Tsilla Aumigny/ octobre 18, 2021/ 0 comments

On en a parfois gros face aux rédacteurs·trices de Konbini et Numerama, et on vous explique qui sont les vrais fans de Kaamelott, chiffres à l’appui.

Konbini et Numerama ont sorti des articles qui dressent un portrait à charge des fans de Kaamelott et d’Alexandre Astier. Nous nous sommes permis de leur répondre et d’analyser plus justement ce fandom.

Commençons par l’introduction de l’article de Konbini, qui joue d’emblée sur la polémique, en se demandant qui sont les fans de Kaamelott, et pourquoi ils sont problématiques. Alors que Justine Lebreton souligne dans ce même article que :

« Je suis entourée de fans de Kaamelott soit intéressés par le Moyen Âge, soit des gens qui possèdent une culture geek, donc également fans d’œuvres comme Star Wars. D’un point de vue socio-économique, le portrait que j’en ferai, avec des réserves, serait des gens qui ont une trentaine d’années, qui ont fait de hautes études (master ou doctorat) et qui sont fans de culture geek, que ce soit via la pop culture, l’informatique ou les jeux de rôles. Des gens pas spécialement agressifs [rires, ndlr]« .

Marion Olité, « Kaamelott et son fandom, les liaisons dangereuses » Konbini, 27 septembre 2021

Mais qu’est-ce qui peut être problématique dans ce portrait ? L’attrait pour l’informatique ? Les hautes études : le master, le doctorat ? Le manque d’agressivité ? Ou l’honnêteté de cette universitaire qui fait un portrait « avec des réserves » ?

Ce ne sont pas tant les paradoxes de l’interview de Justine Lebreton que les remarques de la journaliste qui posent problème, mais l’absence de faits scientifiques. Aucune étude statistique ne vient corroborer leurs dires. Pourtant, ces études statistiques existent. Il suffit de confronter les données des outils de l’INSEE à d’autres études sur des fandoms similaires. Cela permettrait de créer des cohortes de groupes, et de sous-groupes. Il serait alors possible de réaliser plusieurs persona (portrait fictifs, avec des centres d’intérêts précisés). Mais pourquoi vérifier des faits quand on peut simplement déformer les propos de l’une des spécialiste française de la série tout en dressant un portrait à charge de ses fans ?

Nous allons tenter de répondre à ces questions, à commencer par la première :

Qui peut-on considérer comme un·e fan de Kaamelott ?

Kaamelott a réuni des millions de spectateur·trice·s. Avec une telle audience, il serait impossible de considérer qu’il n’existe qu’un fandom de Kaamelott, en réalité, il en existe plusieurs. Pour les distinguer et en déduire des cohortes, nous allons nous intéresser aux audiences de Kaamelott.

Lors de ses premières diffusions, Kaamelott réunit pas moins de 3 millions de personnes :

« Le défi parait ardu, mais la première semaine s’avère satisfaisante avec 3,1 millions de téléspectateurs en moyenne, des chiffres comparables à ceux de Caméra Café à ses débuts. Les aventures du roi et de ses chevaliers s’imposent rapidement et les audiences grimpent jusqu’à 4 millions de téléspectateurs après seulement trois semaines d’antenne. Depuis, le succès n’a fait que se confirmer, atteignant 5,6 millions de fans lundi 14 novembre, le meilleur score de Kaamelott depuis son lancement et l’une des dix meilleures audiences de M6 en 2005. »

Marie Eve Constans, « Kaamelott étend son royaume« , L’Internaute, février 2006

Lors de la rediffusion de Kaamelott sur W9 en 2021, la série a battu des records d’audience :

« En moyenne, les épisodes de ce 10 juillet 2021 ont réuni 233 000 téléspectateurs, soit 2% du public présent. Le lendemain, le 11 juillet, la série a été appréciée par 424 000 fidèles, soit près de 3% de part de marché. […] Ce lundi 12 juillet, Kaamelott a même battu un record d’audience. Le programme a réuni 388 000 téléspectateurs, soit 1,9 % de part d’audience en première partie de soirée avant de se poursuivre jusqu’à 2h50 en compagnie de 3.7% du public présent devant son poste de télévision. L’ensemble de la soirée a ainsi convaincu 4,5 % des moins de 50 ans et 4.5% des femmes de moins de 50 ans. »

Valentin Delepaul, « Kaamelott : carton plein pour Alexandre Astier sur W9 et 6Ter, la sortie du film / Premier volet attendu par les fans », Toutela tele, 17 juillet 2021

Ces chiffres confirment que le public de Kaamelott est plutôt jeune.

Par ailleurs, l’ensemble des fans de Kaamelott n’intègrent pas des forums de discussions, des groupes facebook, et ne suivent pas Alexandre Astier sur les réseaux sociaux. La page facebook officielle de Kaamelott compte presque 260 000 fans, alors que la page Kaamelott, les répliques cultes ! en compte 285 000, quand les groupes Kaamelott au cinéma en possèdent 90 000, et Kaamelott ma religion – KaaR, 77 000. Il existe plusieurs dizaines de groupes facebook qui se déclinent en fanmades (memes, fanfictions), en théories de fans, d’autres qui ne partagent que des répliques et des gifs.

Enfin, certains se sont spécialisés sur lore de Kaamelott (l’univers étendu comprenant les bande-dessinées), lorsque d’autres se centrent sur l’univers d’Alexandre Astier et ses autres réalisations (spectacles, autres films). Idem pour les forums internet et les autres réseaux sociaux. Alors, comment expliquer ce succès ?

Le succès des pages et des groupes Kaamelott

L’éditrice de la page Kaamelott les répliques cultes ! tend à expliquer ce phénomène grâce à l’engouement des fans pour les épisodes. En effet, à une époque, il était possible de diffuser des extraits, voire des épisodes entiers de Kaamelott sur facebook. C’est précisément à ce moment que la page et les deux groupes qui existaient à l’époque auraient gagné en popularité. D’une part, ils étaient les seuls, d’autre part, ce n’était pas les répliques cultes que les fans plébiscitaient mais bien la rediffusion des épisodes. Seulement, cette pratique fut rapidement interdite, car Regular production, la société de production d’Alexandre Astier, contacta les administrateurs et administratrices afin de leur rappeler la législation en vigueur. Dès mars 2016, ces derniers intercédèrent auprès des fans dans cette optique. Le contenu des répliques cultes et celui des groupes facebook alimenté initialement par les épisodes fut donc peu à peu remplacé par des contenus originaux, créés par les fans, pour des fans.

Sur 4 millions de spectateur·trice·s, seulement 260 000 suivent donc l’actualité sur facebook. Parmi eux, 285 000 sont fans des répliques cultes de Kaamelott. Soit à peu près 10,5% des téléspectateurs. Concernant les statistiques de cette page-ci, elle compte 60,4% d’hommes et 39,6% de femmes à travers le monde. En France, elle compte 55,8% de femmes et 44,2% d’hommes. Les deux tranches d’âge dominantes sont 25-34 ans et 35-44 ans. Les fans résident principalement en France (88,8%), en Belgique (3,3%) et en Suisse (2,5%). Les fans de Kaamelott, les répliques cultes suivent aussi Chefclub (une page de foodporn connue pour ses livres de recettes destinées aux enfants), Candy Crush Saga, Sais-tu que ?(une page d’humour), Rémi Gaillard et Liddl. Le portrait type d’un fan de Kaamelott les répliques cultes! serait donc le suivant : une maman de 38 ans, « geekant » à ses heures perdues devant Candy Crush, faisant ses courses à Liddl, appréciant l’humour potache de Rémi Gaillard et Sais-tu que ?

La page facebook d’Alexandre Astier est quant à elle suivie par 1 million de fans, soit 25% des téléspectateurs de Kaamelott (en admettant que ces profils soient des fans de Kaamelott, mais il peut aussi y avoir des fans d’Astérix, qui n’apprécient pas Kaamelott). Il y a moins de groupes facebook dédiés à Alexandre Astier qu’à Kaamelott. Le groupe « l’univers d’Alexandre Astier » compte 118 000 profils.

Cela nous permet de distinguer plusieurs profils types d’audiences : 3 principales, et 4 secondaires.

Les 3 audiences principales :

  • L’audience télévisuelle, suivie par une cellule familiale lors de la première diffusion en 2004-2009
  • Celle du film Kaamelott, qui regroupe probablement les fans de la première heure
  • L’audience d’Alexandre Astier, en tant que créateur de contenus télévisuels, filmographiques, sériels, musicaux, etc. qui se distingue très nettement de l’ensemble des fans de Kaamelott

Les 4 audiences secondaires :

  • L’audience des fans de la série active sur les réseaux sociaux et dans les groupes facebook
  • L’audience des réseaux sociaux qui plébiscite les répliques de Kaamelott, sous forme de memes le plus souvent
  • Celle des forums/réseaux sociaux qui aime partager et élaborer des théories sur le lore (l’univers étendu)
  • Enfin, celle des réseaux sociaux qui est fan de l’univers d’Alexandre Astier

Bien entendu, une personne appartenant à une cohorte peut aussi se retrouver dans une autre : on peut être fan d’Alexandre Astier, et adorer les répliques de Kaamelott.

D’après Konbini et Numerama, le problème des fans de la franchise serait qu’ils répèteraient en boucle les mêmes répliques. Avec Nostalgie. Pire, ils voueraient tous un culte à Alexandre Astier. Nous voyons que la part des fans adorant les répliques de Kaamelott est moins importante que celle qui ont liké la page d’Alexandre Astier. Pour autant, tous les téléspectateur·trice·s de Kaamelott la série et Kaamelott le film ne sont pas abonnés à sa page facebook.

Ce que tentent de dépeindre Konbini et Numerama sont en réalité des audiences secondaires de la série, actives uniquement sur les réseaux sociaux, et représentant moins de 10,5% de l’audience totale de Kaamelott. Ce n’est en rien représentatif de l’ensemble des audiences, et ce n’est pas non plus documenté. En se penchant sur les statistiques de la page facebook la plus suivie par les fans de Kaamelott, l’on se rend rapidement compte que même le portrait du fan type dressé par ces deux journaux est erroné.

Mais alors, qui sont les fans de Kaamelott dont parlent Konbini et Numerama d’après les chiffres ?

En réalité, nous le savons pas, car aucune étude fiable n’a permis de le mettre en lumière. Avec plus de 2 millions de spectateurs·trice·s rien qu’en France pour le premier film et 3 millions pour la série à ses débuts, comment en déduire que la fanbase de Kaamelott est principalement composée par des geeks, travaillant dans l’informatique et ayant fait des hautes études ?

En effet, d’après l’INSEE, 15% des jeunes français·es détiennent un master, et 1% un doctorat sur la cohorte 2006-2008 (correspondant au fandom de Kaamelott décrite par Konbini et Numerama). Or, l’on se doute bien que parmi ces 16% ne se trouvent pas l’intégralité des millions de spectateurs de Kaamelott.

En outre, les étudiant·e·s inscrit·e·s pour la première fois en 2010-2011 sont 21% à obtenir un master en 2013-2014. Il est donc peu probable que l’ensemble des fans de Kaamelott ait fait des hautes études. Par contre, 40% des jeunes de 20 à 24 ans possédaient un diplôme des études supérieures sur la même période. En 2013, ce chiffre atteignait même 44% des 25-35 ans. Il est donc plus probable que les fans de Kaamelott aient obtenu un DUT ou une licence car 65% des étudiant·e·s se trouvaient à l’université durant cette période.

Les fans de Kaamelott, des Geeks fanas d’informatiques ?

Quant à la répartition des étudiant·es dans l’enseignement supérieur : on note en 2021 un peu plus de 281 établissements proposant la filière informatique, principalement des BTS, licences, et DUT, ainsi que certaines écoles d’ingénieurs. Il n’existe pas de données précises sur le nombre d’étudiant·e·s en informatique entre 2009 et 2013.

Par contre, nous avons des données concernant la répartition des étudiant·e·s en faculté. La part des étudiant·es en Sciences (17%) n’est pas significative par rapport aux autres Sciences : en 2009-2010, 24% des étudiants ont choisi d’étudier dans le domaine des Lettres, sciences du langage, langues, suivis de près par les étudiants en Droit et Sciences Politiques, et celleux en Sciences Humaines et Sociales (19% et 18%). Statistiquement, durant cette période, 61% des étudiant·e·s sont répartis dans ces trois UFR. Même si les chiffres ne nous permettent pas de connaître la proportion d’étudiant·e·s en informatique, il est plus probable qu’un·e fan de Kaamelott ait étudié l’Anglais, l’Histoire ou le Droit, que l’informatique.

D’ailleurs, toutes les recherches universitaires, les livres écrits par des fans ou des chercheur·euse·s s se sont concentrées dans le domaine des Lettres et Sciences du Langage, de l’Histoire, de la Cinématographie, du Droit, ou des Sciences Humaines et Sociales.

Enfin, la jeune génération s’avère plus diplômée que les générations précédentes : « Ainsi, en 2018, 13 % des personnes âgées de 25 à 34 ans n’ont aucun diplôme ou seulement le brevet des collèges, alors que c’est le cas de 32 % de celles âgées de 55 à 64 ans. De même, les jeunes détiennent moins fréquemment un diplôme de niveau CAP, BEP ou équivalent que les plus âgés. En revanche, ils sont beaucoup plus souvent bacheliers ou diplômés du supérieur que les personnes de 55 à 64 ans : la part de bacheliers ou plus est passée de 37 % à 69 % entre ces deux générations. La différence entre les générations est particulièrement marquée pour les diplômés du supérieur long : 33 % des personnes âgées de 25 à 34 ans ont un niveau de diplôme supérieur à bac + 2, contre 13 % de celles entre 55 et 64 ans. »

Insee, enquête Formation et qualification professionnelle (FQP) 2014-2015.

Si l’on résume ces statistiques, l’on pourrait en déduire que les jeunes fans de Kaamelott, dans la tranche d’âge 30-40 ans, ont donc plus de chance d’avoir une licence en Lettres, Science du Langage, Langues, qu’être des geeks en master d’informatique. Le pourcentage de personnes diplômées et fans de Kaamelott est plus élevé que dans l’ensemble de la population française, car la jeune génération qui a grandi avec cette série est bien plus diplômée que la précédente. Quant au culte de la personnalité voué à Alexandre Astier, ne serait-ce pas simplement un mythe ?

Les fans de Kaamelott, vénèrent-ils Alexandre Astier ?

Si l’on en croit les chiffres des réseaux sociaux, ce serait donc davantage Alexandre Astier que Kaamelott que les fans préfèrent. Mais pourquoi précisément ?

D’après Vincent Bilem, dans un article titré « Pourquoi tout le monde déteste-t-il les fans de Kaamlott » [sic] :

« Pour le chercheur David Peyron, l’explication est assez simple. « La série est conçue autour d’une structure complexe. Les fans se sont construits comme des geeks érudits, et peuvent s’approprier la série par ce côté un peu élitiste. D’autre part, il y a peu de séries comme celle-ci en France, avec un univers très dense que les fans peuvent décortiquer à l’envi. Tandis qu’outre-Atlantique, il y en a pléthore (Battlestar Galactica, Star Trek)« , analyse le maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université d’Aix-Marseille. »[sic]

Vincent Bilem, « Pourquoi tout le monde déteste-t-il les fans de Kaamelott ? » Numerama, 20 juin 2020

Si les fans qui se posent en « geeks érudits » sont donc peu nombreux, il y a en fait une remarque intéressante dans cette analyse : « il y a peu de séries comme celle-ci en France, avec un univers très dense que les fans peuvent décortiquer à l’envi ».

A l’époque de sa sortie, Kaamelott s’impose en effet comme une shortcom originale, dont l’univers fantaisiste est alors peu commun dans le paysage télévisuel français. En effet, les shortcoms sont des sketchs traitant de sujets quotidiens. Alors que Kaamelott sortait sur nous écrans (en 2004), ses principaux concurrents étaient : Samantha Oups ! sur France 2 et Service après-vente des émissions sur Canal+.

Aucune shortcom créée jusqu’ici ne possédait la richesse scénaristique de Kaamelott. Les shortcoms étaient plutôt des séries de sketchs, qui traitaient du quotidien, comme Un gars, une fille, ou Camera Café. Transposer ces aventures quotidiennes dans un univers épique était révolutionnaire pour l’époque. D’une façon plus générale, en 2004, aucune série française ne possédait un tel univers, sauf, peut-être, des dessins animés de qualité comme Code Lyoko. La fantasy ne faisait pas partie du paysage sériel français. Les séries françaises qui avaient le plus de succès étaient Sous le soleil qui s’était exportée à l’étranger sous le nom de Saint-Tropez. Et Julie Lescaut qui s’est classée dans le top 100 des meilleures audimats de 2000 à 2010.

Les personnages de Kaamelott : Yvain; La Reine Guenièvre, Arthur, Léodagan et Séli
Yvain (Simon Astier), La Reine Guenièvre (Anne Girouard), Le Roi Arthur (Alexandre Astier), Léodagan de Carmélide (Lionel Astier) et Dame Séli (Joëlle Sevilla) dans la salle du trône. Chaque personnage est reconnaissable à la couleur de ses vêtements : du vert avec un plastron en cuir pour Yvain, une robe blanche dont les manches sont bordées de bleu pour Guenièvre, une armure en cuir rouge pour Arthur, une armure bleue pour Léodagan et une robe rouge à encolures, motifs et bordures dorées pour Dame Séli. Tous les personnages se tiennent autour d’Arthur, assis sur le trône, Guenièvre à ses côtés, assise sur un bras de la chaise. Source : @Calt

L’après-Kaamelott, la montée en puissance de son créateur

Kaamelott, et son créateur, Alexandre Astier, ne doivent pas seulement leur succès aux répliques du show. Ils le doivent surtout au concept qui a littéralement bousculé les genres et les codes du paysage télévisuel français. A la suite de Kaamelott, Alexandre Astier a entretenu l’attente des fans en leur promettant dès 2006 une trilogie de films. Il a aussi sorti 9 bande-dessinées, et il a été question d’un jeu vidéo qui n’a finalement jamais vu le jour. Même Camera Café, fort de son succès avec deux films au compteur, n’a jamais connu un tel engouement.

Par ailleurs, Alexandre Astier s’est aussi illustré au cinéma comme réalisateur avec des films comme David et Madame Hansen, et plus récemment, Astérix et le domaine des Dieux, Astérix : le secret de la potion magique (césarisé), co-réalisés avec Louis Clichy. Il a joué dans des fictions populaires : Comme t’y es belle, LOL, Les aventures de Philibert, capitaine puceau et Pop redemption (qu’il a scénarisé). Surtout, il a joué dans le court-métrage 14 millions de cris de Liza Azuelos, qui dénonce les mariages forcés. Il est aussi apparu dans de nombreuses séries et web-séries. En outre, il écrit et interprété deux spectacles : Que ma joie demeure ! et L’Exoconférence. Enfin, il a composé les musiques de ses propres créations. Un astéroïde porte son nom.

Alexandre Astier est un ovni dans le paysage culturel français. Il a touché au cinéma, au cinéma d’animation, aux séries, à la réalisation, à l’écriture, à la scénarisation, à la composition, à l’acting, au théâtre, au one-man show, à la bande-dessinée, à la vulgarisation scientifique, et à la production…

Ayant été récompensé plusieurs fois et notamment pour son spectacle L’Exoconférence, il a vite acquis un statut très particulier.

Pour autant, ses réalisations sont-elles toutes d’une infinie qualité qu’il conviendrait de vénérer ? Point du tout, et beaucoup de fans s’accordent sur ce point. Les aventures de Philibert, capitaine puceau n’a pas convaincu, quant à sa prestation dans Mass Effect Andromeda, elle laisse à désirer. Par ailleurs, il y a beaucoup d’incohérences dans Kaamelott, relevées par les fans. A contrario, aucun critique de presse ne s’est intéressé (à tort) à Comptines & Poésines, 49 comptines au rythme des saisons aux éditions Eveil et Découverte. Alexandre Astier y lit les poèmes de Pascal Boille, qu’il a mis en musique. C’est un véritable enchantement pour les petits et pour les grands.

Si les fans sont pointé·e·s du doigts concernant leur adoration, en revanche, la presse ne l’est jamais. Pourtant, les journalistes et les rédacteur·trice·s regorgent d’imagination pour inventer leurs gros titres depuis qu’Alexandre Astier a du succès. Les références à la chevalerie, la royauté, et au Graal ne cessent de pleuvoir lorsqu’il s’agit d’évoquer Kaamelott ou son auteur. Son nom a longtemps été associé à ces termes dans les moteurs de recherches, et ce n’est pas uniquement grâce à Kaamelott. Cela est le résultat des nombreux titres d’articles de presse et d’interviews. Aujourd’hui, Alexandre Astier est associé à « l’espace », « l’astrophysique », « Bach » et tous les membres de sa famille dans les moteurs de recherche.

Il est, en réalité, très difficile de s’attaquer à cet artiste, touche-à-tout, bankable, oscarisé, qui a reçu des récompenses scientifiques pour son spectacle vulgarisant l’Astrophysique. Au final, cette image de fan « geek érudit » qui s’accaparerait une série, ne serait-ce pas celle d’Alexandre Astier, que ce chercheur projetterait sur ses fans ? S’en prendre aux fans, n’est-ce pas une façon déguisée de s’attaquer à Alexandre Astier lui-même ?

Le fandom de Kaamelott, transphobe, homophobe et sexiste ?

Si une question mérite d’être soulevée et par là-même définitivement close, c’est bien la représentation de la diversité dans Kaamelott. Nous allons donc nous y atteler.

D’abord, Alexandre Astier a embauché plusieurs personnalités qui ont revendiqué leur appartenance à la communauté LGTBQI+ : Guillaume Galienne, bisexuel, Jehnny Beth, bisexuelle, Emma De Caunes, bisexuelle…Et créé un personnage Queer en la personne de Bohort, dont l’homosexualité était sous-entendue dans le court-métrage Dies Irae (court-métrage qui a lancé Kaamelott). Dans celui-ci, Bohort menace de quitter la table ronde si l’un des chevaliers commence à parler en mal de l’homosexualité.

La question de l’homosexualité et même de l’asexualité, sont abordées à travers le personnage de Karadoc. Dans l’épisode Alone in the dark II du Livre IV, Arthur réconforte Karadoc qui est angoissé et qui n’arrive pas à dormir seul. Comme il ne peut pas passer la nuit à ses côtés, Arthur trouve un jeune homme pour dormir avec lui et demande au chevalier s’il est gay. Karadoc répond qu’il n’aime déjà pas faire l’amour avec les filles et qu’il envisage encore moins de le faire avec les garçons. Tout au long de l’épisode, il ne comprend d’ailleurs aucun sous-entendu sexuel. Ce qui embête Arthur dans cette scène, ce n’est pas l’homosexualité de Karadoc, mais le fait que Karadoc puisse violer le jeune homme. Dans l’épisode Le Baiser Romain du Livre III, Karadoc exprime son dégoût pour les relations sexuelles, expliquant qu’il les accepte uniquement pour faire des enfants.

Le Livre I, homophobe ?

Enfin, dans l’épisode Compagnon de chambrée du Livre I, Arthur a un comportement jugé homophobe envers l’évêque Boniface. En revanche, c’est bien Alexandre Astier qui a écrit les lignes de cet évêque progressiste, prônant l’acceptation de l’homosexualité au sein de l’Eglise catholique. Lorsque Boniface évoque les débats de l’Eglise concernant l’autorisation ou l’interdiction de l’homosexualité, voilà ce qu’il en dit :

Boniface : Ah non, parce que nous, figurez-vous, alors nous on se tâte hein, pour savoir si on doit l’autoriser ou l’interdire…
Arthur : L’interdire ? Pour quoi faire ?
Boniface hurlant : Eh ben voilà ! Eh ben, c’est exactement ce que je leur dis ! Voilà ! Moi je fais partie de ceux qui se battent pour qu’on l’autorise, et même qu’on l’encourage ! Voilà !

Boniface est seul dans le lit, Arthur dort à même le sol.

Boniface se penchant : Non alors, c’est très gênant de vous voir dormir par terre, c’est votre chambre tout de même !
Arthur : Impeccable, vous inquiétez pas, je vais dormir comme un loir !
Boniface : Bah oui, mais si quelqu’un entre, qu’est-ce qu’il va penser ?!
Arthur : Justement, si quelqu’un entre il pensera moins de trucs si je suis par terre !
Boniface : Bon alors, qu’est-ce que je fais, j’éteins ?
L’écran devient noir.
Arthur (voix off) : Heu non, laissez allumé, je préfère.

Alexandre Astier, Compagnon de chambrée, Livre I, Kaamelott, Calt production, 2004

Arthur n’a simplement pas envie de dormir près d’un inconnu qui vient de lui proposer de coucher avec lui. Ce n’est pas l’homosexualité de son hôte qui lui pose soucis, mais sa proposition, à laquelle il réagit de façon disproportionnée. Il suffit de lire entre les lignes de ce script pour s’apercevoir que le second degré ne saurait être sélectif dans ses usages.

Kaamelott, sexiste ?

Il est toujours incroyable de constater que seules les insultes concernant les femmes ont été relevées par les critiques. Par contre, les « espèce de connard », « gros cornichon », « mou du bulbe », qui concernent les hommes ne sont jamais pointées du doigt. Faudrait-il donc s’offusquer des insultes uniquement lorsqu’elles s’adressent à des femmes ? Concernant celles-ci, il semble que Kaamelott traite ses personnages équitablement, qu’importe leur genre, leur origine sociale, la couleur de leur peau, ou leur handicap. De ce côté, il serait malhonnête de reprocher à la franchise la moindre once de sexisme.

Quant aux accusation concernant le traitement des personnages féminins, nous y avons consacré tout un dossier que vous pourrez lire ici. Dame Séli, Mevanwi, Guenièvre, la Dame du Lac, ou encore les maîtresses d’Arthur sont des personnages à part entière, avec leurs propres arcs narratifs. Séli, Guenièvre et la Dame du Lac sont même des personnages de premier plan, ce qui n’est pas le cas dans tous les récits arthuriens. Dans le court-métrage Dies Irae, il était même question d’une femme chevalière qui aurait dû siéger à la table ronde.

Maintenant que ces questions ont été abordées, il en demeure une : d’où viendrait cette idée d’un fandom sexiste et homophobe alors même que les études scientifiques tendent à prouver le contraire ?

Que disent les études sur les fandoms ?

Les fans de Kaamelott appartiennent à un fandom plus vaste, celui de fantasy qui regroupe plus largement les fans d’Harry Potter, de Disney, de Star Wars, des comics (Marvel, DC), du Seigneur des Anneaux et qui appartient à ensemble plus large du fandom de la pop-culture. D’après des études documentées, les fans de fantasy seraient plus ouverts sur les questions sociétales liées à la sexualité, au genre et aux représentations de ceux-ci. Ainsi, Jennifer Duggan note, concernant le fandom de Harry Potter, très proche de celui de Kaamelott :

« The politics of children’s literature has never been more visible. The Harry Potter fandom, in particular, has been a political battlefield. Many fans feel they are fighting for inclusion and against discrimination, including against a conservative children’s publishing industry, against exclusionary political movements, and against author J. K. Rowling herself »

La politique dans les livres jeunesses n’a jamais été aussi visible. Le fandom d’Harry Potter, en particulier, a été un champ de bataille politique. De nombreux fans pensent qu’ils se battent pour l’inclusion et contre les discrimination, incluant celles relatives à l’industrie du livre jeunesse, contre les mouvements politiques discriminatoires, et contre l’autrice J.K. Rowling elle-même.

Jennifer Duggan, « Transformative Readings: Harry Potter Fan Fiction, Trans/Queer Reader Response », and J. K. Rowling, in Children’s Literature in Education, 2021

Qu’en disent les critiques anti-fandoms ?

Rebecca Williams et Lucy Bennett, deux théoriciennes des fandoms axées sur une recherche critique et anti-fandom, ont publié récemment les conclusions d’un ensemble de recherches qui analysaient précisément les dérives du fanatisme, tant celui anti-fandoms, que les dérives des fandoms. Dès l’introduction, elles notent que les anti-fandoms déploient régulièrement des arguments se fondant sur le discrédit d’une communauté en lui construisant une image toxique ne correspondant pas à sa réalité, comme c’est le cas avec les fans de Star Wars ou de Ghostbuster :

This has been particularly linked to a form of “toxic geek masculinity” […] where typically male fans have opposed wider inclusion of women, characters from ethnic minority groups, or non-heteronormative characters. In some cases, such “anti-fan discourse is increasingly being used as a sort of metaphorical fig leaf for preexisting prejudice and bigotry” […] Although, as Matt Hills cautions, “It is frequently unclear whether trolls engaged in putatively ‘toxic’ activities are long-term fans, newbies entering fan spaces purely for the purposes of provoking, or, indeed, whether these might not be fans at all, but social actors attempting to instrumentally use fandom to publicize their own agendas”

Cela a particulièrement pris une forme de « masculinité geek toxique » dans laquelle des fans masculins stéréotypés se sont opposés à une inclusion plus large des femmes, des personnages issus d’une minorité ethnique, ou des personnages non-hétéronormatifs. Dans certains cas, un tel « discours anti-fan est de plus en plus utilisé comme une sorte de voile métaphorique pour les préjugés et le sectarisme préexistants » […] Bien que, comme le prévient Matt Hills : « il n’est pas clairement établi que les trolls qui se sont supposément engagés dans des « activités toxiques » sont des fans à long terme, des débutants entrant dans des espaces de fans uniquement dans le but de provoquer, ou, en effet, qu’il ne s’agisse peut-être pas du tout de fans, mais d’acteurs sociaux essayant d’utiliser le fandom pour diffuser leurs propres idées politiques ».

Rebecca Williams, Lucy Bennett, « Fandom and Controversy« , Sage Journals, 14 septembre 2021

Des fandoms politisés ?

D’après leurs analyses et celles d’autres chercheurs, l’anti-fandom et le fandom sont éminemment politisés, et s’interrogent mutuellement sur l’inclusivité et l’exclusivité de leurs groupes respectifs. C’est d’ailleurs sur ces questions cruciales de l’inclusivité que les fans de Kaamelott sont attaqués. Concernant les faits de harcèlement évoqués par Kombini, ils sont graves et condamnables. Tous les faits de harcèlement sont graves et condamnables, quels qu’ils soient. Or, cette question de harcèlement est précisément au cœur de nombreuses fanbase, comme l’un des ventricule des anti-fandoms. D’après ces études, le harcèlement au sein des communauté est une forme grave de fanatisme.

Toutefois, ces recherches rappellent qu’il existe toutes les nuances de sensibilités au sein d’un même fandom : de celleux qui se montreront ouverts et accueillants aux propos même s’ils vont à l’encontre de leurs croyances (au sens philosophique du terme), à celleux qui se montreront militants, voire, agressifs et fanatiques. L’intérêt critique de cette étude tend à démontrer que, finalement, les fandoms ne sont pas si éloignés des mouvements politiques, que ce soit dans leur fonctionnement, leur implications, leurs idéaux, ou leur confrontation avec les anti-fandoms. De ce point vue, Alexandre Astier serait davantage un chef de file politique qu’un réel dieu aux yeux de ses fans.

En conclusion,

Il paraît difficile de dresser un portrait du fandom de Kaamelott tant il est diversifié et varié. Ce qui serait intéressant en revanche, ce serait d’étudier son fonctionnement intrinsèque et extrinsèque, sa politisation, et son image publique, aussi bien auprès des fans de Kaamelott que de ses détracteurs. Cela pourrait peut-être nous ouvrir les portes qui expliquent le succès de cette franchise à défaut de nous en donner les clefs.

Article relu par Justine Frugier et Antoine Jourdon

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Bibliographie

Marion Olité, « Kaamelott et son fandom, les liaisons dangereuses » Kombini, 27 septembre 2021

Marie Eve Constans, « Kaamelott étend son royaume« , L’Internaute, février 2006

Valentin Delepaul, « Kaamelott : carton plein pour Alexandre Astier sur W9 et 6Ter, la sortie du film / Premier volet attendu par les fans », Toutela tele, 17 juillet 2021

Vincent Bilem, « Pourquoi tout le monde déteste-t-il les fans de Kaamelott ? » Numerama, 20 juin 2020

Isabelle Missiaen, « Que regardent les Français à la télévision depuis 20 ans ?« , Le Point, 6 juin 2021

Isabelle Kabla-Langlois (dir.), Insee Références, édition 2016 – Éclairage – Les jeunes et l’enseignement supérieur rance, portrait social, édition 2016, Insee Référence, 41p.

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Insee, enquête Formation et qualification professionnelle (FQP) 2014-2015, « Niveau d’éducation de la population », 19 novembre 2019, Paris

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