© intime avec la terre. La nature est prolifique autour d’eux, la ComtĂ© est verdoyante. Les hobbits ne sont pas des savants. Ils aiment bien manger, boire et fumer la pipe. Les hobbits ne sont pas bagarreurs. Pourtant, les hobbits ont connu dans leur Histoire la Peste noire et les guerres. La mort n’est pas omniprĂ©sente sur leur terre, mais des dĂ©sastres appartiennent nĂ©anmoins Ă  leur Histoire. Ces petits ĂȘtres, sans courage, ni force, qui vivent dans une sorte de paradis terrestre, ne sont pas des hĂ©ros. Pourtant, ils partent en guerre, et s’aventurent dans le Mordor, pays en tout point opposĂ© Ă  la ComtĂ© champĂȘtre, oĂč l’industrie est reine, et la nature assĂ©chĂ©e.

La Comté est le paradis terrestre, le Mordor un enfer.

La ComtĂ© : la mĂ©taphore d’un paradis perdu

Frodon, aidĂ© par Sam, a pour mission de porter l’Anneau dans la Montagne du Destin, oĂč il fut forgĂ©. Dans les moments qui prĂ©cĂšdent sa destruction, Sam se remĂ©more la ComtĂ©. Il Ă©prouve de la nostalgie. Pourtant, il a connu cette Ă©poque et cet endroit, alors que l’ñge d’or symbolise un temps rĂ©solu qui n’a jamais Ă©tĂ© vĂ©cu par la personne qui l’idĂ©alise. Ici, la ComtĂ© serait davantage le symbole d’un paradis perdu.

Finalement, dans Le Seigneur des Anneaux, ce ne sont pas les meilleurs ou les plus forts qui abolissent le mal, mais ceux qui ont du courage. Le Roi Sorcier D’Angmar, chef des NazgĂ»ls, ne peut ĂȘtre tuĂ© par aucun homme. En revanche, il pouvait ĂȘtre pourfendu par le « sexe faible ». Parce qu’il Ă©tait stupide, et surtout parce qu’il Ă©tait stupide d’ĂȘtre aussi machiste, il n’avait pas songĂ© un seul instant qu’une femme pourrait l’anĂ©antir.

La Comté : un pays utopique

La ComtĂ© est en fait un paysage tel qu’aurait pu le dĂ©crire les Ă©crivains de la Renaissance ou du XVIIĂšme siĂšcle. En soit, la ComtĂ©, telle que l’a imaginĂ©e Tolkien, s’inscrit dans une vaste tradition littĂ©raire, qui date de la Renaissance.

Un pays d’Arcadie

Au XVIĂšme siĂšcle, Thomas More, fidĂšle du roi Henri VIII Tudor – le cĂ©lĂšbre roi qui s’est mariĂ© six fois ! -, Ă©crivit l’Utopie[10], un rĂ©cit qui mettait en scĂšne une citĂ© idĂ©ale. L’Utopie vient du grec Â«Â Îżáœ-Ï„ÏŒÏ€ÎżÏ‚Â Â» (ou–topos), qui veut littĂ©ralement dire « en aucun lieu ». L’Utopie reprĂ©sentait, en rĂ©alitĂ©, un monde parfait, dans le but de critiquer l’imperfection des CitĂ©s d’alors, rĂ©gies d’une main de fer par Henri VIII Tudor. Cette Ɠuvre majeure remettrait au goĂ»t du jour les rĂ©cits prĂŽnant des paradis terrestres. Au XVIIĂšme siĂšcle, ceux-ci s’incarneraient dans un mouvement littĂ©raire : la Pastorale, et ses Ɠuvres les plus cĂ©lĂšbres comme l’AstrĂ©e d’HonorĂ© d’UrfĂ©, qui sont, par ailleurs, peu connues aujourd’hui. Ces rĂ©cits mettaient en scĂšne des bergers et des bergĂšres, ainsi que des personnages allĂ©goriques et mythologiques, dans un pays idyllique : le pays d’Arcadie[11]. 

L’Arcadie est une rĂ©gion grecque, oĂč serait, selon les lĂ©gendes, nĂ© Zeus. Il aurait Ă©tĂ© Ă©levĂ© par les nymphes sur le mont Ida, et se serait nourri du lait de la ChĂšvre AmaltĂ©e, qu’il aurait par la suite transformĂ©e en Ă©toiles (constellation du Capricorne). Le pays d’Arcadie est prĂ©sentĂ© comme un nouvel Ăąge d’or, un nouvel Éden. Les dĂ©cors Ă©taient champĂȘtres, vallonnĂ©s, des maisons de campagnes ouvraient sur des Ă©tendues fleuries et des jardins Ă©laborĂ©s, oĂč les habitants demeuraient heureux, vivant d’amour et d’eau fraĂźche. Comme dans la ComtĂ©, la biĂšre, les maisons dans des trous, et les chants en plus.

Une réalité idéalisée

Tolkien s’est trĂšs probablement inspirĂ© de ces rĂ©cits, mais tout autant de sa propre rĂ©alitĂ©. Les hobbits sont particuliĂšrement attachĂ©s Ă  connaĂźtre leur gĂ©nĂ©alogie et leurs ancĂȘtres, et les rumeurs circulent plus vite que les courriers de la poste. La ComtĂ© nous offre une vision idyllique et idĂ©alisĂ©e des campagnes anglaises du XXĂšme siĂšcle, qui offraient Ă  la fois la quiĂ©tude, et son lot de commĂ©rages. Les Hobbits exposent leurs armes comme des bibelots sur leur cheminĂ©e : ils ont Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s par les conflits politiques, et s’intĂ©ressent donc Ă  leurs conflits Ă©piques majeurs : leurs petites histoires entre voisins, jusqu’Ă  la bataille de Minas Tirith.

Dans la saga cinĂ©matographique, la ComtĂ© demeure telle qu’elle aprĂšs la bataille de Minas Tirith, ce qui n’est pas le cas dans la saga littĂ©raire, puisque la ComtĂ© est ravagĂ©e. Saruman y a engendrĂ© le chaos : les champs ont Ă©tĂ© dĂ©frichĂ©s, les arbres abattus et la rĂ©gion a Ă©tĂ© industrialisĂ©e. L’histoire du Seigneur des Anneaux est aussi une mĂ©taphore des mĂ©faits des industries modernes sur nos modes de vie. Les orques sont les produits de ces industries : des humains dĂ©shumanisĂ©s par leur travail et leurs conditions de vie, qui ne peuvent plus penser par eux-mĂȘmes, ni ressentir leur environnement. Ce sont des crĂ©atures serviles, alors que les hobbits sont des crĂ©ateurs heureux. Les Hobbits se retrouvent donc Ă  mener une derniĂšre bataille pour retrouver leur paradis perdu, et dĂ©faire dĂ©finitivement Saruman.

AprĂšs la bataille qui a consacrĂ© ces hĂ©ros, certains partent pour les Havres Gris, d’autres restent.

Les Havres Gris : une reprĂ©sentation du mythe des Ăźles fortunĂ©es 

Les Havres Gris sont, dans la traduction de Mithlond, un port elfique Ă  l’Ouest de la Terre du Milieu. Au-delĂ  de la mer Belegaer se trouvent les Murs de La Nuit et le continent Aman, aussi appelĂ© « Terres Immortelles ». Sur ce continent, habitent les Valars sur la Terre de Valinor. Des Elfes habitent Ă  Eldamar. Aucune description n’est pourtant faite de cette terre dans Le Seigneur des Anneaux. Dans le Silmarillion, le continent est dĂ©crit comme abhorrant la plus haute chaĂźne de montagnes. Au pied de ce versant se trouve Valinor. RĂšgnent le « Chaos des glaces Â» et le « pays des brumes Â», c’est le territoire d’Araman, au Nord. Au Sud, le territoire d’Avathar est une obscure rĂ©gion. A la fin du Seigneur des Anneaux, une barque conduit Gandalf, Elrond, Galadriel, Frodon et Bilbon sur les Terres Immortelles. Celles-ci sont en fait une rĂ©fĂ©rence aux Ăźles fortunĂ©es, et peut-ĂȘtre Ă  Avalon.

Les ßles fortunées : le paradis des Immortels

Avalon est l’Ăźle vers laquelle est emportĂ© le roi Arthur Ă  sa mort. Tolkien trouvait la lĂ©gende Arthurienne trop complexe. Pour cause, il n’existe pas moins de 39 livres au moyen-Ăąge, si ce n’est plus, qui relatent l’histoire du Roi Arthur et de ses chevaliers. Pourtant, l’auteur a Ă©crit un poĂšme inachevĂ©, The Fall of Arthur, qui raconte la chute du Roi. Tolkien connaissait donc le sort de celui-ci et la façon dont sa demi-sƓur, Morgane, l’emporte sur une barque vers l’üle d’Avalon, Ă  sa mort. « Avaler Â» en ancien français, signifie « descendre Â» : l’Ăźle d’Avalon est donc une image de la mort, de la descente de l’Ăąme.

Cette lĂ©gende est elle-mĂȘme inspirĂ©e par une conception hĂ©ritĂ©e de la mythologie celtique. Dans la Vita Merlini[12], l’üle d’Avalon est dĂ©crite ainsi :

L’üle des pommiers, appelĂ©e Ăźle FortunĂ©e, parce que ses campagnes pour ĂȘtre fertiles n’ont pas besoin d’ĂȘtre sillonnĂ©es par le soc du laboureur ; sans culture et tout naturellement, elle produit de fĂ©condes moissons, des raisins et des pommes sur ses arbres non taillĂ©s ; au lieu d’herbes son sol est couvert de toutes sortes de rĂ©coltes. On y vit plus de cent ans.

Les pommes dans la mythologie celte et dans le druidisme sont considĂ©rĂ©es comme des fruits magiques qui guĂ©rissent tout[14]. Dans Le Seigneur des Anneaux ou la lĂ©gende Arthurienne, les Ăźles fortunĂ©es sont donc Ă  la fois une image de la mort, et de l’ImmortalitĂ©, mais aussi une Ă©niĂšme reprĂ©sentation de l’Ăąge d’or.

Les Immortels

Dans Le Seigneur des Anneaux, il y a ceux qui partent pour les Havres Gris, devenant ainsi immortels, et ceux qui meurent.

Tous les personnages du Seigneur des Anneaux ne partent pas vers les Terres Immortelles. Seuls Gandalf le magicien, Elrond le semi-elfe, pĂšre d’Arwen, Galadriel, grand-mĂšre d’Arwen, Frodon le hobbit et Bilbon son oncle, s’en vont au troisiĂšme Âge. Sam le compagnon de Frodon, l’elfe Legolas et le nain Gimli les rejoindront au QuatriĂšme Ăąge.

Gandalf, Galadriel et Elrond sont des ĂȘtres surnaturels, qui ont le privilĂšge de partir dans les Terres Immortelles. Ils sont eux-mĂȘmes immortels. Quant Ă  Frodo, Sam, et Gimli, qui appartiennent au monde des mortels, un privilĂšge leur est accordĂ©. TraumatisĂ© par la guerre, Frodon dĂ©cide de partir pour les Havres Gris, Ă  la fin du rĂ©cit. Ses blessures n’ont jamais totalement cicatrisĂ©es, comment le pourraient-elles ?

Les Havres Gris, une mĂ©taphore de l’au-delĂ  ?

En acceptant de partir pour cette Ăźle fortunĂ©e, Frodon disparaĂźt, et devient par la mĂȘme, immortel. Sam le rejoint aprĂšs la mort de sa femme. Il est devenu maire de la ComtĂ©, et le serait durant plusieurs mandats. Comme Sam n’a pas instaurĂ© une rĂ©publique bananiĂšre ou une dictature, sa réélection extraordinaire marque son nouveau statut. Il est devenu un ĂȘtre lĂ©gendaire qui mĂ©rite sa place au panthĂ©on des immortels.

Les Immortels se retirent sur leurs Terres et l’ñge des Hommes commence, ou presque. En effet, Merry et Pippin qui ne partent pas sur les Terres immortelles seraient plutĂŽt dans un autre Ăąge : celui des hĂ©ros.

L’Ăąge des hĂ©ros dans le Seigneur des Anneaux 

Merry et Pippin sont les reprĂ©sentants de cet Ăąge. L’appendice apprend au lecteur que la destinĂ©e de ces compagnons est de mourir parmi les Rois, comme des hĂ©ros. Ils reprĂ©sentent cette race de guerriers qui ont cĂŽtoyĂ© les dieux, mais contrairement Ă  Ulysse et Agamemnon, ils ne sont pas belliqueux et orgueilleux.

C’est une nouvelle dĂ©finition de l’hĂ©roĂŻsme que Tolkien propose ici : un hĂ©roĂŻsme non pas basĂ© sur la grandeur de la force (comme Hercule ou Achille), l’habilitĂ© et la ruse (comme Ulysse), la puretĂ© du cƓur (comme l’ensemble des hĂ©ros de la table ronde).

L’hĂ©roĂŻsme de Tokien prend ses racines dans la noblesse du cƓur de ses hĂ©ros, qu’importe leur taille, ou leur endurance.

Les hĂ©ros de Tolkien sont imparfaits, soumis Ă  leur cupiditĂ© et Ă  leur convoitise (Boromir), ils sont parfois lĂąches (Merry) et peuvent se dĂ©courager (Sam). MalgrĂ© la pluralitĂ© de leur race, ils sont profondĂ©ment humains. C’est en acceptant d’affronter le mal qui les ceint Ă  l’intĂ©rieur, qu’ils font preuve de courage. Le cƓur et le courage viennent de la mĂȘme Ă©tymologie latine : cors, cordis.

Quant Ă  Aragorn et Arwen, Ă  leur façon, ils demeurent immortels, parce que leur Amour est lĂ©gendaire. Finalement, l’éternitĂ© n’est pas rĂ©servĂ©e qu’à ceux qui ne la choisissent pas, puisque leur histoire devient un mythe, et un mythe ne meurt pas. Il vit, renaĂźt et se transforme au fil des temps.

Conclusion

A travers cette histoire mythique, Tolkien abordait peut-ĂȘtre des questions plus profondes, comme celles de nos origines. Qui sommes-nous, d’oĂč venons-nous, oĂč allons-nous ? Les mythes n’apportent pas de rĂ©ponse Ă  ces questions, mais leur donnent un sens. C’était mĂȘme tout l’enjeu du projet de cet auteur, bien que celui-ci ne fut jamais achevĂ©. Nous ne pouvons que lui souhaiter longue vie et prospĂ©ritĂ© !


Sources scientifiques :

[1]HĂ©siode, La ThĂ©ogonie (traduction, introduction et notes d’Yves Gerhard), Éditions de L’Aire, Vevey, 2005.

[2]Ovide, MĂ©tamorphoses, trad. G. Lafaye, Les Belles Lettres, 1991.

[3]La Bible, La GenĂšse, Traduction de FrĂ©dic Boyer et Jean L’Hour, Folio, Gallimard, 2003, 201 p.

[4]BNF [en ligne], BNF et Efl Aquitaine, Expositions Figures du ciel, 1999 [consulté le 07 juillet 2018] disponible sur http://expositions.bnf.fr/ciel/arretsur/origines/sciences/creation/index8.htm

[5]HĂ©siode (trad. Pierre Waltz, prĂ©f. JĂ©rĂŽme VĂ©rain), Les Travaux et les Jours, Éditions Mille et Une Nuits, coll. Â« La petite collection Â» (1re ed 2006), 65 p.

[6]Platon, ƒuvres complĂštes, traduction LĂ©on Robin, 1940/1943 et Virgile, ƒuvres ComplĂštes, Ă©dition bilingue, traduction, prĂ©sentation et notes par Jeanne Dion, Philippe HeuzĂ©, Alain Michel. Éditions de la PlĂ©iade, 2015.

[7]La Bible, Nouveau Testament, traduction de Louis Segond, 1880, rĂ©visĂ©e en 1910.

[8]Snorri Sturluson, L’Edda: RĂ©cits de mythologie nordique, trad. François-Xavier Dillmann, L’aube des peuples, Gallimard, 21 fĂ©vrier 1991, 240 p.

[9]J.R.R. Tolkien, Christopher Tolkien et Humphrey Carpenter (trad. Delphine Martin et Vincent FerrĂ©), Lettres [« Letters of J.R.R. Tolkien Â»], Paris, Christian Bourgeois Ă©diteur, 2005, 711 p.

[10]Francis Collet, Histoire des idĂ©es de l’AntiquitĂ© Ă  nos jours PrĂ©cis de culture gĂ©nĂ©rale, Ellipses, 2008, 544 p.

[11]AndrĂ© Delaporte, Bergers d’Arcadie, le mythe de l’Âge d’Or dans la littĂ©rature française du XVIIIe siĂšcle, PardĂšs 1989.

[12]Vita Merlini (trad. Basil Clarke), Cardiff : University of Wales Press,

L’Univers de Tolkien :

J.R.R. Tolkien, The Fall of Arthur, HarperCollins Publishers Ltd, 23 mai 2013

J.R.R. Tolkien, La communautĂ© de l’Anneau, trad. Francis Ledoux, Pocket, 2006

J.R.R. Tolkien, Les deux tours, trad. Francis Ledoux, Pocket, 2006

J.R.R. Tolkien, Le retour du roi, trad. Francis Ledoux, Pocket, 2006

J.R.R. Tolkien, Le Silmarion, trad. Pierre Alien, Pocket, 2001

Wikis Ă  consulter :

Merci Ă©galement Ă  tous les wikis mythologiques et sites des fans sur l’Univers de Tolkien qui m’ont permise de bien rĂ©sumer les mythes, les synthĂ©tiser, et ne pas dire trop de bĂȘtises. 😉 Comme je n’ai pas pu vous rĂ©sumer avec entiĂšretĂ© l’ensemble des mythes, que ce soit les mythes classiques ou ceux de Tokien, je vous conseille de jeter un Ɠil aux sites suivants si vous voulez approfondir par vous-mĂȘme  :

  • http://www.tolkiendil.com (Un excellent site internet tenu par une association de Fans qui vous feront dĂ©couvrir l’Univers de Tolkien comme personne : site complet et intuitif, je vous le recommande)
  • http://fr.jrrtolkien.wikia.com/wiki/Accueil (Bon wiki sur l’univers de Tolkien, bien les articles soient inĂ©gaux)
  • https://mythologica.fr/  (Un de mes sites prĂ©fĂ©rĂ©s sur la mythologie : vous y trouverez des illustrations pertinentes)
  • Des vidĂ©os Ă  consulter absolument pour avoir un bon panorama de la mythologie grecque : Nota Bene et Linksthesun

Tsilla Aumigny

Rédigé par Tsilla Aumigny

Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.

Relu et rédigé par Justine Frugier

Manager, adoratrice de Loki, le meilleur Dieu du monde, n’a pas sa langue dans sa poche, un jour, elle voudrait devenir la meilleure rĂ©dactrice, se battre sans rĂ©pit, tout faire pour ĂȘtre vainqueur et gagner les dĂ©fis, parcourir la Terre entiĂšre, se battant avec espoir, dĂ©couvrir la pop culture et ses mystĂšres, le secret de ses pouvoirs.

A la rencontre de Chalusse - Revue de la Toile

Et relu par Margot Dupont

Relectrice SEO, Doubleuse officielle de Hel, dĂ©esse de la Mort, ImpĂ©ratrice de la galaxie en devenir, Autrice de fanfictions, Serpentard Ă  la vie Ă  la mort et adoratrice suprĂȘme de Drago Malefoy.

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Référence bibliographique

Tsilla. (2018). Quels mythes ont inspirĂ© le Seigneur des anneaux (Tolkien) ? [THÉORIE]. La Revue de la Toile. https://revuedelatoile.fr/mythes-seigneur-des-anneaux-mythologie-tolkien/

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