On a beaucoup parlĂ© dans des articles prĂ©cĂ©dents du personnage de Jolyne et du challenge que c’Ă©tait d’introduire une hĂ©roĂŻne dans un shĂ´nen manga : En effet, la plupart des shĂ´nen manga (littĂ©ralement « mangas pour jeunes garçons ») restent aujourd’hui encore très Ă la traĂ®ne sur la question du fĂ©minisme… La sĂ©rie JoJo’s Bizarre Adventure de Hirohiko Araki est l’un des rares shĂ´nen manga Ă avoir mis en scène une hĂ©roĂŻne. Et encore, il a fallu attendre pour cela la sixième partie du manga !
Cet article est donc consacrĂ© Ă l’Ă©tude des enjeux du fĂ©minisme dans les shĂ´nen. Cette fois encore, en prenant pour exemple les personnages de JoJo’s Bizarre Adventure.
On a parlĂ© prĂ©cĂ©demment de l’Ă©volution positive des personnages fĂ©minins dans l’Ĺ“uvre d’Araki depuis Gorgeous Irene jusqu’Ă Jolyne, en passant par Lisa-Lisa et Trish Una… Eh bien, Ă prĂ©sent, je vais vous parler d’un autre personnage de la sĂ©rie. Qui, contrairement Ă Jolyne, possède encore des dĂ©fauts assez communs chez les personnages fĂ©minins de shĂ´nen manga. On va parler de Lucy Steel, qui apparaĂ®t dans Steel Ball Run. C’est Ă dire juste après l’arc de Stone Ocean, qui est celui de Jolyne.
Le personnage de Jolyne : un sommet indépassable ?
Ă€ ce stade du manga (c’est-Ă -dire sans compter encore la partie 9, The JoJolands, qui est en cours) Jolyne est clairement le personnage fĂ©minin le plus rĂ©ussi de la sĂ©rie. Ceux qui lui succèdent, Lucy et Yasuho semblent revenir vers des seconds rĂ´les beaucoup plus traditionnels.

Lucy Steel : Une revalorisation des rôles féminins traditionnels ?
Lucy Steel n’est pas un nouveau personnage. C’est l’Ă©quivalent d’Erina Pendleton, qui n’apparaissait que brièvement dans les deux premiers arcs. Contrairement Ă Jolyne, ce n’est pas une hĂ©roĂŻne. Elle ne sait pas se battre et reprend un peu trop souvent le rĂ´le traditionnel de la jeune fille en danger… Sa prĂ©sence a donc de quoi perturber le public : quel peut ĂŞtre l’intĂ©rĂŞt ou l’enjeu d’un tel personnage ? C’est ce que je me propose d’analyser dans cet article !

Pourquoi donc un tel retour en arrière ?
Araki semble vouloir revaloriser ce type de personnage en montrant qu’elle peut se battre avec ses propres armes, qui sont des armes pacifiques. Dans le contexte très manichĂ©en de la partie 7, Lucy Steel reprĂ©sente une sorte de dĂ©esse du Bien, seule capable de vaincre les forces du mal. Un peu Ă l’instar de la dĂ©esse AthĂ©na dans Saint Seiya (Les Chevaliers du Zodiaque) de Masami Kurumada.
Son prĂ©nom signifie « lumière ». Dans le système de rĂ©fĂ©rences bibliques propre Ă la partie 7, on la compare d’ailleurs Ă la Vierge Marie. Comme dans le film Lucy de Luc Besson (qui n’Ă©tait pas sorti Ă l’Ă©poque du manga), elle porte aussi le prĂ©nom de la plus ancienne femme connue. Ce qui Ă©voque donc un second personnage biblique : Eve.
Toutefois, cet idĂ©al fĂ©minin de la dĂ©esse ou de l’ange est une vĂ©ritable rupture avec le personnage de Jolyne. Qui Ă©tait une femme rĂ©elle, avec des dĂ©fauts et des qualitĂ©s. Et donc un personnage beaucoup plus attachant et proche du public !
La diversitĂ© des rĂ´les fĂ©minins est bien sĂ»r importante. NĂ©anmoins, on ne peut s’empĂŞcher de trouver le personnage de Lucy un peu arriĂ©rĂ© par rapport Ă Jolyne, ou mĂŞme Lisa-Lisa et Trish. Je sais bien que la partie 7 se dĂ©roule au XIXème siècle, mais quand mĂŞme…
Pour mieux comprendre le personnage de Lucy Steel, il faut cependant repartir de plus loin…
Penchons-nous sur les rĂ©fĂ©rences littĂ©raires dans Steel Ball Run. Et sur l’Ă©volution du personnage, depuis son prototype, Erina Pendleton :
(Attention, cette démonstration pourrait contenir de nombreux spoilers pour ceux d’entre vous qui n’auraient pas encore lu Steel Ball Run !)
On sait que l’arc de Phantom Blood est basĂ© sur deux romans principaux : Dracula de Bram Stocker et A l’est d’Eden de John Steinbeck… Deux romans qui mettent chacun en scène un trio de personnages composĂ© de deux hommes et une femme : Jonathan Harker – Mina – Dracula et Adam – Cathy/Kate – Charles. Et on retrouve un trio similaire dans le manga : Jonathan Joestar – Erina – Dio.

Or, Mina et Cathy ont un point commun. Au dĂ©but du roman, elles sont toutes deux relayĂ©es Ă un rĂ´le totalement inintĂ©ressant : celui d’Ă©pouse du hĂ©ros. Et elles s’Ă©mancipent toutes deux de ce rĂ´le avant la fin. Mina Ă©clipse complètement son mari en tant qu’hĂ©roĂŻne, puisqu’elle comprend seule l’itinĂ©raire du vampire, ce qui permettra de l’Ă©liminer. Quant Ă Cathy, elle trahit son mari et change alors de nom pour devenir Kate, la grande mĂ©chante de l’histoire ! Et elle sera pour le hĂ©ros Adam, un adversaire bien plus terrible que son frère Charles.
Ainsi, dans les deux cas, le personnage féminin se révélait finalement être le plus intéressant des trois. Et devait même finir par éclipser les deux autres.
…Ce qui n’est pas du tout le cas dans JoJo, oĂą Erina a si peu de rĂ´le que ce prĂ©tendu trio de personnages principaux ressemble ici plutĂ´t Ă un duo.
Erina est pourtant bien prĂ©sentĂ©e au dĂ©but comme la petite amie du hĂ©ros relĂ©guĂ©e au second plan. De plus, comme Mina et Cathy, elle est Ă un moment l’objet d’une dispute entre les deux autres personnages. Mais prĂ©cisons que dans les trois cas, c’est plutĂ´t en tant que « propriĂ©tĂ© Ă voler », qu’en tant que « femme fatale pour qui tout le monde se bat ». Elle n’a, Ă ce stade, pas mĂŞme assez d’importance pour ĂŞtre l’origine principale de ce conflit.
…Cependant, dans le cas d’Erina, on attend en vain ce moment où elle se rebellerait enfin contre ce rôle et commencerait à prendre les choses en mains!
Ă€ la fin de Phantom Blood, il y a bien un moment oĂą elle dĂ©sobĂ©it Ă son mari, en le suivant sur les lieux du combat au lieu de rester cachĂ©e… Mais, au final, elle se rĂ©vèle juste ĂŞtre un Ă©norme boulet, puisqu’elle ne sert Ă rien, Ă part le dĂ©concentrer !
Ce qu’il aurait fallu, pour suivre l’exemple donnĂ© par Mina dans Dracula, c’Ă©tait que l’idĂ©e d’exploser le navire pour vaincre Dio vienne d’elle. La morale aurait alors Ă©tĂ© que Jonathan avait tort de la tenir Ă l’Ă©cart des combats car, mĂŞme si elle ne sait pas se battre, elle est plus efficace que lui au final. Et Erina serait mĂŞme devenue le personnage clivant, qui n’a rien fait de tout le manga, mais qui vient pour tout faire exploser Ă la fin !
…Mais cela ne s’est jamais produit.
Ajoutons que les descendants de ce couple – qui est, rappelons-le, le couple fondateur de toute la lignĂ©e – seront toujours dĂ©signĂ©s comme « les descendants de Jonathan ». Jamais comme « les descendants d’Erina ». Ce sont « les hĂ©ritiers des Joestar ». Jamais « le fruit de l’alliance des familles Joestar et Pendleton ». Pour un manga qui est censĂ© ĂŞtre une histoire de famille, je trouve qu’il insiste bien peu sur ce qu’est normalement l’origine d’une famille : la rencontre, la relation passionnĂ©e, l’alliance et la contribution Ă©gale de deux personnes… Ici, Erina ne sert visiblement qu’Ă donner une descendance Ă son mari !
Passons Ă Lucy Steel, l’Ă©quivalent d’Erina dans la partie 7, qui lui donne en quelque sorte une seconde chance :
Si j’avais dĂ» rĂ©interprĂ©ter Erina Ă l’Ă©poque de Steel Ball Run, j’en aurais fait soit une grande mĂ©chante comme Cathy, soit une survival girl, intelligente comme Mina !
C’est simple, il n’y avait que deux solutions :
Scénario n°1 : « Cathy »
Erina / Lucy est une hypocrite que notre naïf héros voit comme un pauvre petit ange à protéger… alors que c’est en fait un véritable démon ! D’abord présentée comme une fille sage et naïve, elle abandonne brusquement ce rôle au milieu de l’histoire, pour devenir l’antagoniste principale. A la place, donc, de DIO.
Scénario n°2 : « Mina »
Erina / Lucy est (cette fois-ci pour de vrai !) une gentille Ă©pouse dĂ©vouĂ©e Ă son mari. …Mais, lorsque celui-ci se rĂ©vèle incapable de la protĂ©ger, elle comprend que c’est Ă elle d’agir. Elle trouve alors seule le moyen d’Ă©liminer son ennemi. Et devient alors, Ă la place de son mari, la vĂ©ritable hĂ©roĂŻne de l’histoire.
…Dans Steel Ball Run, Araki a visiblement choisi l’option « Mina » :

Comme Mina, Lucy apparaĂ®t d’abord en retrait, toujours derrière son mari. Qui est cette fois Steven Steel, le promoteur de la grande course de chevaux qui est le sujet de l’arc. Et comme Mina, elle se rĂ©vèle rapidement plus efficace que lui. Steel Ă©tant depuis le dĂ©but assez pathĂ©tique. Ă€ la fin de l’arc, c’est Ă©galement elle qui parvient Ă vaincre DIO grâce Ă une ruse. On retrouve donc bien le rĂ´le de Mina dans Dracula.
Lucy se montre donc beaucoup plus intelligente et dĂ©brouillarde que son prototype Erina (en mĂŞme temps, c’Ă©tait difficile de faire pire…).
MĂŞme la manière de parler d’Erina Ă©tait un scandale ! Les lecteurs et spectateurs français ne s’en rendent gĂ©nĂ©ralement pas compte car ce n’est Ă©videmment jamais gardĂ© dans la traduction… Mais, en japonais, Erina se met Ă vouvoyer Jonathan Ă partir du moment oĂą ils sont mariĂ©s. (C’est-Ă -dire qu’elle met les verbes Ă la forme polie quand elle lui parle.) Tandis que lui continue Ă la tutoyer. (Il met les verbes Ă la forme neutre.) Car c’est ainsi que communiquent traditionnellement les couples japonais. Ce dĂ©tail aussi a heureusement Ă©tĂ© corrigĂ© chez Lucy Steel, qui s’adresse Ă son mari en le tutoyant.
En revanche, ce qui ne va toujours pas chez Lucy :
C’est que les qualitĂ©s que l’auteur met constamment en avant chez elle restent sa gentillesse, son innocence, son dĂ©vouement envers son mari, sa pureté… Bref, des caractĂ©ristiques qui la rapproche finalement d’un idĂ©al fĂ©minin plus que traditionnel. Et paradoxalement, vu ce rĂ´le d’oie blanche, elle est aussi très sexualisĂ©e dans les dessins. Beaucoup trop, d’ailleurs, pour une fille de quatorze ans…
C’est vrai que, dans le roman Dracula aussi, on nous prĂ©sente parfois Mina comme un ĂŞtre de lumière, dont la conduite exemplaire insuffle du courage Ă toute l’Ă©quipe des hĂ©ros…
Donc je comprends d’oĂą vient le cĂ´tĂ© « petit ange » du personnage de Lucy. Mais c’est un roman qui date du XIXe siècle. Les rĂ©interprĂ©tations modernes choisissent donc gĂ©nĂ©ralement de nuancer ce trait, plutĂ´t que de l’exagĂ©rer ! Par exemple, dans la version de Coppola en 1992, qui est Ă mon avis l’une des meilleures, Mina n’est pas si innocente. Puisqu’elle est clairement attirĂ©e par le vampire et mĂŞme prĂŞte Ă tromper son mari !
Si elle Ă©tait sans cesse prĂ©sentĂ©e comme une Ă©pouse parfaite, le public moderne aurait sans doute plus de mal Ă comprendre le fĂ©minisme du livre. Rejoindre le camp des vampires Ă©tait, dĂ©jĂ dans le roman, un symbole d’Ă©mancipation pour les femmes. Qui, dans la sociĂ©tĂ© victorienne, n’avaient d’autre rĂ´le que celui d’Ă©pouses condamnĂ©es Ă vivre dans l’ombre de leurs maris.
Disons que Lucy Steel avait du potentiel. Mais qu’en l’occurrence, cette idĂ©e a Ă©tĂ© exploitĂ©e de manière assez maladroite. Pour moi, tout l’enjeu du personnage de Lucy Ă©tait d’Ă©viter qu’elle ressemble (comme notre chère Erina) soit Ă une victime, soit Ă un clichĂ© de la femme soumise Ă son mari. Et, mĂŞme s’il y a progrès, cet objectif n’est pas totalement atteint.
Peut-ĂŞtre aurait-ce Ă©tĂ© plus simple d’opter pour la solution radicale, c’est-Ă -dire le scĂ©nario « Cathy » ? Il aurait alors fallu que Lucy soit introduite comme la « petite amie parfaite » de Johnny. Qui est l’Ă©quivalent de Jonathan dans cet arc. Puis qu’elle le trahisse brutalement Ă la moitiĂ© de l’histoire.
Cela aurait au moins l’avantage de la faire paraĂ®tre imprĂ©visible et donc surprenante. Dangereuse et donc puissante… Mais il y avait en rĂ©alitĂ© peu de chances que le scĂ©nario prenne cette direction car l’auteur a dit ne pas aimer Ă©crire des histoires de trahisons.
Au final, le seul acte de rĂ©bellion qu’aura jamais accompli Erina se trouve probablement dans le roman Over Heaven, de Nisio Isin [1]…

Over Heaven :
Roman dans lequel Erina trahit Jonathan en sauvant Dio juste avant l’explosion du navire, Ă la fin de Phantom Blood. …Ce qui explique, au passage, pourquoi Dio est encore lĂ dans Stardust Crusaders ! …Erina serait donc responsable de tous les problèmes futurs dans cette sĂ©rie ! VoilĂ , tout est sa faute !
…Bien qu’un peu absurde d’un point de vue scĂ©naristique, il faut reconnaĂ®tre Ă cette fin deux qualitĂ©s. D’abord celle d’ĂŞtre un Ă©norme plot twist, et celle de donner enfin un vrai rĂ´le Ă ce personnage ! (MĂŞme si lĂ , je crois qu’on part plutĂ´t sur un rĂ´le de type « Cathy » que « Mina »…)
Sincèrement, je ne vous conseille pas Over Heaven car c’est une assez mauvaise fanfiction…. Ce roman partait pourtant d’une intention louable : réécrire l’arc de Phantom Blood du point de vue de Dio, et en accordant plus d’importance Ă Erina. Dans l’esprit de Dracula, le scĂ©nariste Nisio Isin considère qu’Erina est la seule Ă impressionner Dio, qu’elle fascine et terrifie par sa bonté… Jusque-lĂ , pourquoi pas ?
Mais, lĂ encore, on se heurte au mĂŞme Ă©cueil que dans Steel Ball Run. Puisque qu’elle est constamment prĂ©sentĂ©e comme un petit ange dont le seul trait de caractère est apparemment une gentillesse inconditionnelle, le personnage d’Erina n’est toujours pas dĂ©veloppĂ© !
L’alliance Erina-Dio Ă la fin du roman aurait pourtant pu ĂŞtre intĂ©ressante, si on avait effectivement prĂ©sentĂ© cela comme une trahison. Par exemple si le narrateur avait montrĂ© que, depuis le dĂ©but, Erina avait son propre point de vue sur la situation et qu’elle jouait un double-jeu avec Jonathan…
…Mais, une fois de plus, il explique simplement sa bienveillance soudaine envers Dio par le fait qu’elle Ă©tait trop gentille pour ne pas lui venir en aide ! Ce qui – vu qu’il vient quand mĂŞme d’assassiner son mari sous ses yeux ! – n’a strictement aucun sens.
Ainsi quand comprendra-t-on enfin que crĂ©er des personnages fĂ©minin, ce n’est pas crĂ©er des anges. Ni, d’ailleurs, des dĂ©mones. Ni des hĂ©roĂŻnes fades parce qu’exemplaires… Mais au contraire des personnages complexes et nuancĂ©s, avec des sentiments humains et des passions ?
Quant Ă Erina, on ne vous demandait pas qu’elle anĂ©antisse Dio par le pouvoir de la gentillesse, on vous demandait juste qu’elle ait un cerveau ! Car ce que Mina et Cathy avaient en commun dans les deux romans, ce n’Ă©tait certainement pas la bontĂ©. C’Ă©tait d’ĂŞtre Ă chaque fois le personnage le plus intelligent de l’histoire, coincĂ© entre un mari naĂŻf et un antagoniste brutal.
Personnellement, donc, je maintiens que « dark Erina » pourrait être un personnage vraiment complexe et intéressant, si c’était un peu mieux fait… Lisez plutôt A l’est d’éden !
En rĂ©sumĂ©, ou « Pourquoi Lucy Steel aurait dĂ» ĂŞtre une antagoniste »…
Car Phantom Blood s’inspire de deux grands romans fĂ©ministes sans en reprendre le message :
Certaines caractĂ©ristiques de Cathy (la « mĂ©chante » du roman A l’est d’Eden), comme l’hypocrisie et le talent de manipulation, sont mĂŞme transfĂ©rĂ©es sur le personnage de Dio ! Qui n’avait pourtant pas tellement besoin de traits supplĂ©mentaires, puisqu’il a dĂ©jĂ le rĂ´le de Charles, le mauvais frère. MĂŞme l’assassinat par le poison et la volontĂ© de revanche sociale sont une arme et un mobile qui conviennent mieux au caractère fourbe de Cathy qu’Ă l’impulsivitĂ© de Charles. Et qui auraient donc aussi pu revenir Ă Erina, si l’auteur avait voulu pousser jusqu’au bout le parallèle avec le roman de Steinbeck. Dans le roman, normalement, le hĂ©ros Ă©tait un peu pris au piège entre son mĂ©chant demi-frère et sa mĂ©chante femme. Mais ici, on ne retrouve qu’un seul des deux personnages.
Ainsi, quand on compare le manga avec les deux Ĺ“uvres principales dont il est inspirĂ©, on ne peut Ă©chapper Ă l’impression dĂ©rangeante que le seul personnage fĂ©minin de l’histoire s’est fait voler tout son rĂ´le…
Lorsque j’ai lu ce manga pour la première fois, je me disais simplement : « Il n’y avait pas de place pour ce personnage dans le scĂ©nario »… Mais en fait, c’est faux puisque l’auteur s’inspire de deux Ĺ“uvres oĂą l’Ă©pouse du hĂ©ros avait au contraire un rĂ´le majeur ! Surtout qu’une fois qu’on a connu les personnages gĂ©niaux que sont Cathy et Mina, et puis qu’on se retrouve avec Ă la place Erina, c’est quelque peu frustrant…
Erina connaĂ®t-elle une Ă©volution positive dans l’arc de Battle Tendency ?
Les arcs de Phantom Blood et Battle Tendency comportent aussi des références à un autre roman moins célèbre : Maîtresse du jeu de Sydney Sheldon (1982).
Ce roman raconte l’histoire de Kate Blackwell, une femme d’affaire au dĂ©but du XXème siècle. Comme JoJo et A l’est d’Eden, l’histoire se dĂ©roule sur plusieurs gĂ©nĂ©rations. Et, dans ce roman, la fortune de la famille Blackwell est construite par une femme.
Erina aurait donc pu, comme Kate Blackwell, reprendre et diriger d’une main de fer les affaires de la famille après la mort de son mari. Mais pour dĂ©velopper cela, encore aurait-il fallu qu’il y ait un arc du manga qui lui soit consacré… Dans Battle Tendency en tout cas, on ne nous la prĂ©sente pas vraiment comme une dirigeante d’entreprise investie dans sa carrière et prĂŞte Ă tout pour rĂ©ussir… On nous dit qu’elle est devenue professeur d’anglais. Et sa fortune lui vient apparemment de la fondation Speedwagon (dont elle ne s’occupe pas) et de l’hĂ©ritage de son mari.
Elle a cependant gagné en autorité. Et elle occupe une place de matriarche dans la famille.
Mais il n’y a en fait pas grand-chose de rĂ©volutionnaire lĂ -dedans : si elle a finalement droit Ă ce rĂ´le, c’est uniquement parce que c’est dĂ©sormais une grand-mère. Les personnes âgĂ©es sont en effet très respectĂ©es dans la sociĂ©tĂ© japonaise. Et elles sont donc plus facilement mises en valeur dans les mangas.
Toutefois, le rĂ´le de meneuse est aussi repris par une autre femme : Lisa-Lisa, la mère de Joseph. Lisa-Lisa est notamment la personne forte dans son couple, puisque c’est elle qui sait se battre et qui doit protĂ©ger son mari. Mais, si Lisa-Lisa est un personnage fĂ©minin novateur pour un shĂ´nen manga des annĂ©es 80, Erina, elle, n’a pas tellement Ă©voluĂ©.
Le rĂ´le d’Erina dans cette partie n’est pas dĂ©shonorant. Mais il aurait cependant pu ĂŞtre cent fois mieux…
…Quant à Lucy Steel :
Dans Steel Ball Run, Araki semble avoir eu des remords, et a voulu restituer Ă Lucy (la nouvelle Erina) toute son importance, en lui attribuant un rĂ´le proche de celui de Mina dans Dracula. Lucy incarnait donc en quelque sorte une nouvelle Erina.
Cependant, il aurait fallu qu’elle soit vĂ©ritablement en rupture avec le personnage initial, pour que cette rĂ©bellion ait de l’impact ! Telle qu’elle est prĂ©sentĂ©e, elle apparaĂ®t simplement comme la continuitĂ© d’Erina. C’est-Ă -dire un modèle de femme gentille et attentionnĂ©e, en somme très conformiste.
On peut ajouter qu’Erina, dans Phantom Blood et Battle Tendency, Ă©tait certes prĂ©sentĂ©e comme une fille gentille, mais elle n’avait pas encore cette image d’ange ou de dĂ©esse du Bien. C’est un aspect qui est essentiellement dĂ©veloppĂ© dans Steel Ball Run et Over Heaven. Et je ne trouve pas que ce soit spĂ©cialement un progrès…
Mon avis est bien sĂ»r subjectif et vous aurez compris que je n’aime pas trop le personnage de Lucy. Mais je pense qu’avec les pistes donnĂ©es par les romans dont l’auteur s’inspire, il y avait d’autres moyens, beaucoup plus intĂ©ressants, de dĂ©velopper ce personnage.
Et Scarlet, la femme du président ?
On a parlĂ© de Lucy Steel et d’Erina (son Ă©quivalent dans les parties 1 et 2)… Puisqu’on en est aux personnages fĂ©minins de la partie 7, parlons un peu de Scarlet, l’épouse du prĂ©sident Valentine !
Scarlet est un personnage qui aurait pu être intéressant, si seulement elle avait été plus développée :
Dans une sĂ©rie connue pour ses sous-entendus gays, c’est la première fois qu’une femme bisexuelle apparaĂ®t… Et c’est seulement au moment du septième arc.
Car, comme souvent, on parle plus de l’homosexualitĂ© masculine que fĂ©minine… Chez les hommes, on trouve des couples gays, ou au moins des ships, vĂ©ritablement attachants au cours de la sĂ©rie. Beaucoup de sous-entendus par exemple entre Joseph et Caesar dans le deuxième arc. MĂŞme si ce ne sont que des sous-entendus et qu’il faudrait donc peut-ĂŞtre parler de ship plutĂ´t que de couple officiel. Mais c’est en tout cas un duo avec des interactions et des personnalitĂ©s dĂ©veloppĂ©es, auquel le public peut s’attacher. On trouve aussi un couple Pucci-DIO (cette fois-ci officiel) dans le sixième arc, qui est intĂ©ressant et bien intĂ©grĂ© dans le scĂ©nario.
Mais Scarlet, elle, n’est pas un personnage assez dĂ©veloppĂ©. Et elle n’a pas de grande histoire d’amour romantique ou tragique, qui puisse passionner le public.

En fait, on nous dit simplement qu’elle est bisexuelle. Ă€ part dĂ©velopper une scène un peu sexy entre elle et Lucy -d’oĂą les sentiments sont absents, puisque Lucy cherche simplement Ă la sĂ©duire pour s’infiltrer chez le prĂ©sident-, cette information ne sert finalement pas Ă faire avancer l’action. Et Scarlet a de toute façon trop peu de temps d’apparition dans la sĂ©rie pour ĂŞtre correctement exploitĂ©e. On pourrait dire la mĂŞme chose du personnage d’Holy dans JoJolion, dont on sait qu’elle lit des magazines de porno fĂ©minin, mais qui n’a pas non plus de vraie histoire d’amour avec une femme. Il n’y a donc jamais de romance entre femmes, ni de couple iconique. Et, Ă l’Ă©chelle de la sĂ©rie, il n’ y a pas non plus d’amitiĂ© passionnĂ©e entre deux femmes, qui puisse Ă©ventuellement donner lieu Ă un ship.
Lucy Steel VS Jolyne : Conclusion sur l’Ă©volution des personnages fĂ©minins dans JoJo, de Stone Ocean Ă JoJolion
JoJo est un manga extrĂŞmement intĂ©ressant, en ce qu’il a su, au moment de Stone Ocean, proposer une hĂ©roĂŻne dans un shĂ´nen, qui soit vĂ©ritablement traitĂ©e comme le sont habituellement les hĂ©ros masculins. En cela, c’était une vĂ©ritable rĂ©volution.
C’est d’ailleurs peut-ĂŞtre la raison pour laquelle l’histoire recommence dans un nouvel univers Ă partir de la partie 7 ? Puisqu’Araki avait enfin atteint son objectif initial, celui de pouvoir mettre en scène une hĂ©roĂŻne, peut-ĂŞtre ne pouvait-il pas trouver dans cet univers un personnage digne de succĂ©der Ă Jolyne.
Malheureusement, la suite de la sĂ©rie reste trop attachĂ©e Ă des rĂ´les fĂ©minins traditionnels. Et Jolyne, bien qu’elle soit un personnage extrĂŞmement marquant, demeure une exception.
Le shônen manga en général reste un genre trop codifié, avec des codes parfois assez misogynes concernant les personnages.
Ce qui est paradoxal car, depuis les annĂ©es 80, ces mangas continuent d’attirer toujours plus de lectrices. Naruto, pour ne citer qu’un exemple, est aussi populaire chez les garçons que chez les filles, alors que c’est vĂ©ritablement l’un des mangas les plus sexistes qui existent !
Les problèmes rĂ©currents sont que les femmes dans les shĂ´nen manga sont très souvent infantilisĂ©es. Notamment dans la manière dont on s’adresse Ă elles. Avec le suffixe « -chan », qui complète le prĂ©nom et ne s’emploie que pour les petits enfants ou les jeunes filles. Mais, paradoxalement, elles sont souvent aussi très sexualisĂ©es…
Elles sont prĂ©sentĂ©es comme Ă©tant gentilles, timides et polies. Et leurs vies tournent gĂ©nĂ©ralement autour d’un homme (le plus souvent un petit ami qu’elles connaissent depuis l’enfance), Ă qui elles parlent comme Ă un seigneur (souvent avec l’emploi du suffixe « -kun », qui marque le respect) et qu’elles sont dĂ©cidĂ©es Ă suivre aveuglĂ©ment quoi qu’il arrive !
Concernant JoJo :
La bonne nouvelle dans JoJo, est qu’on n’entend jamais les suffixes « -chan », ni « -kun ». (Ou du moins, pas employĂ©s de cette manière.) Et que les hommes sont gĂ©nĂ©ralement aussi sexualisĂ©s que les femmes, donc on ne peut pas dire qu’il y ait d’inĂ©galitĂ© sur ce point.
NĂ©anmoins, Araki n’est peut-ĂŞtre pas un auteur engagĂ©, car il lui arrive aussi parfois de reprendre (peut-ĂŞtre involontairement ?) certains des codes citĂ©s. Notamment avec les personnages d’Erina ou de Lucy. Et, Ă part dans Stone Ocean, les femmes ont systĂ©matiquement des seconds rĂ´les : Jolyne est la seule hĂ©roĂŻne. Par ailleurs, il n’y a jamais de grande mĂ©chante.
Les arcs de Phantom Blood et Steel Ball Run Ă©taient pourtant des occasions rĂŞvĂ©es d’introduire une antagoniste semblable Ă Cathy dans A l’est d’Eden. Car ce sont aussi les deux arcs avec un hĂ©ros soit naĂŻf, soit manipulable. Et donc capable de se faire facilement avoir par une jeune fille qui joue les innocentes, tout en Ă©tant en rĂ©alitĂ© redoutable et puissante. Il Ă©tait Ă©galement possible d’introduire une antagoniste stylĂ©e face Ă Jolyne, pour avoir une saison entièrement fĂ©minine ? Mais cela risquerait de donner l’impression que « les hommes se battent contre des hommes » et « les femmes se battent contre des femmes ». Donc, en l’occurrence, c’Ă©tait une sage dĂ©cision de montrer l’hĂ©roĂŻne se battre Ă Ă©galitĂ© avec un homme.
Est-ce une question d’auto-censure, ou de pression des Ă©diteurs et du lectorat ?
Pour Phantom Blood, il serait difficile de blâmer Araki, quand on sait que sa sĂ©rie prĂ©cĂ©dente, Gorgeous Irene, avait justement Ă©tĂ© arrĂŞtĂ©e parce qu’il avait essayĂ© d’introduire une hĂ©roĂŻne intĂ©ressante ! Sa prioritĂ©, dans l’immĂ©diat, Ă©tait donc d’assurer la survie de sa nouvelle sĂ©rie, peu importe les sacrifices… Et en l’occurrence, le sacrifice Ă©tait clairement Erina.
…Mais ce qui Ă©tait excusable dans Phantom Blood, l’est beaucoup moins dans Steel Ball Run ou dans JoJolion ! On sait cependant que la sĂ©rie a connu une baisse de popularitĂ© au Japon au moment de Stone Ocean, qui est la partie de Jolyne. Et cela a Ă©tĂ© attribuĂ© au fait qu’il mettait Ă nouveau en scène une hĂ©roĂŻne… Est-ce donc Ă nouveau par crainte de la rĂ©action du public qu’il est revenu dans les deux parties suivantes Ă des rĂ´les fĂ©minins plus classiques ?
Quant Ă Over Heaven, je ne sais si l’idĂ©e de la fin vient de Nisio Isin ou d’Araki (qui supervisait quand mĂŞme le roman), mais je la trouve gĂ©niale pour son ironie :
Erina avait Ă©tĂ© conçue comme un Ă©norme clichĂ© de la demoiselle en dĂ©tresse, pour faire plaisir aux Ă©diteurs qui n’avaient pas aimĂ© Irene ! Elle avait d’ailleurs presque tous les codes sexistes citĂ©s plus tĂ´t : gentille, timide et dĂ©vouĂ©e Ă son ami d’enfance… Dans Over Heaven, elle montre qu’en rĂ©alitĂ© elle se fichait tellement de Jonathan, et que, deux secondes Ă peine après sa mort, elle est dĂ©jĂ en train de le trahir et de sympathiser avec son assassin !
…Mais alors, pourquoi ne pas avoir introduit un plot twist similaire (et un peu mieux fait…) directement dans Steel Ball Run ? PlutĂ´t que dans un light novel qui n’est mĂŞme pas considĂ©rĂ© comme canonique ? De ce point de vue, on ne peut s’empĂŞcher de trouver dĂ©cevante Lucy Steel.
Quoi qu’il en soit, Araki Ĺ“uvre tout de mĂŞme pour la dĂ©codification du shĂ´nen manga, Ă une Ă©poque oĂą le shĂ´nen tend au contraire Ă ĂŞtre de plus en plus codifiĂ©. Et ce, notamment concernant les codes associĂ©s au genre des personnages. On aimerait voir plus souvent des auteurs comme lui qui tentent de diversifier leurs personnages. Et plus d’hĂ©roĂŻnes comme Jolyne !
A bientĂ´t dans de prochains articles !
To be continued…

Note
[1] Nisio Isin est un Ă©crivain spĂ©cialisĂ© dans les romans de vampires. Notamment la sĂ©rie des Monogatari (Bakemonogatari, Kizumonogatari, Nisemonogatari…) dont il existe des adaptations animĂ©es. Il est assez reconnu au Japon et se dit très influencĂ© par JoJo’s Bizarre Adventure, dont il est fan.
On peut certes trouver dĂ©battable son interprĂ©tation des personnages de Dio et Erina dans Over Heaven. Faire d’Erina une incarnation du Bien n’Ă©tait peut-ĂŞtre pas la meilleure façon de revaloriser ce personnage… Peut-ĂŞtre aurait-il fallu au contraire la rendre plus humaine et nuancĂ©e. Et lui donner plus de dialogues non seulement avec Dio, mais aussi avec Jonathan. Ou encore inventer d’autres personnages avec qui elle seule interagit. Pourquoi ne pas montrer ses parents, par exemple ? Quant Ă Dio, centrer le roman sur sa relation avec Erina n’est pas le plus original, d’autant plus qu’il est censĂ© ĂŞtre bisexuel et que Nisio Isin n’utilise pas du tout cette information. Pourquoi ne pas dĂ©velopper plutĂ´t sur ce que Dio pense de Jonathan ou, plus tard, de Pucci ? Ce dernier est Ă peine mentionnĂ© dans le roman !
Mais Nisio Isin n’en reste pas moins un Ă©crivain cĂ©lèbre pour son style d’Ă©criture assez recherchĂ©. Entre 2009 et 2016, il faisait partie des 10 romanciers les plus vendus au Japon. Dans ses romans habituels, il a plutĂ´t des personnages fĂ©minins forts, comme SenjĂ´gahara dans Bakemonogatari. Il est donc Ă©trange qu’il ait pu produire une Ĺ“uvre si sexiste lorsqu’il s’agit de rĂ©interprĂ©ter JoJo. Enfin, c’est vrai qu’il y avait aussi la gentille dĂ©lĂ©guĂ©e Hanekawa, qui a vraiment un rĂ´le ingrat dans Kizumonogatari.

Rédigé par Umeboshi
RĂ©dactrice, Relectrice SEO, Community Manager, enfant prodige, passionnĂ©e d’univers gothiques, mangaphile, parle le japonais couramment, a rĂ©digĂ© 80 pages d’analyses sur JoJo’s Bizarre Adventure.
