Dans cet article, on étudie l’arc de Stone Ocean et le personnage de Jolyne! Comme les arcs 1 et 4, le sixième arc de la série se déroule en huis-clos. Cette fois-ci, non pas dans un manoir ou dans une ville, mais dans l’environnement le plus répressif qui soit : la prison !

Comme celui de Golden Wind, l’arc de Stone Ocean se caractérise par des personnages très symboliques et de nombreuses références bibliques. Mais, en ce qui concerne ces références, c’est en fait l’exact inverse du précédent :

Dans Golden Wind, Giorno était assimilé à Jésus, et Diavolo, au diable. Mais c’est cette fois-ci l’ennemi (le prêtre Pucci) – et non l’héroïne – qui est symboliquement du côté de Dieu. De plus, la prison où se trouve Jolyne pourrait facilement représenter l’enfer, et le groupe de héros, un groupe de damnés.

Cette décision illustre le rejet définitif d’un manichéisme classique de la part de l’auteur. La division de l’arc en deux parties assez nettes (centrées respectivement sur le huis-clos dans la prison, puis sur le plan du prêtre pour accéder au paradis) symbolise donc toute une épopée de l’enfer au paradis, digne de la Divine Comédie de Dante…

Suivons Jolyne dans ce parcours… Etape 1 : l’Enfer !

Jolyne est l’héroïne que l’auteur a toujours voulu mettre en scène. A la fin de l’arc, elle est d’ailleurs renommée Irene en référence à Gorgeous Irene – l’une des premières séries d’Araki, interrompue au bout de deux chapitres car les lecteurs de l’époque ne voulaient pas d’un personnage féminin comme protagoniste de shônen manga. (Pour les détails de cette histoire, voir notre premier article sur Phantom Blood) Pour la première fois depuis cet échec, Araki propose à nouveau une héroïne, malgré les mises en garde de ses éditeurs.

Qui donc est Jolyne, la seule JoJo fille de la série ?

Description physique : Jolyne est blonde et porte une coiffure très compliquée, avec des macarons qui rappellent un peu les oreilles de Mickey, et une natte comme Giorno. D'après Frederico Anzalone, cela ressemble aux coiffures italiennes des peintures du Quattrocento. Elle porte du rouge à lèvre vert et est habillée de manière sexy, avec un tatouage en forme de papillon et un piercing en forme d'étoile, ce qui lui donne un peu l'air d'une racaille. Sa tenue représente une toile d'araignée, avec au milieu un papillon.
Source : JOJO’S BIZARRE ADVENTURE PART 6 STONE OCEAN © 1999 by LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés. Description : Voilà Jolyne. Selon Frederico Anzalone, sa coiffure est inspirée des peintures italiennes du Quattrocento, qui représentaient des dames nobles. Mais ses tatouages et son piercing lui donnent plutôt l’air d’une racaille ! (Surtout au Japon, où les tatouages sont associés à la mafia et les piercings sont interdits dans les lycées.) Toutefois, comme pour Joseph ou Jôtarô, ses airs de voyou cachent une personnalité bienveillante. Preuve qu’il ne faut pas toujours se fier aux apparences…

Emprisonnée pour un crime qu’elle n’a pas commis, Jolyne doit apprendre à survivre en prison, où elle est régulièrement la cible de tentatives d’assassinats. C’est le sujet de la première partie de l’arc.

Dans Stone Ocean, pour la première fois, le groupe des protagonistes est presque entièrement composé de femmes. Et c’est aussi l’un des arcs où les scènes de combats sont les plus violentes. L’auteur souhaite ainsi rejeter l’idée de délicatesse ou de fragilité associée aux femmes dans la plupart des mangas.

On peut ajouter que les personnages féminins dans les shônen sont habituellement associés à la romance. Ainsi, dans Naruto, les hommes ont des objectifs professionnels ou politiques (devenir Hokage, se venger de Konoha, etc.), tandis que les femmes n’ont que des objectifs romantiques (épouser le garçon qu’elles aiment, ou du moins le soutenir avec un dévouement aveugle). Dans Stone Ocean, c’est plutôt Anasui (le seul personnage masculin du groupe) qui reprend ce rôle caricatural. Son but est uniquement de servir Jolyne, même si, la plupart du temps, elle ne lui jette même pas un regard!

Avec ses cheveux longs et son maquillage, Anasui est un personnage assez androgyne. Il porte en outre une tenue ultra-sexy, comme on en donne parfois aux femmes dans les mangas pour plaire au public masculin.
Source : JOJO’S BIZARRE ADVENTURE PART 6 STONE OCEAN © 1999 by LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés.

Description : On peut ajouter qu’Anasui est habillé tout en rose, couleur romantique et considérée comme féminine. Notons qu’il n’est pas le premier homme du manga à porter du rose : c’était également le cas de Giorno sur l’une des couvertures de Golden Wind. Dans l’artbook JoJoveller, l’auteur explique que c’était un défi de représenter un héros de shônen habillé tout en rose. [1]

Il est clair que l’auteur cherche à déconstruire les codes qui séparent les genres. Sur le plan vestimentaire, il met aussi en scène des hommes qui portent du maquillage, du vernis à ongle ou des chaussure à talons, de la manière la plus naturelle qui soit. Pour les vêtements, il s’inspire indifféremment de mode masculine ou féminine.

Enfin, on peut noter que Jolyne n’hésite pas à parler de sexe de manière très décomplexée. Elle raconte devant tout le monde qu’elle se masturbe, et elle envie la vie sexuelle – apparemment intéressante – des escargots ! Au Japon où la retenue est de mise, surtout pour une jeune fille, son attitude serait probablement jugée très vulgaire ! Rien que sa façon de parler fort et de se faire constamment remarquer serait jugée déplacée.

Si ces répliques ont aussi une visée comique, il s’agit surtout d’une critique du conservatisme de la société japonaise et de la représentation habituelle des femmes dans les mangas. Cette héroïne n’aspire clairement qu’à une chose : être libre ! Peut-on voir la prison comme la métaphore d’une société trop fermée, qui impose aux femmes un rôle et une image auxquels elles doivent se conformer ? Ce serait une comparaison un peu extrême, mais intéressante à explorer. Toujours est-il que le thème de ce passage est le combat de Jolyne à la fois pour prouver qu’elle peut survivre (une héroïne dans un shônen est possible !) et pour sa liberté.

Jolyne, en train de donner un coup de poing, les cheveux en bataille. Sur cette image, elle prend vraiment une pose traditionnelle de héros de shônen.
Source : Artbook JoJoveller. © Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA. Tous droits réservés. Description : Encore Jolyne. De tous les JoJo, c’est aussi celle qui a la personnalité la plus combattive et déterminée. Elle est sexy, mais pas kawaii. [2] (Autre point qui s’éloigne de la représentation traditionnelle des femmes dans les shônen.)

Mais passons à la suite du parcours de Jolyne ! Etape 2 : le paradis…

La religion est l’un des thèmes majeurs de cet arc. Il est présent à travers le personnage du prêtre, ainsi que le thème de l’apocalypse.

Description physique : Pucci est noir, alors que son frère jumeau est blanc ! (Du coup, certains pensent qu'il n'est pas vraiment noir, mais plutôt basané, ce qui serait plus logique...) Toujours est-il que les personnages à la peau foncée sont habituellement rares dans les mangas, qui restent très ethnocentrés. Parmi les personnages principaux de cet arc, on trouve aussi Hermes, la meilleure amie de Jolyne, qui est noire ou latino. (Pour elle aussi, c'est difficile de savoir!)
Source : JOJO’S BIZARRE ADVENTURE PART 6 STONE OCEAN © 1999 by LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés.

Description : Cours de cathé par le père Pucci ! Examinons les différentes références religieuses dans la seconde partie de Stone Ocean

Référence n°1 :

Lorsqu’il apparaît pour la première fois à Pucci, Dio s’apparente à une apparition divine. Il se trouve dans une église, accomplit un miracle en soignant le pied malformé du prêtre, lui propose de le suivre, puis disparaît comme une vision. Son nom prend ainsi pour la première fois tout son sens.

Référence n°2 :

Le thème des frères ennemis (Weather Report et Pucci) semble à priori illustrer l’opposition bien / mal de la Bible. (Pucci est un prêtre et Weather Report porte sur son chapeau des cornes de démon.) Cependant, la morale de leur flash-back est que chacun d’eux cherchait à sa manière à protéger leur sœur Perla. Ainsi, aucun des deux frères n’avait raison, et leur affrontement dans un combat mortel paraît alors aussi insensé qu’inutile. L’auteur rompt ainsi définitivement avec le manichéisme des premiers arcs.

Notons au passage que la construction du flash-back de Pucci est tout-à-fait semblable à celle d’un drame baroque ou romantique. Tout y est : ironie tragique, acharnement du sort, succession de coïncidences malheureuses et de quiproquos, qui font que les personnages mènent à la mort la personne qu’ils cherchaient à sauver… L’idée que Perla se suicide parce qu’elle croit son petit ami mort est d’ailleurs une référence à Romeo et Juliette de Shakespeare, où Roméo se tue en croyant à la mort de Juliette et où Juliette, lorsqu’elle se réveille, se suicide à son tour. Perla est en outre un archétype de la victime innocente, la jeune fille à l’amour pur typique des drames d’Hugo. Comme Esméralda dans Notre-Dame de Paris, elle porte un nom qui évoque un joyau précieux, convoité et fragile.

A ce propos, la théâtralité de l’ensemble de l’œuvre est peut-être une piste intéressante à explorer. Comme l’a fait remarquer Frederico Anzalone (JoJo’s Bizarre Adventure. Le diamant inclassable du manga, 2019), le principe des poses rappelle les mises en scène de théâtre kabuki. On peut aussi noter que le premier arc de la série est divisé très nettement en trois actes, dans trois décors différents (le manoir, l’univers pseudo-médiéval et le navire). On y retrouve aussi des objets et des scènes typiques du théâtre (masque, poison, coup de poignard). La mise en scène est très dramatique, avec des répliques percutantes et de véritables « coups de théâtres », comme le moment où Dio met le masque et se transforme en vampire. Enfin, le système de la fausse fin heureuse rappelle certains drames comme Hernani, où l’on croit l’histoire résolue au quatrième acte, mais qui s’achève finalement en drame au cinquième.

Mais le flash-back de Pucci est aussi parsemé de motifs gothiques :

Cathédrale somptueuse avec cierges, crucifix et tombeau (t.15 pp.10-11), prêtre et vampire (p.14), cimetière (p.21), émeute et torches (p.43), arbre mort, pendu et falaise (pp.44-45).[3] Il constitue clairement la note gothique de cet arc. Frederico Anzalone (JoJo’s Bizarre Adventure. Le diamant inclassable du manga, 2019) explique que Dio est dans cet arc plus proche des vampires d’Anne Rice que de Dracula.[4] Il est présenté de manière moins manichéenne et l’accent est surtout mis sur son côté séducteur.

Bien que l’histoire se passe ici en Floride, les marécages visibles aux pages 37 et 38 peuvent en effet évoquer le climat de la nouvelle Orléans, cadre d’Interview with the Vampire (Entretien avec un vampire) [5]. L’histoire de Pucci peut aussi rappeler le personnage de Louis qui, désespéré après avoir involontairement causée la mort de son frère, trouve une nouvelle vie auprès d’un vampire. (Pour les autres références aux romans d’Anne Rice, voir les articles « Dio VS JoJo » et « Quelles sont les origines littéraires du voyage de Jôtarô? »)

Sur cette image inspirée d'une photographie de mode du magazine Vogue, Dio est habillé de manière moderne et très tape-à-l'œil (Un peu comme une rockstar, en effet.) Sa veste est décorée de fourrure, ses chaussures sont serties de diamants, et il porte des bijoux en or.
Source : Artbook JoJoveller © Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA. Tous droits réservés.

Description : Voilà DIO dans sa version la plus moderne. Il évoque désormais plutôt Lestat, le vampire rockstar, que le traditionnel comte Dracula! Son design a considérablement évolué au fil de la série, en même temps que l’image des vampires dans la littérature et le cinéma.

Enfin (troisième référence biblique dans l’histoire de Jolyne!), l’arc s’achève sur la fin de l’univers. Et le stand Made in Heaven a l’aspect d’un cavalier de l’apocalypse.

Précisons cependant que, si l’arc de Stone Ocean s’achève par la destruction du monde (en 2012, conformément au calendrier maya !), ce n’est pas pour autant la fin de l’histoire, puisqu’un nouveau monde émerge après l’ancien.

Ce phénomène est expliqué dans le manga de manière scientifique avec la théorie du « big-bounce ». (Théorie scientifique non-prouvée, selon laquelle l’histoire de l’univers serait une succession de destruction et de recréation, ponctuée par plusieurs big-bangs). Mais la conception cyclique du temps et le fait que l’on retrouve les mêmes personnages sous des identités différentes dans le nouveau monde rappellent aussi la théorie de la métempsychose (ou réincarnation), très présente dans l’imaginaire japonais car issue de la philosophie bouddhiste. Cette fin est donc un mélange intéressant entre le mythe chrétien de l’apocalypse et celui, bouddhiste, de la réincarnation.

A bientôt dans de prochains articles !

To be continued…

Photo de famille ! Tous les JoJo avec Jolyne devant. Jôsuke 4 qui se recoiffe, Johnny caché derrière Jolyne, et Jôsuke 8 dans le fond qui est perdu !
Source : JoJo Magazine WINTER 2022 © Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA. Tous droits réservés.

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Umeboshi : prune japonaise séchée et amer

Rédigé par Umeboshi

Rédactrice, Relectrice SEO, Community Manager, enfant prodige, passionnée d’univers gothiques, mangaphile, parle le japonais couramment, a rédigé une thèse de 80 pages sur JoJo’s Bizarre Adventure.


Notes

[1] ARAKI Hirohiko, JoJoveller, 2013, « DECODE JOJO’s Artwork », « DECODE 7 ».

[2] Le kawaii, ou l’esthétique « mignonne ». Très présente dans les mangas, en particulier chez les mascottes, les enfants ou en effet les personnages féminins. Dans ce dernier cas, elle est parfois critiquée car jugée infantilisante.

[3] ARAKI Hirohiko JoJo’s Bizarre Adventure. Stone Ocean (t.15), Tôkyô, Shûeisha, 1999. (Pour tous les numéros de pages donnés dans cet article.)

[4] « Celui-ci [Dio] perd beaucoup de sa bestialité, ici, comme s’il était totalement passé du côté romantico-décadent de la figure du vampire, plus proche des personnages de l’écrivaine Anne Rice (Entretien avec un vampire, 1976), dans l’esprit, que du vampire féroce de Stardust Crusaders. » Frederico Anzalone, JoJo’s Bizarre Adventure. Le diamant inclassable du manga, Toulouse, Third Editions, 2019, p.193.

[5] Interview With The Vampire d’Anne Rice est le roman qui, en 1975, renouvelle complètement le gothique et les histoires de vampires. Anne Rice est la première à présenter des vampires sympathiques et tourmentés, qui n’ont pas grand chose à voir avec les monstres de Stocker ou de Stephen King. (Ce dernier met en scène un vampire totalement différent dans ‘Salem’s Lot, publié la même année.) Et elle raconte l’histoire du point de vue des vampires plutôt que de celui des humains, se rapprochant donc plus de la fantasy du XXe siècle que du fantastique du XIXe ou de l’horreur. Elle invente aussi le personnage de l’enfant vampire (Claudia) et le concept de la famille vampire. Au Japon, ses romans inspirent de nombreux mangas gothiques, comme récemment Les Mémoires de Vanitas.

Bibliographie

Oeuvre étudiée

ARAKI Hirohiko JoJo’s Bizarre Adventure. Stone Ocean, Tôkyô, Shûeisha.

Ouvrage théorique

ANZALONE Frederico, JoJo’s Bizarre Adventure. Le diamant inclassable du manga, Toulouse, Third Editions, 2019.

ARAKI Hirohiko, JoJoveller, 2013. Artbook.

ARAKI Hirohiko, Manga in Theory and Practice. The craft of creating manga, San Francisco, VIZ Media, 2017 [Traduction anglaise de Nathan A. Collins].

Comments

6 réponses à “[ANALYSE] L’histoire de Jolyne : un parallèle du voyage de Dante ?”

  1. […] du manga qui possède le héros le plus joyeux. Cette idée se retrouve aussi avec le personnage de Jolyne dans le sixième arc. Même derrière les barreaux, l’héroïne est plus libérée que jamais, et […]

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