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Dans cet article spécial littérature et cinéma d’horreur, on se concentre sur le quatrième arc de JoJo’s Bizarre Adventure, Diamond is Unbreakable. [Diamond wa kudakenai] (1992-1995). Et plus particulièrement sur le personnage de Yoshikage Kira !

Tout d’abord, qu’est-ce que Diamond is unbreakable ?

Comme le premier et le sixième arc, Diamond is unbreakable se déroule en huis clos. Cette fois-ci non pas dans un manoir, mais dans la petite ville japonaise de Morioh. Cet arc met en scène des lycéens ordinaires dans une ville, en apparence, ordinaire…

Les personnages principaux (Jôsuke, Jôtarô, Yukako, Kôichi...) dans un décor aux couleurs flashy, avec un sol rose et un ciel jaune. Les vêtements des personnages aussi sont couleur rose-bonbon.
Source : JOJO’S BIZARRE ADVENTURE © 1986 by Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés. Description : Morioh est une petite ville toute rose, un peu comme la petite ville parfaite mise en scène par Tim Burton dans Edward aux mains d’argent (1990).

…Et qu’est-ce que le style de Stephen King ?

Les romans de Stephen King se caractérisent par un certain nombre d’éléments récurrents :

  • Un huis-clos dans un endroit hanté. Une petite ville, un hôtel, etc.
  • Des incidents étranges et la présence d’un monstre qui rôde.
  • Une narration décousue, avec beaucoup de personnages et de multiples points de vue. Plusieurs intrigues qui se rejoignent finalement.
  • Des descriptions très gores. Ou au contraire des scènes parfaitement triviales qui prennent soudain un aspect étrange ou inquiétant, produisant une sensation de malaise. C’est le principe de l’inquiétante étrangeté de Freud.
  • Des références à des œuvres plus classiques. (Sherlock Holmes, Dracula, Macbeth, Alice au Pays des Merveilles…)
  • Le héros est souvent un écrivain. C’est un alter-ego de l’auteur.
  • Les personnages sont des gens ordinaires. Le protagoniste de Dead Zone est par exemple nommé John Smith, le nom le plus courant du monde et qui équivaut à « Monsieur Tout-le-monde ». De manière générale, les personnages ont des noms très courts et assez courants : Rob, Bill, Ben, Will, Jim, Jack, Joe, Brett…
  • Egalement des personnages animaux. Par exemple le chien Cujo ou le chat Church. Dans Cujo, l’histoire est par moments racontée du point de vue du chien.
  • Souvent aussi des personnages enfants. C’est plus terrifiant si des enfants sont en danger ! Mais notons qu’ils ont finalement un rôle actif et parviennent parfois à résoudre seuls des situations où leurs parents échouent.
  • Des dysfonctionnements de la famille. Couples qui se disputent, parents toxiques, etc. Loin du modèle idéal de la famille américaine.
  • Une vision critique de la classe moyenne américaine, très matérialiste et conformiste. Enumération des objets à la mode qui traînent dans les maisons des personnages, des émissions de télévision, des publicités, etc.

Du coup, où sont les références à Stephen King dans Diamond is unbreakable ??

  • On trouve des références au roman Misery, avec le personnage de Yukako, la psychopathe amoureuse. Comme Annie Wilkes dans le roman, celle-ci capture un malheureux sur qui elle a jeté son dévolu (en l’occurrence Kôichi). Et elle le garde enfermé dans une maison à l’écart de la ville, où elle le terrorise. (Notons que dans le roman il s’agissait d’une fan hardcore qui enlevait son écrivain favori. Il aurait donc été plus logique – et bien plus amusant – qu’elle capture le célèbre mangaka Rôhan plutôt que le simple lycéen Kôichi !) Certains objecteront peut-être que Yukako est avant tout une « yandere » [1], personnage courant dans les mangas et sans rapport avec Stephen King. Mais ce serait un anachronisme, car cet archétype, et le terme « yandere » lui-même, n’apparaissent qu’en 2005, soit dix ans après Yukako.
  • L’histoire du chat Tama, qui revient à la vie sous forme de plante après avoir été enterré, est quant à elle une allusion à Pet Sematary [Simetierre]. Dans ce roman, un cimetière paranormal permet au chat Church, de revenir à la vie.
  • L’histoire des frères Nijimura, qui cachent dans une pièce leur père transformé en monstre, peut aussi rappeler celle de Rachel dans Simetierre. Rachel raconte que sa sœur Zelda, atteinte d’une maladie incurable, s’était peu à peu changée en un monstre que ses parents gardaient enfermé dans une pièce de la maison.
Comme dans une scène de film d'horeur, Yukako apparaît brusquement à la fenêtre de Kôichi !
Source : JOJO’S BIZARRE ADVENTURE © 1986 by Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés. Description : Voilà Yukako…

Mais l’influence de Stephen King dans cet arc est loin de se limiter à ces quelques références. On va vous le montrer ici !

Le climat de malaise : Morioh, la ville parfaite où Kira rôde…

Une rue déserte de Morioh (c'est un background de l'animé.) La route est verte, le ciel est jaune. Les maisons sont vertes et roses.
Source : © LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA, JOJO’s Animation DU Project. Tous droits réservés. Description : Encore Morioh, la petite ville toute rose. Quand les rue sont désertes, elle a vraiment l’air angoissante…

Comment construire un histoire dans le style de Stephen King ? Premier ingrédient : Les personnages !

Stephen King, le maître du roman d’horreur, met généralement l’accent sur l’atmosphère et sur les lieux, plutôt que sur les personnages. Ses protagonistes sont des gens ordinaires, qui se retrouvent confrontés à des évènements qui les dépassent. Dans Diamond is unbreakable, également, les protagonistes sont des lycéens japonais ordinaires’, auxquels peuvent facilement s’identifier les lecteurs du manga.

On retrouve aussi plusieurs types de personnages qui rappellent le style de Stephen King : le personnage de l’écrivain à travers le mangaka Rôhan, et l’enfant menacé mais débrouillard avec Hayato Kawajiri. Hayato est le fils de la famille où Kira s’infiltre. Il est le seul à s’apercevoir que son père a été remplacé par un inconnu et à tenter de l’arrêter. On trouve aussi des personnages animaux très importants, comme le chat Tama. Mais bien sûr aussi le chien Iggy dans Stardust Crusaders, qui sont des manieurs de stands.

Deuxième ingrédient : Le cadre !

Les lieux de Stephen King sont omniprésents comme le cimetière d’Indiens dans Pet Sematary [Simetierre] ; la petite ville sinistre de Jerusalem’s Lot dans ‘Salem’s Lot [Salem] ; l’hôtel Overlook dans The Shining [Shining, l’enfant lumière] ; la ville de Derry dans It [Ça]) sont souvent des endroits hantés. Le roman s’y déroule en huis-clos, créant ainsi une atmosphère particulièrement angoissante.

Araki avait déjà tenté dans Phantom Blood d’introduire une ville hantée inspirée de Salem’s Lot (la ville de Wind Knight’s Lot). Quelques scènes de la fin de l’arc étaient également directement inspirées de ce roman. Le prêtre ivre qui laisse tomber un objet. Ou encore les ouvriers qui transportent la caisse contenant le vampire et sont effrayés sans savoir pourquoi. Ces détails servaient visiblement à faire monter la tension et le suspense à l’approche du combat final.

Ici, la ville de Morioh – si elle n’est pas terrifiante – possède tout-de-même l’étrangeté des lieux de Stephen King. Petite ville en apparence paisible, elle cache en réalité bien des détails insolites et des secrets. Le rocher Angelo, le cap de Boing-Boing, le pylône électrique abandonné, le restaurant italien, le salon de beauté, ou encore une rue fantôme. On y trouve même des extraterrestres qui se baladent !

C'est un rocher à forme humaine, car il s'agit en réalité d'un humain qui a été transformé en pierre !
Source : JOJO’S BIZARRE ADVENTURE © 1986 by Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés. Détail pittoresque de la ville de Morioh : le rocher Angelo.

Frederico Anzalone écrit à ce propos : 

Araki reproduit des sensations proches des thrillers horrifiques du romancier, comme cette inquiétude latente – et fondée – qui traverse la ville fictive de Derry, dans le roman Ça (1986). 

Frederico Anzalone, JoJo’s Bizarre Adventure. Le diamant inclassable du manga, 2019, Third Editions, p.150.

Ces détails curieux cachés dans une ville en apparence banale participent bien sûr à la critique du conformisme, qui est le grand thème de cet arc.

Kira : une critique du conformisme

Au premier abord, on ne dirait pas que c'est un tueur en série. Il porte un costume sobre de salarié. Mais les motifs de sa cravate ressemblent à des têtes de mort.
Source : JOJO’S BIZARRE ADVENTURE © 1986 by Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés. Description : Kira qui a pris l’apparence de Kôsaku. Sa cravate est le seul détail excentrique de sa tenue.

Ingrédient n°3 : Le monstre qui rode !

Comme les villes de Stephen King, Morioh est hantée par un monstre : le tueur en série Yoshikage Kira. Plusieurs romans de Stephen King, comme Salem’s Lot ou Cujo mentionnent d’ailleurs des tueurs en séries qui hantaient déjà les lieux de l’histoire avant que d’autres menaces plus graves ne s’y installent…

Le nom « Kira » est bien sûr un jeu de mot sur la prononciation japonaise du mot anglais « killer » ([KIRAA]). Avec ses aspirations à une vie tranquille et son costume sobre de salarié, Kira est une personnification du conformisme et un pur produit de la société sclérosé.

Le spécialiste de l’étude des mangas Julien Bouvard explique dans sa thèse que le personnage du salaryman se popularise dans les mangas à partir des années 80. Il constitue habituellement un symbole de normalisation sociale. Le couple salaryman / femme au foyer étant le modèle classique de la famille japonaise à cette époque. Avec le personnage de Kira, Araki détourne les codes associés à ce personnage pour en faire un tueur en série, inspiré du tristement célèbre Ted Bundy.

Comme le note également Frederico Anzalone, l’attention que Kira accorde à ne pas se démarquer en évitant d’être premier à des compétitions représente l’anti-individualisme et le conformisme de la société japonaise, où le groupe doit primer sur l’individu. Kira incarne donc tous les défauts actuels de la société.

Ingrédient n°4 : L’atmosphère !

Frederico Anzalone mentionne dans son ouvrage l’atmosphère de fin de siècle, l’ambiance étouffante et les effets de l’explosion de la bulle économique qui imprègnent la ville de Morioh. La routine et la sclérose sociale sont symbolisées par l’éternelle radio, qui réveille les habitants tous les matins en parlant pour ne rien dire. Ou encore par l’idée de la journée qui recommence en boucle à la fin du manga.

Les scènes tranquilles de vie quotidiennes contrastent d’ailleurs avec l’enchaînement de combats épique de l’arc précédent. Et, comme dans le manoir du premier arc, la communication est brouillée dans cette ville. Ainsi, dans la famille où Kira s’infiltre, le couple se parlait si peu que la jeune femme, Shinobu Kawajiri, est incapable de reconnaître son mari !

On peut ajouter à cela une critique de la société de consommation, avec le salon de beauté Cinderella qui vend du rêve. Ou encore le passage où Joseph, qui veut acheter de quoi s’occuper d’un bébé mais qui n’y connaît rien, ne sait quelle marque choisir et finit par acheter tout le magasin.

Enfin, comme dans le premier arc, cette société est gouvernée par l’argent. Jôsuke et les autres lycéens ne manquent jamais une occasion de se faire de l’argent de poche. Et ils voient dans leurs stands un moyen utile de monter des arnaques, plutôt qu’une arme de combat !

L’atmosphère angoissante et claustrophobique issue de Stephen King est utilisée ici pour refléter le malaise de la société japonaise contemporaine. Comme Stephen King, Araki met en scène des dysfonctionnements de la famille et une société conformiste. Les stands changent parfois des objets tout-à-fait ordinaires en armes de combats : c’est une autre application de l’inquiétante étrangeté : le sentiment dérangeant que quelque chose devrait être normal mais ne l’est pas.

Du coup : Kira VS Dio ! Qui est le meilleur antagoniste ??

Comme Dio dans le premier arc, Kira est un ennemi infiltré au sein même de la ville et qui mine la société de l’intérieur. Mais il est en fait tout le contraire de Dio, qui incarnait plutôt la révolte et l’individualisme extrême en réaction à une société trop conformiste. (Voir article sur Dio) Ces deux antagonistes, probablement les deux plus célèbres du manga, représentent donc les deux écueils d’une société trop normée.

Ici, le climat inquiétant provient aussi du fait que l’on ignore au début qui est l’ennemi et où il se terre. On sait simplement qu’il est quelque part dans la ville. Caché parmi les citoyens ordinaires, il pourrait être n’importe qui…

Notons enfin que, si Araki insère autant de références à Stephen King, c’est qu’il aspire visiblement à être le Stephen King ou le Tarantino du manga : à la fois très populaire et reconnu artistiquement. Comme Stephen King en littérature et Quentin Tarantino dans le cinéma, il cherche à se démarquer par un style décalé, ironique et très reconnaissable. On peut d’ailleurs aussi relever dans son œuvre de multiples références aux films de Tarantino. Une référence à la scène de la montre du film Pulp Fiction dans Steel Ball Run ; ou encore aux surnoms que se donnent les gangsters de Reservoir Dogs dans The JoJolands.

Morioh avec des pompiers qui s'affairent autour d'une maison en feu. Cette fois-ci, le ciel est jaune et les arbres sont violets. Sur un immeuble, il y a une pub pour Pepsi.
Source : JOJO’S BIZARRE ADVENTURE © 1986 by Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés. Description : Toujours Morioh…

3 romans à lire pour Halloween (sélection spéciale Stephen King !) :

  • Misery (L’écrivain VS sa plus grande fan !) : Inspiré de l’histoire de Conan Doyle, qui veut se débarrasser de son héros en le tuant et se retrouve harcelé de toutes parts par ses fans. Une réflexion sur le métier d’écrivain à l’heure de la société de consommation et du divertissement à tout prix.
  • Salem (Une petite ville glauque assiégée par un vampire…) : Enfin un roman qui met en scène un vrai vampire méchant, comme dans Dracula ! A l’inverse de la fantasy moderne qui tend à adoucir la figure du vampire, Stephen King reprend véritablement le côté monstrueux de la créature, plutôt que son aspect séduisant.
  • Simetierre (Le chat-zombie !) : A partir de l’incident banal qu’est la mort d’un animal de compagnie, Stephen King développe toute une réflexion sur la mort à travers ce roman. Ici, l’atmosphère angoissante s’appuie aussi sur des rêves inquiétants et des présages.

A bientôt dans de prochains articles !

To be continued…

Kira tout seul au milieu des stands qui dansent.
Source : JOJO’S A GOGO © Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés.

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Umeboshi : prune japonaise séchée et amer

Rédigé par Umeboshi

Rédactrice, Relectrice SEO, Community Manager, enfant prodige, passionnée d’univers gothiques, mangaphile, parle le japonais couramment, a rédigé une thèse de 80 pages sur JoJo’s Bizarre Adventure.


Note

[1] Yandere : Contraction de « yanderu » (« être malade ») et « dere-dere » (« amoureux »). Ce terme apparaît en 2005 avec le jeu vidéo School Days et désigne, également dans les mangas et anime, une psychopathe qui persécute le garçon qu’elle aime, et va jusqu’à tuer par jalousie et par amour.

Bibliographie

Œuvre étudiée

ARAKI Hirohiko, JoJo’s Bizarre Adventure. Diamond wa kudakenai. Tôkyô, Shûeisha.

Ouvrages théoriques sur les mangas

ANZALONE Frederico, JoJo’s Bizarre Adventure. Le diamant inclassable du manga, Toulouse, Third Editions, 2019.

ARAKI Hirohiko, Manga in Theory and Practice. The craft of creating manga, San Francisco, VIZ Media, 2017 [Traduction anglaise de Nathan A. Collins].

Thèse

BOUVARD Julien, Manga politique, politique du manga. Histoire des relations entre un medium populaire et le pouvoir dans le Japon contemporain des années 1960 à nos jours. Sous la direction de Jean-Pierre Giraud, Université Lyon III Jean Moulin, décembre 2010.

Comments

6 réponses à “[ANALYSE] Comment Yoshikage Kira fait référence aux romans de Stephen King ?”

  1. […] Diamond is unbreakable. L’auteur réintroduit donc les références au cinéma d’horreur et à Stephen King. Notamment dans le passage où le héros s’introduit dans l’appartement piégé de Kira. Et […]

  2. […] même point : le manoir des Joestar. Il s’agit d’une narration convergente, « à la Stephen King », qui consiste à introduire divers éléments en apparence sans lien, pour les réunir tous […]

  3. […] d’une nouvelle de Daphné Du Maurier, il préfigure aussi les histoires angoissantes de Stephen King […]

  4. […] caractère inéluctable du destin dans le quatrième arc. (Même si l’on recommence cent fois l’histoire pour le changer, il finit toujours par […]

  5. […] de Wind Knight’s Lot est une référence à ‘Salem’s Lot [Salem], le roman gothique de Stephen King publié en 1975, où une petite ville reculée des Etats-Unis est réduite à l’état de ville […]

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