Un sujet qui divise… L’OdyssĂ©e de Christopher Nolan suscite des polĂ©miques quant au choix d’actrices noire et mĂ©tisse pour HĂ©lène de Troie et AthĂ©na. Aujourd’hui, nous allons nous interroger sur la pertinence de ce choix et d’autres.
D’un côté, des rôles littéraires très prestigieux sont souvent réservés à des acteurs blancs, ce qui peut amener à des discriminations de fait. Un acteur noir n’aurait, par exemple, pas beaucoup de possibilités de jouer dans des adaptations littéraires, en dehors de quelques rôles comme Othello, si on lui interdisait de jouer dans ces adaptations à cause de sa couleur de peau. C’est la raison pour laquelle, en théâtre et en comédie musicale, on ne fait aucune sélection sur ce critère. On voit régulièrement des comédiens et des chanteurs issus de tous les horizons interpréter divers personnages sans que cela ne dérange personne.
Cependant, la couleur de peau d’un acteur est aussi un choix esthétique, au même titre que son âge, sa morphologie ou sa couleur de cheveux. Il ne faut pas que ce choix nuise à la compréhension de l’œuvre originale, ni qu’il ressemble à une réécriture de l’Histoire qui viserait à nier l’existence du racisme. Parfois, le choix d’un acteur racisé s’appuie sur une réflexion littéraire intelligente et pertinente. On verra dans la suite de l’article que c’est le cas dans L’Odyssée. Toutefois, certains réalisateurs cherchent seulement à créer un buzz, tout en exposant volontairement un de leurs acteurs à des critiques et des insultes racistes.
C’est pourquoi nous réunissons ici quelques pistes de réflexion, qui restent bien sûr très subjectives. On se propose d’analyser d’abord des exemples qui nous semblent très pertinents d’inclusion de personnages racisés dans des fictions historiques et littéraires. Puis des exemples plus maladroits. Dans ce deuxième cas, il s’agira d’analyser des erreurs commises sur le plan scénaristique. La responsabilité d’un mauvais casting ne revenant pas à l’acteur et ne justifiant en rien les vagues de réactions racistes soulevées.
Pour commencer, les cas où l’inclusion d’acteurs racisés est parfaitement justifiée :
1/ Quand cela s’appuie sur une véritable réflexion sur l’œuvre originale : Porthos dans Les Trois Mousquetaires ; Javert dans Les Misérables ; Hélène dans L’Odyssée
Porthos est noir dans la sĂ©rie BBC The Musketeers (2014). Pourquoi ? Il s’agit d’un hommage Ă l’écrivain Alexandre Dumas qui avait une grand-mère noire. Trop souvent caricaturĂ© et moquĂ© dans les films, Porthos est en rĂ©alitĂ© le mousquetaire qui ressemble le plus Ă Dumas : c’est le plus loyal en amitiĂ©, le plus orgueilleux et bon vivant. De plus, c’est apparemment le seul des quatre mousquetaires qui serait d’origine roturière. [1] Il partage donc avec Dumas une volontĂ© de prouver sa valeur.
Javert est parfois joué par des acteurs non blancs : David Oyelowo dans la série BBC de 2018 et Tahar Rahim dans le prochain film de Fred Cavayé. Pourquoi ? C’est que, selon certaines analyses, la mère de Javert serait une Bohémienne dans le roman de Victor Hugo. Par conséquent, Javert ne serait pas blanc dans le roman, mais tsigane. Dans ce cas, le choix d’un acteur racisé est non seulement pertinent, mais même recommandé. N’aurait-ce pas été du whitewashing si Fred Cavayé nous avait servi un énième acteur blanc ? Pour plus de détails, on vous renvoie à notre article sur le whitewashing qui explique le débat autour des origines de Javert.
HĂ©lène est noire dans le film de Christopher Nolan. Pourquoi ? C’est qu’HĂ©lène est censĂ©e ĂŞtre la plus belle femme au monde. Le rĂ©alisateur propose donc une rĂ©flexion autour des canons de beautĂ© en Occident. PlutĂ´t que de proposer une Ă©nième HĂ©lène blonde -et d’origine allemande-, il dĂ©montre que la beautĂ© peut tout aussi bien ĂŞtre incarnĂ©e par une femme noire. En l’occurrence l’actrice Lupita Nyong’o, qui est effectivement très belle. C’est un choix justifiĂ© par rapport Ă une rĂ©flexion sur ce qu’incarne le personnage. D’autant plus que de nombreux spĂ©cialistes de l’AntiquitĂ© s’accordent Ă dire que les personnages racisĂ©s sont sous-reprĂ©sentĂ©s dans les adaptations cinĂ©matographiques [2].

2/ Quand il s’agit d’un personnage légendaire ou mythologique : Athéna dans L’Odyssée ; Calypso dans Pirates des Caraïbes ; les elfes, sirènes et autres créatures de fantasy
L’argument du réalisme historique ne tient pas lorsqu’il s’agit d’un personnage légendaire ! Les critiques envers Athéna sont injustifiées. D’autant plus que, déjà dans les années 2000, la saga Pirates des Caraïbes avait représenté la nymphe Calypso par une actrice noire, Naomie Harris, sans que cela suscite de réactions négatives. Calypso est au contraire extrêmement populaire, aujourd’hui encore, auprès des fans de la saga. De même, dans les années 2010, la saga Percy Jackson met en scène des dieux grecs qui prennent la forme et la couleur qu’ils veulent.
Idem pour les elfes dans l’univers de Tolkien. Ce sont des crĂ©atures lĂ©gendaire, pourquoi seraient-ils spĂ©cialement blancs ? Quand on connaĂ®t l’attachement de Tolkien pour les langues antiques, son engagement contre les dictatures et le racisme, les systèmes linguistiques complexes dont il s’est inspirĂ©, il est inconcevable d’imaginer que son univers soit peuplĂ© uniquement de crĂ©atures Ă la peau blanche. D’ailleurs, la performance de Sala Baker en tant que Sauron dans la trilogie de Peter Jackson n’avait soulevĂ© aucune critique dans les annĂ©es 2000.

3/ Quand c’est une esthétique assumée, par exemple dans La Chronique des Bridgerton et La Reine Charlotte
La sĂ©rie amĂ©ricaine La Chronique des Bridgerton met en scène des aristocrates de diverses origines dans l’Angleterre du XIXe siècle. L’anachronisme est totalement et parfaitement assumĂ©. Cet univers est inspirĂ© de la pĂ©riode de la RĂ©gence anglaise, tout en intĂ©grant des Ă©vènements historiques et sociaux fictifs. En ce sens, la sĂ©rie n’affiche aucune vocation au rĂ©alisme historique. Elle se rapproche davantage d’un univers de fantasy historique, car son principe est de mettre en scène des romances dans un cadre historique fantasmĂ©.

Mais, il existe des exemples de choix beaucoup plus maladroits, voire artificiels…
Quand cela fait paraître raciste un autre personnage !
On a beaucoup entendu parler du cas de Snape (Rogue en VF) dans la nouvelle série Harry Potter… Oui, c’est un mauvais choix car, si Snape est noir, James Potter qui le harcelait à l’école paraîtra raciste ! Non seulement James Potter, mais peut-être même Harry Potter qui déteste ce prof et qui le soupçonne à tort d’être son ennemi… Évidemment, cela énerve les fans car ils y voient un risque de nuire à la réputation de personnages qu’ils apprécient. Cependant, les réactions sur les réseaux sociaux sont déplorables. Un mauvais casting ne justifie pas une vague de haine contre un acteur.
Quand cela n’a aucun sens !
Le cas du live-action de Disney sur Blanche-Neige… Pourquoi ont-ils choisi la seule princesse dont le nom comporte l’adjectif « blanche » et dont la dĂ©finition est d’avoir la peau blanche comme la neige et les cheveux noirs comme l’ébène ? Le film a essayĂ© de trouver une justification en imaginant que la reine Ă©tait tombĂ©e enceinte en hiver, ce qui rĂ©vèle une Ă©criture tout aussi critiquable que le rendu esthĂ©tique des nains, ou la réécriture du prince, qui devient un Flynn Rider, version wish. Ce remake Ă©tait inutile, et les choix scĂ©naristiques et artistiques, plus que discutables, surtout au vu du coĂ»t de production (entre 200 et 350 milliards selon les sources). Au final, ce choix audacieux a surtout rĂ©vĂ©lĂ© l’impasse dans laquelle s’engouffrait Disney. Ă€ force de vouloir tout réécrire, ils en ont perdu le fil de l’histoire et leur public.
D’autant plus qu’il existe pourtant des princesses Disney racisĂ©es. Pour mettre en scène une princesse noire, n’aurait-ce pas Ă©tĂ© plus simple de faire un live-action sur La Princesse et la grenouille ? Tiana est la seule princesse Disney noire, elle est aimĂ©e du public et, pourtant, elle reste trop peu mise en avant. L’attitude de Disney est donc hypocrite ! Par ailleurs, s’ils sont frustrĂ©s de n’avoir qu’une seule princesse noire, pourquoi ne pas tout simplement en crĂ©er d’autres ? En adaptant par exemple des contes africains ?

Au final, ce remake de Blanche-Neige aura seulement servi de prĂ©texte Ă des dĂ©bordements racistes contre l’actrice principale sur les rĂ©seaux sociaux. Alors que sa performance est loin d’ĂŞtre le problème majeur de ce film.
Quand cela ressemble à une réécriture de l’Histoire qui nie l’existence du racisme :
Prenons le cas de la nouvelle sĂ©rie sur Les Chroniques desVampires d’Anne Rice. Le choix d’un acteur noir pour jouer Louis de la Pointe du Lac est contestable, dans la mesure oĂą cet aristocrate possĂ©dait dans le roman des plantations et des esclaves. C’est une réécriture du personnage qui vise Ă le faire paraĂ®tre plus sympathique.
Un cas plus choquant est l’inversion des couleurs de peau de Heathcliff et de son rival Edgar Linton dans le film Hurlevent d’Emerald Fennell. On en a déjà parlé dans notre article sur le whitewashing : cela détruit complètement le message du roman sur le racisme, en changeant les rapports de pouvoir entre les personnages.
Quand le scĂ©nario ne suit pas…
La série de la BBC sur Les Misérables est un cas intéressant. Comme on l’a vu plus haut, le choix d’un acteur racisé pour Javert n’était pas un problème. En raison de ses probables origines tsiganes, Javert est le meilleur personnage pour placer un acteur racisé dans une adaptation des Misérables. Mais le problème, c’était le scénario dans l’adaptation par la BBC en 2018.
Pour commencer, la série est irréaliste. Dans le roman, Javert a une mère bohémienne mais ces origines sont peu visibles. Or, la série BBC choisit carrément un acteur noir. Dans ce cas, il aurait peut-être fallu adapter le scénario pour montrer un peu de racisme dans la police au XIXe siècle. Mais ici, les collègues policiers de Javert sont tous très gentils et lui parlent comme s’il était blanc. Comme si le racisme n’existait pas en France à cette époque.
Ensuite, la série profite de sa couleur pour le rendre très agressif, particulièrement envers Jean Valjean et Fantine. S’il était blanc, on ne l’aurait jamais fait jouer ainsi, pour la bonne raison que cela l’aurait fait ressembler à un fasciste ! En l’occurrence, cela change sa personnalité au point que l’on ne comprend même plus ses motivations. On a le sentiment que le réalisateur n’avait pas à cœur de mettre en avant ses origines, mais s’en sert juste comme prétexte pour le rendre plus haineux.
Dans le roman, le fait que Javert vienne d’un milieu dĂ©favorisĂ© -que son père soit un bagnard et sa mère une BohĂ©mienne- Ă©tait censĂ© ĂŞtre une circonstance attĂ©nuante Ă ses agissements. MĂŞme si son passĂ© est exposĂ© très brièvement au chapitre « Vagues Ă©clairs Ă l’horizon », cela permettait de porter un message discret sur les discriminations [3]. Alors certes, ce n’est pas le personnage le plus malheureux, par rapport Ă Fantine, Jean Valjean ou Cosette, et on peut comprendre que le rĂ©alisateur ne souhaite pas en faire une victime de la sociĂ©tĂ©. Mais la sĂ©rie nie jusqu’au fait qu’il ait subi des discriminations. Ce n’Ă©tait pourtant pas le cas de la sĂ©rie The Musketeers, Ă©galement produite par la BBC, qui avait su imaginer un passĂ© crĂ©dible Ă Porthos et y consacrer un Ă©pisode.
En conclusion :
Nos avis sont Ă©videmment très subjectifs. Comme n’importe quel choix artistique, le choix de la couleur de peau d’un personnage devrait ĂŞtre motivĂ© par une raison sincère. Pas simplement par une volontĂ© de paraĂ®tre progressiste ou de faire parler les rĂ©seaux sociaux et les mĂ©dias. Mais le sentiment d’artificialitĂ© ressenti par les spectateurs provient souvent davantage du scĂ©nario et d’une mauvaise Ă©criture des personnages que du casting.
Le problème principal, cependant, est la vague de commentaires racistes que suscitent systématiquement les choix d’acteurs racisés, qu’il s’agisse de castings pertinents ou non. Comme on le voit avec l’exemple de Pirates des Caraïbes, les internautes ne réagissaient pas ainsi il y a quelques années. La montée de la haine en ligne aujourd’hui est assez alarmante. Et des entreprises comme Disney nourrissent ces polémiques en proposant des castings aberrants, ce qui créé un cercle vicieux.
On peut critiquer un choix de casting, cela ne signifie pas nécessairement être raciste. Mais que des internautes crient au wokisme chaque fois qu’ils voient un acteur non blanc dans un film historique est un phénomène véritablement inquiétant.
Pour donner un témoignage personnel, je suis une lectrice très attachée à ce qu’on respecte les descriptions physiques des personnages d’un roman et le moindre changement me gêne. Par exemple, je n’aime pas que Marius Pontmercy soit blond dans le prochain film de Fred Cavayé car je le voyais plutôt brun. Je n’ai pas non plus réussi à lire le manga de Takahiro Arai sur Les Misérables (qui est pourtant très populaire) car Javert est blond dedans, or Javert est censé être bohémien. Mais ce que je ne comprends pas est qu’il n’y a jamais de scandale pour un personnage brun qui devient blond, mais qu’il y en a pour des changements de couleur de peau. La plupart des internautes sont hypocrites, leurs critiques ne vont que dans un sens.

Rédigé par Umeboshi
RĂ©dactrice, Relectrice SEO, Community Manager, enfant prodige, passionnĂ©e d’univers gothiques, mangaphile, parle le japonais couramment, a rĂ©digĂ© 80 pages d’analyses sur JoJo’s Bizarre Adventure.

Et par Tsilla
Rédactrice en Chef, ex-Enseignante en Lettres Classiques certifiée, Autrice de roman, Scoute toujours, Jedi à ses heures perdues, Gryffondor.
Notes :
[1] Porthos achète des terres et obtient de Mazarin une baronnie dans Vingt Ans Après. Mais il n’avait a priori aucun titre de noblesse auparavant. De plus, il ment souvent sur ses prĂ©tendues richesses. Il dit certes s’appeler Du Vallon, ce qui est un nom Ă particule. Pourtant, il ne se marie pas avec une noble mais seulement avec une riche bourgeoise qu’il Ă©pouse par intĂ©rĂŞt. Au dĂ©but de Vingt Ans Après, il se plaint d’ĂŞtre mal vu par ses voisins, qui sont tous de noblesse historique.
[2] Fabirne Bièvre-Perrin, Antiquité, racisme et xénophobie : ressources en ligne, Antiquipop.
[3] « En grandissant, il pensa qu’il Ă©tait en dehors de la sociĂ©tĂ© et dĂ©sespĂ©ra d’y rentrer jamais. Il remarqua que la sociĂ©tĂ© maintient irrĂ©missiblement en dehors d’elle deux classes d’hommes, ceux qui l’attaquent et ceux qui la gardent ; il n’avait le choix qu’entre ces deux classes. » Victor Hugo, Les MisĂ©rables, Paris, Hachette, 1978, t.1, p.191. En d’autres termes, Javert Ă©tait exclu en raison de ses origines. C’est pourquoi il est entrĂ© dans la police, qui Ă©tait Ă l’Ă©poque un mĂ©tier mĂ©prisĂ©.

Merci pour cet article nuancé, ça change des débats habituels. Je voudrais ajouter une idée qui, selon moi, explique une bonne partie des réactions.
La couleur de peau d’un personnage se lit Ă plusieurs niveaux en mĂŞme temps : le niveau historique, le niveau littĂ©raire (ce que l’auteur a voulu dire), le niveau symbolique (ce que le personnage incarne) et le niveau commercial. Un casting fonctionne quand ces niveaux s’emboĂ®tent. Votre Porthos en est le meilleur exemple : l’hommage Ă Dumas, l’origine roturière et l’Ă©criture du personnage vont dans le mĂŞme sens. Le Javert de la BBC coince parce que le niveau symbolique ne trouve aucun Ă©cho dans le scĂ©nario.
Personne ne s’est indignĂ© de voir Samuel L. Jackson en Mace Windu. Le personnage a Ă©tĂ© créé pour lui, il n’enlève rien Ă personne. Ce qui gĂŞne une partie du public, c’est le sentiment qu’on reprend un personnage auquel il s’identifiait pour servir un combat. Ce combat a ses vertus, mais il a aussi ses enjeux moins nobles : sĂ©duire un public afro qui consomme, et donc qui rapporte. Quand le public sent le calcul plus que la conviction, il rejette tout en bloc, y compris les castings rĂ©ussis. C’est en partie, je pense, ce qui explique le dĂ©sĂ©quilibre que vous relevez entre le brun devenu blond et le changement de couleur de peau.
La vraie question me semble pourtant ailleurs : doit-on cantonner les acteurs noirs aux rĂ©cits liĂ©s Ă la colonisation, Ă l’esclavage, au racisme ou Ă une histoire afro-centrĂ©e ? Ce serait une autre forme d’enfermement. Le mythe, la fantasy, la lĂ©gende sont justement les terrains oĂą l’on peut s’en libĂ©rer. Elizabeth Taylor a jouĂ© ClĂ©opâtre sans que personne n’y trouve Ă redire, alors qu’Adele James a dĂ©clenchĂ© une tempĂŞte dans le mĂŞme rĂ´le. Le problème n’est donc pas la fidĂ©litĂ© historique en soi, mais le sens dans lequel on s’autorise Ă la contourner.
Créer des univers où ces personnages existent pleinement, sans avoir à justifier leur présence, serait sans doute la réponse la plus convaincante.