Analyse de personnages

Pourquoi Fantine parle-t-elle encore aux fans des Misérables aujourd’hui ? [ANALYSE DE PERSONNAGE]

Umeboshi

Trop souvent caricaturée en mère éplorée ou en jeune femme à secourir, Fantine est à l’origine un personnage féministe. La nouvelle adaptation de Fred Cavayé, avec Noémie Merlant dans le rôle, lui a enfin rendu justice. On vous explique pourquoi Fantine, la mère de Cosette, a un rôle crucial pour le message des Misérables et parle encore aux lectrices et lecteurs d’aujourd’hui.

Nous avons précédemment consacré des analyses de personnages à Enjolras et à Javert. Voici à présent notre dossier sur Fantine.

1/ Fantine est la seule ouvrière du roman

On pense souvent au passage où Fantine devient prostituée, après avoir perdu son travail. Mais c’est oublier qu’elle a d’abord été ouvrière. C’est la seule ouvrière du roman, tout comme Feuilly est le seul ouvrier et le seul membre des Amis de l’ABC qui n’est pas étudiant.

Les lecteurs marxistes ont parfois critiqué la sous-représentation des ouvriers dans Les Misérables. C’est pourquoi ce passage de la vie de Fantine est important. Fantine est une femme célibataire qui travaille, pas seulement une victime passive de la société.

2/ Un personnage écrit pour défendre toutes les femmes

Fantine est victime de préjugés sexistes qui existent encore aujourd’hui. Elle est méprisée parce qu’elle est fille-mère : elle a eu un enfant très jeune et hors-mariage. Renvoyée de son travail pour cette raison, elle n’a d’autre choix que de se prostituer. Et elle est alors méprisée en raison de cette profession. Elle se retrouve prise dans un engrenage qui ne lui laisse aucune autre issue. Lorsqu’elle essaie de s’expliquer auprès de la police, on ne la croit pas parce que c’est une femme et, qui plus est, une femme de mauvaise vie.

C’est donc un personnage qui parle encore aujourd’hui. Non seulement en France, mais aussi dans des pays comme le Japon où les préjugés envers les mères célibataires et les femmes qui travaillent sont particulièrement forts. Le drama japonais Les Misérables – owarinaki tabiji (2019) de Michiko Namiki, qui transpose le roman dans le Japon du XXIe siècle, est particulièrement intéressant.

3/ Un personnage très réaliste

L’épisode de l’arrestation de Fantine est tiré de faits réels. Dans la réalité, ce n’est pas Jean Valjean, mais Victor Hugo en personne qui était intervenu pour la défendre !

En 1841, Victor Hugo raconte dans son journal Choses vues avoir été témoin de l’arrestation d’une prostituée qui n’avait fait que se défendre contre un bourgeois qui lui avait fourré une boule de neige dans le dos. L’écrivain s’est alors rendu au poste de police pour témoigner en faveur de cette femme. Grâce à sa notoriété plus qu’à son témoignage, il a finalement obtenu qu’on la remette en liberté.

Illustration où l'on voit le bourgeois Bamatabois fourrer une boule de neige dans le dos de Fantine en riant.
Illustration de George-Antoine Rochegrosse, vers 1888. Cette scène est un fait réel auquel l’écrivain a assisté.

Au XIXe siècle, plusieurs écrivains sociaux prennent la défense des prostituées victimes d’injustices. Eugène Sue dans Les Mystère de Paris avait déjà mis en scène une prostituée nommée Fleur-de-Marie, alias la Goualeuse, qui est une victime innocente de la société. Mais elle devait tout de même mourir à la fin du roman pour la morale ! Victor Hugo défend lui aussi les prostituées mais il donne à son roman un ton moins moralisateur.

4/ Le crime de la société

Dans Les Misérables, Fantine meurt au début du roman, dans le passage de Montreuil-sur-Mer. Cette mort est présentée comme un crime de la société entière. Les responsables principaux sont Jean Valjean (le patron de l’usine dont elle a été renvoyée), les Thénardier (les petits bourgeois mesquins qui l’ont ruinée) et Javert (le policier qui ne l’a pas crue lorsqu’elle accusait le bourgeois Bamatabois de l’avoir attaquée en premier).

Jean Valjean n’était pas au courant du renvoi de Fantine. Lorsqu’il apprend qu’elle a perdu son travail à cause des règles de bonne morale qu’il avait édictées, il se remet en question car il s’était juré de toujours faire le Bien. Cet épisode démontre qu’il est possible de se rendre complice de crimes par simple ignorance ou par indifférence. Les Thénardier qui ne connaissent la situation de Fantine qu’à travers ses lettres et Javert qui croit sincèrement qu’elle est en tort ne pensent pas mal faire non plus. Et pourtant, tous sont coupables.

Après cette prise de conscience, Jean Valjean fera tout pour réparer cette erreur. Il recueille Cosette, la fille de Fantine, et l’élève comme sa propre fille. Javert aura lui aussi une prise de conscience tardive à la fin du roman. Et les Thénardier tomberont dans la misère, en punition de leur cupidité.

Victor Hugo a-t-il des biais sexistes dans l’écriture de ses personnages féminins ?

Les lecteurs modernes reprochent parfois à Victor Hugo la passivité et la naïveté de ses personnages féminins : Fantine, Cosette, Esméralda… Ils critiquent également les choix de noms : dans « Fantine », on entend « enfant » ; et « Cosette » signifie « petite chose ». Dans Les Misérables, seule Eponine trouve parfois grâce à leurs yeux car elle vient se battre sur les barricades habillée en homme, quoique ce soit uniquement par intérêt amoureux pour Marius. Ils déplorent également le manque d’interactions entre des personnages féminins : l’auteur aurait pu développer davantage les interactions entre Eponine et Cosette, ou celles entre Eponine et sa sœur Azelma. Et il est incompréhensible que Cosette adulte, lorsqu’elle revoie les Thénardier, ne les reconnaisse pas ! Elle est pourtant censée être traumatisée par son enfance.

On ne peut pas le nier : il y a des biais sexistes dans l’écriture de ce personnage, qui reste le fruit de son époque. Mais ces biais ont été très largement accentués par les adaptations successives. Pendant très longtemps, Fantine dans les films français était seulement présentée comme une mère éplorée suppliant qu’on lui rende sa fille. Dans les films américains, c’était encore pire : Fantine n’était qu’un prétexte de dispute entre Jean Valjean et Javert ! Le nouveau film de Fred Cavayé lui a enfin rendu sa complexité et c’est l’un des grands points forts de cette adaptation.

Victor Hugo était pourtant très engagé pour les droits des femmes. Il a par exemple pris position en faveur du droit de vote des femmes. Et il l’a répété dans le roman Quatrevingt-treize, à travers le personnage du républicain idéaliste Gauvain au chapitre « Le cachot ». Seul problème : Quatrevingt-treize est un roman où tous les personnages principaux (Gauvain, Cimourdain et Lantenac) sont des hommes ! On regarde donc trois hommes débattre entre eux du droit de vote des femmes. Dans la réalité, « Gauvain » était le véritable nom de famille de l’actrice Juliette Drouet, la maîtresse de Victor Hugo. On peut donc penser que l’écrivain fait référence à elle à travers ce personnage. Mais il l’a représentée en homme dans le roman.

Fantine dans la pop culture

Même si le scénario ne lui rend pas toujours justice, Fantine a été incarnée à l’écran par plusieurs grandes actrices : Danièle Delorme en 1958, Uma Thurman en 1998, Charlotte Gainsbourg en 2000, Anne Hathaway en 2012, Lily Collins en 2018, puis à présent Noémie Merlant.

La série de la BBC en 2018, avec Lily Collins dans le rôle, affichait déjà une volonté de mettre Fantine en valeur. Elle consacrait du temps à son passé insouciant, ce qui rendait ensuite sa déchéance plus poignante. Et le passage chez l’arracheur de dents était particulièrement terrifiant ! Cette série britannique avait une approche originale du personnage, qui tendait parfois vers le gothique ou l’horreur. Même l’épisode, habituellement très mignon, où Jean Valjean offre une poupée à Cosette devenait glauque : sans le savoir, Jean Valjean avait acheté une poupée fabriquée avec les cheveux que Fantine avait vendus !

La fameuse scène de l’arrachage de dents…

En effet, le passage où Fantine vend ses cheveux puis ses dents pour envoyer de l’argent aux Thénardier est souvent très marquant au cinéma et les réalisateurs rivalisent d’inventivité : sourire troué dans la version de Raymond Bernard en 1934 ; images fixes qui défilent pour montrer l’évolution de l’apparence de l’actrice dans celle de Robert Hossein en 1982 ; puis la série de 2018 avec ce personnage monstrueux qui est à la fois arracheur de dents et vendeur de poupées…

C’est une scène très attendue, mais les meilleures versions ne sont pas forcément celles qui font le plus peur. En France, sans pour autant édulcorer le roman, les réalisateurs prennent en compte que les adaptations doivent rester regardables par des enfants car il s’agit d’une œuvre souvent étudiée à l’école. Dans la nouvelle version de Fred Cavayé, Fantine vend les dents du bas plutôt que celles du haut, ce qui la défigure moins.

La comédie musicale :

Fantine a une place centrale dans la comédie musicale des Misérables où elle chante la chanson la plus célèbre, « J’avais rêvé ». Si elle a un rôle si important, c’est qu’elle continue d’interpeller le public encore aujourd’hui.


Umeboshi : prune japonaise séchée et amer

Rédigé par Umeboshi

Rédactrice, Relectrice SEO, Community Manager, enfant prodige, passionnée d’univers gothiques, mangaphile, parle le japonais couramment, a rédigé 80 pages d’analyses sur JoJo’s Bizarre Adventure.

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