[INTERVIEW] Frederico Anzalone, journaliste BD, auteur du livre JoJo’s Bizarre Adventure : le diamant inclassable du manga

Frederico Anzalone est critique spécialisé dans la bande dessinée japonaise. Il écrit entre autres pour
ATOM et mène d’autres activités en parallèle, notamment en radio à la RTBF. Il est l’auteur du livre
JoJo’s Bizarre Adventure : le diamant inclassable du manga, publié chez Third éditions.

Interview de Frederico Anzalone par la Revue de la Toile

Frederico Anzalone, pourriez-vous vous présenter et présenter votre parcours ? D’où vous vient votre passion pour les mangas, et en particulier pour JoJo ?

Comme beaucoup de gens de ma génération, tout a commencé avec le Club Dorothée. C’était carrément un rituel ! Chaque jour, on retrouvait Dragon Ball, Sailor Moon, Ken le Survivant, Nicky Larson… Ces dessins animés faisaient partie de notre quotidien. Sans même s’en rendre compte, on baignait déjà dans la culture japonaise. D’autant que mes jeux vidéo préférés venaient aussi du Japon. Puis les mangas papier sont arrivés chez Glénat, Tonkam ou Kana, et là, le déclic s’est fait. J’ai commencé par Dragon Ball, évidemment. À l’époque, la plupart des titres publiés avaient déjà leur version animée à la télé. C’est en lisant des œuvres inédites que je suis vraiment tombé amoureux du manga, avec GUNNM, Yû Yû Hakusho, et tant d’autres séries qui m’ont passionné… Comme il n’y avait pas encore une avalanche de sorties, on pouvait presque tout suivre.

Mon parcours, c’est une longue histoire ! Quand j’étais enfant, je rêvais de faire de la BD, comme dessinateur et/ou scénariste. J’avais même un poster de Raoul Cauvin, le scénariste des Tuniques bleues, accroché dans ma chambre (rires). Comme il était incroyablement prolifique, ça m’a fait prendre conscience qu’en étant scénariste, on pouvait raconter plein d’histoires en parallèle, dans des univers très différents. Avec le temps, je me suis passionné pour les arts visuels au sens large. J’étais dingue de l’agence de graphisme britannique The Designers Republic, qui signait l’identité visuelle des jeux WipEout (identité qui jouait aussi avec des codes graphiques inspirés du Japon…), ou encore celles d’artistes du label Warp Records, comme Autechre, que j’aime énormément. J’ai donc changé de cap et je suis devenu graphiste – j’ai décroché mon diplôme au début de la vingtaine. En parallèle, je n’ai jamais arrêté d’aimer le manga, et j’écrivais beaucoup dessus en amateur. Puis un jour, on m’a proposé de passer du côté professionnel. Petit à petit, j’ai commencé à multiplier les projets, notamment dans la presse écrite, tout en continuant mon activité de graphiste. C’est dans ce contexte que s’est présentée l’occasion d’écrire un livre pour Third Éditions. J’avais rencontré les cofondateurs de Third quelques années plus tôt, à l’époque où ils travaillaient pour Pix’n Love. Pour cette maison d’édition, j’avais assuré la direction graphique de la biographie du game designer SUDA51 (le créateur de Killer7, par exemple). Un jour, nos chemins se recroisent, et ils me disent qu’ils aimeraient travailler avec moi. Je leur réponds que j’ai envie d’écrire sur JoJo depuis longtemps… mais honnêtement, j’étais persuadé qu’ils allaient refuser. À l’époque, tout le monde s’en fichait de JoJo en France ! La série était un peu connue, bien sûr, mais je n’imaginais pas qu’on puisse accepter un projet de livre dessus. Sauf que contre toute attente, ils m’ont dit oui ! Début 2018, j’ai donc eu la chance de me lancer dans ce livre, dédié à cette saga que j’adorais.

Ma découverte de JoJo’s Bizarre Adventure remonte à la fin des années 1990, grâce au jeu de combat en 2D de Capcom, JoJo’s Venture. Je suis aussi tombé sur la version italienne du manga JoJo, parce que la série était traduite dans cette langue depuis longtemps. Quand les éditions J’ai Lu ont enfin publié la version française, au début des années 2000, ça m’a permis de m’y mettre… mais pas tout de suite. J’ai observé le manga de loin, j’ai lu des extraits par-ci par-là, mais j’ai mis un peu de temps à vraiment m’y plonger. Ce n’est qu’à la sortie du volume 29, en 2004 (le tout premier tome de la partie 4) que j’ai été complètement happé. Sous le charme, j’ai alors acheté tous les volumes de la partie 3 et poursuivi avec la 4 – j’ai découvert la série dans le désordre, donc, mais j’ai évidemment tout relu dans l’ordre plus tard. La quatrième partie reste de loin ma préférée et, je trouve, la plus passionnante, pour toutes les raisons que j’ai développées dans mon livre.

Pourriez-vous nous présenter votre livre ? Vous analysez beaucoup JoJo’s Bizarre Adventure d’un point de vue artistique : vous expliquez qu’il s’inspire du maniérisme du XVIe siècle, des dessins de mode d’Antonio Lopez et Tony Viramontes… Mais vous le mettez aussi en perspective avec l’histoire économique du Japon et l’histoire du manga moderne : j’aime particulièrement votre analyse selon laquelle Dio représenterait le héros de manga des années 1960-70 et Jonathan le héros des années 1980, qui ont des mentalités très différentes et ne se comprennent pas du tout !

Merci beaucoup. C’est effectivement un livre hybride. À la fois analyse, critique, et plongée dans les coulisses de la création de la série… c’est tout ça en même temps. J’avais envie d’aborder certains aspects bien précis, ceux qui me tenaient particulièrement à cœur, et j’ai essayé de le faire au moment le plus juste dans la chronologie des différentes parties de JoJo. J’avais pas mal d’envies et d’intuitions, car j’avais pris des notes sur ce manga pendant des années. Peu à peu, des ponts se sont formés dans mon esprit : entre des époques, des courants artistiques, des œuvres très différentes. Mais ce que je voulais surtout, c’était inviter les lecteurs à vivre un voyage – un voyage dans l’Histoire du Japon, dans celle du manga, dans celle de JoJo. Tenter de relier ces trois dimensions à la fois, c’était un défi… et j’espère avoir réussi à le relever. En fin de compte, j’ai essayé d’écrire le bouquin que j’avais envie de lire. Même si, aujourd’hui, je n’ose pas le relire. (rires)

Vous parlez beaucoup du rapport d’Araki avec ses éditeurs, notamment Ryôsuke Kabashima qui l’aurait beaucoup influencé. Les éditeurs ont-ils eu des rôles déterminants pour la série ? Il me semble qu’Araki voulait initialement arrêter la série après la partie 3 et que c’est son éditeur qui l’a poussé à continuer…

Il est plausible que la saga JoJo’s Bizarre Adventure aurait pu s’arrêter à la partie 3. La quatrième est née d’une série d’idées restées de côté, presque comme un bonus imprévu. Quand on parle « d’éditeur », cela peut désigner deux choses : la maison d’édition, ici Shûeisha, et le tantô, c’est-à-dire le responsable éditorial qui accompagne personnellement l’auteur. Après la partie 3, le tantô d’Araki a changé, ce qui a sans doute influencé la direction que la série a prise. On peut imaginer que la maison d’édition voulait certainement plus de JoJo, mais difficile de savoir ce qu’Araki en pensait à ce moment-là.

Le rapport entre auteurs et éditeurs a évolué avec le temps. Dans les années 1980, à l’époque où JoJo a commencé, tout était beaucoup plus strict : les mangakas de revues comme Shônen Jump étaient assez cadenassés. Aujourd’hui, les choses ont changé. Un auteur comme Tatsuki Fujimoto (Chainsaw Man) prend régulièrement la liberté de sortir un chapitre toutes les deux semaines, par exemple, au lieu de suivre le rythme hebdomadaire. À l’époque, l’éditeur gardait une autorité forte sur l’auteur, ce qui appuie l’idée qu’Araki a pu être incité à prolonger sa série.

Le premier tantô d’Araki, Ryôsuke Kabashima, a d’ailleurs joué un rôle essentiel. Cet homme a étudié l’archéologie et c’est clairement lui qui a orienté Araki vers l’Égypte, terrain central de la troisième partie. Il l’avait même convaincu – voire “obligé” ! – de voyager avec lui sur place, pour se documenter, alors qu’Araki n’en avait pas du tout envie à la base. Leur collaboration a donc été très fructueuse, et les deux continuent de se côtoyer : une interview croisée d’eux figure d’ailleurs dans le premier numéro du JoJo Magazine. Pour l’anecdote, Kabashima est le petit-fils du mangaka d’avant-guerre Katsuichi Kabashima. Quand son œuvre Shô-chan no bôken a été rééditée au Japon, Araki a dessiné le personnage de Shô-chan à sa manière, pour le bandeau du livre. Une preuve du lien fort qui unit encore les deux hommes.

Le dessin de Katsuichi Kabashima est proche de bandes dessinées comme Tintin. Araki redessine le personnage dans son style beaucoup plus sophistiqué.
Source : Shôchan no bôken (L’aventure de Shôchan) © 1923 Katsuichi Kabashima et Nobutsune Oda. Bandeau dessiné par Araki en 2023. Tous droits réservés.

Après le rôle de l’éditeur, passons aux assistants… Quand on compare avec d’autres mangas des années 1980, on remarque que JoJo a des décors beaucoup plus détaillés. Araki dessinait-il lui-même les décors ou avait-il des assistants ? Dans le manoir du début du manga, les meubles semblent très grands par rapport aux personnages : est-ce un effet de style ? Ou est-ce dû au fait que les décors étaient dessinés par une personne différente ?

Au tout début du manga, je ne sais pas quel était le nombre d’assistants, ni même s’il y en avait. Ce que l’on sait, c’est que dans la partie 3, certains véhicules ont été (très bien) dessinés par Kei Sanbe, qui deviendra plus tard l’auteur du manga Erased. Mais les choses restent assez floues, on ne sait jamais vraiment qui s’occupe de quoi. Il est vrai qu’on trouve dans JoJo des bizarreries dans les architectures ou les proportions, des petites différences de style d’une partie à l’autre. Les choix graphiques varient, le niveau de détail aussi… Est-ce que tout cela venait de consignes précises d’Araki, ou de la “touche” des assistants qui se sont succédé avec le temps ? Difficile de le savoir.

Dans les premiers mangas d’après-guerre, Tezuka s’inspirait déjà de littérature britannique avec La nouvelle Île au Trésor, ou plus tard Don Dracula… Du coup, était-ce vraiment si novateur en 1987 de situer l’histoire en Angleterre et d’avoir un héros occidental ?

Cela existait dans d’autres formes de manga, en effet, mais dans Shônen Jump, au plus haut niveau de popularité du shônen, JoJo était une exception. À l’époque, dans cette revue, proposer une série avec un protagoniste non japonais était une sorte de tabou – sauf bien sûr s’il s’agissait d’un univers sans ancrage dans notre réalité. Même dans Saint Seiya, où les personnages viennent de plusieurs pays, le héros et son groupe restent japonais. À la limite, certains sont métis, comme le Chevalier du Cygne, à moitié russe. En revanche, dans le shôjo, raconter des histoires situées en Occident et mettre en scène des personnages occidentaux était courant. Pour prendre un exemple connu, il suffit de penser à La Rose de Versailles, au début des années 1970.

Je pense que l’ambiguïté présente dans les premières parties n’est pas volontaire. En réalité, elle vient surtout du style visuel. Quand on dessine des personnages aux corps extrêmement musclés – typiques du culte du corps des années 1980, omniprésent dans le cinéma d’action de l’époque – et qu’on leur fait adopter des poses inspirées des sculptures de la Renaissance italienne, de l’Antiquité gréco-romaine, voire des gravures de mode féminines, le résultat évoque aujourd’hui une imagerie à connotation homoérotique. À partir de la cinquième partie, on trouve des personnages dont l’homosexualité est plus ou moins suggérée, sans jamais être formulée clairement. Mais pour les premières parties, il s’agit selon moi d’une imagerie homoérotique purement visuelle : au minimum involontaire, au maximum esthétisée et assumée. Certains fans aiment repérer des sous-entendus dans le scénario mais je ne pense pas qu’il y ait, dans les relations entre Jonathan et Dio ou entre Joseph et Caesar, un sous-texte amoureux.

Il y a quand même une grosse fanbase qui, justement, interprète tout cela comme des rapports homosexuels entre les personnages. La volonté d’Araki n’est-elle pas de transgresser les codes, tout simplement ? Son art est très transgressif, en règle générale.

À mon sens, c’est davantage ludique que transgressif : Araki s’amuse avec le corps, avec ses formes et ses postures. Bien sûr, je pense qu’il sait parfaitement ce qu’il fait lorsqu’il transpose des poses de mannequins féminins sur des personnages masculins. Parfois, certaines postures, notamment entre Gyro et Johnny, reprennent des photos de mode à connotation érotique entre un homme et une femme. Dans ces moments-là, il ne fait aucun doute qu’Araki a conscience de ce qu’il dessine. À mon sens, ce n’est pas forcément une démarche de transgression, mais plutôt une recherche de liberté, une façon de s’émanciper des codes habituels du masculin et du féminin. Une exploration joyeuse de toutes les formes d’expression corporelle. En tout cas, dans le contexte du Jump des années 1980 et 1990, il faut reconnaître que c’était baroque et audacieux.

La célèbre porté de Gyro et Johnny, et la photographie de mode qui l'a inspiré.
Image de gauche : Versace, campagne publicitaire Automne/Hiver 1993. Photographie : Richard Avedon. Tous droits réservés. Image de droite : Steel Ball Run © 2006 Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA Inc. Tous droits réservés. Description : La pose de Johnny et Gyro sur la couverture du tome 5 de Steel Ball Run.

Mais du coup, Araki n’aurait-il pas aussi un côté « troll » ? Est-ce qu’il ne s’amuse pas à prendre à contrepied les attentes du lectorat et de ses éditeurs ? Je pense au personnage de Lisa Lisa, qui est un mentor, un personnage de femme forte assez peu courant à l’époque. Ou encore au personnage d’Avdol : Il meurt à un moment de l’histoire et les lecteurs auraient alors envoyé plein de lettres à Araki pour lui demander de le faire revenir… Araki l’a effectivement fait revenir, pour mieux le tuer à nouveau !

Le cas de Lisa Lisa, c’est quand même dommage ! Araki crée une femme hyper forte, et au final, elle passe rapidement au second plan. Pire encore, elle finit par devoir être sauvée ! Là encore, on ne peut s’empêcher de se demander quel a été le rôle des éditeurs à ce moment-là. Peut-être que quelqu’un a simplement dit : « Bon, les lecteurs veulent surtout voir des mecs ! »

Quant à ce que vous appelez le côté « troll », c’est quelque chose que j’aime bien chez Araki. Chez lui, tout peut arriver à tout moment. Il suit ses envies, sans trop se soucier de ce qu’on en pensera, dans la limite de la liberté que lui laisse son contexte éditorial, bien sûr. Et cette liberté, justement, varie d’une partie à l’autre. Par exemple, il a confié que pendant la cinquième partie, il se sentait bridé : on le recadrait souvent sur ce qu’il voulait dessiner. C’est notamment pour ça que cette partie me paraît un peu « cabossée ».

Et puis, il y a ces étrangetés qui ne relèvent pas forcément du troll, mais plutôt d’un processus créatif contenant une part d’improvisation. On peut citer la disparition de Jôtarô très tôt dans la partie 5, que je trouve surprenante alors que cela annonçait selon moi d’autres développements. Était-ce une décision imposée par son responsable éditorial ? Ou bien un simple changement d’envie, arrivé au fil du temps ? On retrouve souvent dans JoJo des pistes abandonnées et autres éléments modifiés ou contredits plus tard. Est-ce du troll ? Peut-être, parfois. Mais il y a aussi une part d’impro : Araki est un peu comme un musicien de jazz, il laisse libre cours à ce qu’il veut raconter sur le moment. Il fait ce qu’il veut !

Selon son assistant éditorial de l’époque, Araki voulait initialement que Giorno soit une fille. Et on lui avait répondu qu’une héroïne ne passerait jamais dans un manga shônen !

Je ne sais pas si c’est un clin d’œil à ce que vous évoquez, mais au début de la partie 6, on trouve un dessin où Jolyne adopte la posture emblématique de Giorno. Comme si Araki avait voulu, d’une certaine manière, se “rattraper”. Quant au fait que les éditeurs aient finalement accepté qu’il mette en scène une héroïne, c’est peut-être parce qu’il avait acquis à ce moment-là une influence suffisante pour imposer pleinement sa vision.

Les deux images du manga côte à côte. Giorno et Jolyne font effectivement la même pose. Leurs coiffures aussi sont similaires car tous deux ont les cheveux noués en natte.
© Hirohiko Araki & LUCKY LAND COMMUNICATIONS / SHUEISHA. Tous droits réservés. Description : Giorno et Jolyne qui font la même pose.

Stone Ocean n’est-elle pas la « partie maudite » du manga ? Les Japonais ne l’ont pas trop aimée à l’époque où elle est sortie, et la série a baissé en popularité… Est-ce justement parce qu’il y avait une héroïne ?

Je pense que la raison principale est que JoJo était un peu passé de mode à cette époque. La série ne correspondait plus vraiment aux standards du moment : dans Jump, c’était l’ère de Naruto, One Piece, Yu-Gi-Oh! ou Hunter x Hunter. Des univers au trait moins réaliste, avec des héros plus jeunes et une formule assez différente. Face à cela, JoJo faisait presque figure d’anomalie. Il y avait peut-être une part de sexisme, une réticence du lectorat à accepter une héroïne. Mais le facteur déterminant reste sans doute le décalage de style. À cette période, plusieurs auteurs de Jump au dessin « trop réaliste » avaient déjà migré vers le seinen. Tsukasa Hôjô (City Hunter) était parti dessiner Family Compo, et Tetsuo Hara (Hokuto no Ken), Takehiko Inoue (Slam Dunk) ou encore Masakazu Katsura (Video Girl Ai) allaient suivre la même voie. Tous quittaient petit à petit le shônen, tandis qu’Araki, lui, est resté. Résultat : JoJo était devenue la deuxième plus ancienne série du magazine, juste après Kochikame. Son contenu ne parlait peut-être plus autant aux adolescents japonais de l’époque. Pourtant, la partie précédente, Golden Wind, avait rencontré un vrai succès. Un sondage en 2018 (avant l’adaptation animée, attention) révélait qu’elle restait la préférée du public japonais. Elle avait aussi séduit un large public féminin, en particulier grâce à son casting de beaux gosses. Stone Ocean propose une atmosphère carcérale sombre, violente, un peu claustro. Peut-être que ce ton ne correspondait pas trop aux attentes du lectorat de Golden Wind. Difficile à dire : il faudrait se téléporter dans la tête des lecteurs et lectrices japonaises de l’époque pour le comprendre vraiment.

Comment est perçu JoJo aujourd’hui ? Il me semble qu’il a été considéré comme un manga très artistique avant l’adaptation animée : l’auteur a participé plusieurs fois à des expositions dans des galeries parisiennes, en 2005 et en 2007. Mais depuis le succès de l’anime en 2012, on le présente plutôt comme un manga commercial… N’est-ce pas un peu dommage ?

On parle tout de même d’un manga du Shônen Jump, ce qui fait automatiquement appartenir JoJo à la sphère mainstream. La reconnaissance plus “artistique” dont vous parlez est arrivée bien après les débuts de l’œuvre. Par ailleurs, je ne crois pas que la série animée ait eu un effet négatif sur la “légitimité artistique” du manga ou de son auteur. En tout cas, pas au Japon, où JoJo a connu une grande mise en avant dans des musées majeurs à la même époque, notamment avec l’exposition organisée en 2018 à Tokyo, puis à Osaka et dans d’autres villes comme Kanazawa. On peut aussi citer la magnifique sculpture “The Fountain Boy” d’Araki, sa première pièce d’art public, qui est installée devant l’une des sorties de la gare d’Osaka depuis 2024.

La sculpture ressemble à un vitrail sur lequel Araki a peint un personnage, et les têtes de plusieurs stands dans des bulles.
Photographie du Fountain Boy prise par Frederico Anzalone à Osaka.

En revanche – et c’est surtout le cas en dehors du Japon – l’anime a fini par devenir plus connu que le manga. Et ça, j’avoue que ça m’agace un peu ! Parce que je reste profondément attaché à l’œuvre originale. L’anime reste une adaptation – un produit dérivé, comme un peu tous les anime issus de mangas –, et il ne porte pas exactement le même ton, la même énergie. Lorsque je vois l’adaptation de Phantom Blood, j’ai presque l’impression d’assister à une relecture parodique de JoJo. C’est un peu moins vrai pour les parties suivantes, mais les deux premières ont été lourdement réinterprétées : on sent que certains passages ou certaines poses sont volontairement accentués, presque conçus pour devenir des mèmes. Et c’est finalement ce que le grand public international me semble avoir surtout retenu : ces gifs, ces extraits animés partagés sur les réseaux, qui ont pris le pas sur la bande dessinée d’origine.

Cela dit, soyons honnêtes : si le manga marche aujourd’hui aussi bien à l’international, c’est grâce à l’anime. Longtemps, JoJo a été un four commercial absolu en francophonie. L’éditeur J’ai Lu avait arrêté la publication après la partie 4, et quand Tonkam a repris avec la partie 5, les ventes étaient catastrophiques ! Aujourd’hui, c’est une réussite spectaculaire mais à l’époque, pour Tonkam, c’était presque un cadeau empoisonné.

Vous ne semblez pas porter l’anime dans votre cœur…

Je ne l’ai pas regardé en entier, ça ne m’intéressait pas. Cet anime est intéressant mais c’est une proposition différente du manga. Le simple fait d’animer JoJo est déjà une rupture : dans le manga, la gestion des poses et du temps est très particulière. Je ne suis pas loin de penser que JoJo n’est « pas animable » sans le dénaturer, car certaines étrangetés visuelles (que je trouve succulentes) nécessitent la fixité du dessin.

Je peux vous citer un exemple de bizarrerie qui me vient à l’esprit. Il se trouve dans “The Run”, un épisode du deuxième tome du spin-off consacré à Rohan (nb: en page 181 de la VF). On le voit courir sur un tapis de course, et il se tient en contrapposto (le contre-hanchement de l’art Renaissance, comme le David de Michel-Ange ou celui de Donatello) alors qu’il est en plein élan. Ce n’est pas normal, le contrapposto est supposé être une posture du corps au repos. Personne ne court comme ça (rires). Dans l’adaptation animée, Rohan se tient la hanche mais les animateurs l’ont redressé, sa façon de courir est plus crédible. Le résultat est plus logique, certes, mais on y perd cette étrangeté si propre à Araki, cette impression que ses personnages ne sont pas soumis aux lois du temps ou de la gravité.

Quelles sont vos prédictions pour la partie 9 ? Jodio sera-t-il le grand méchant de cette partie ??

Pourquoi pas ? Après tout, il y a « Dio » dans son nom…

Et pensez-vous qu’il y aura une partie 10 ? Quelle serait votre partie 10 rêvée ? Dans quel pays et à quelle époque se déroulerait-elle ?

Hum… Qui suis-je pour répondre à cette question ? Personnellement, je trouve que neuf parties, c’est pas mal. Steel Ball Run était en quelque sorte un remake des parties 1 et 3 mélangées, tandis que JoJolion reprenait des éléments des parties 2 et 4. Si l’on considère que The JoJolands réinterprète les parties 5 et 6, alors ce pourrait bien être la conclusion logique. Cela dit, The JoJolands n’est pas un vrai remake, pas de la même manière que Steel Ball Run l’était. J’avais initialement pensé qu’Araki, dans la neuvième partie, construirait un écho à Golden Wind et Stone Ocean pour fermer complètement la boucle, mais si ce n’est pas le cas, rien ne l’empêche de continuer. L’équipe de gangsters peut rappeler celle de Giorno, mais retrouve-t-on des échos concrets à la partie 6 ? Je ne sais pas, j’attends de lire la suite.

En tout cas, sur un autre sujet, on ne peut plus dire qu’Araki n’a pas conscience d’intégrer des éléments LGBTQ+ dans son œuvre : avec Dragona, il présente cette fois un personnage explicitement genderqueer (voire transgenre ? ce n’est pas tout à fait clarifié et je sais que cela fait débat en ligne), ce qui marque une évolution notable.

Et si je devais rêver d’une partie 10 ? Je pense qu’il faudrait revenir en Italie.  Ce serait une belle façon de clôturer la saga, justement, un véritable retour aux sources. JoJo a toujours eu quelque chose d’éminemment italien dans son esthétique et son esprit. Et pour parfaire la boucle, il faudrait une héroïne, pour faire écho à Jolyne. Une héroïne en Italie !

J’adore le concept de votre livre, très ludique et inventif, où chaque chapitre a « un stand » qui vient perturber agréablement notre lecture, et où vous donnez à chaque fois une playlist en lien avec les références musicales de la série… Vous avez voulu que votre livre soit à l’image du manga ?

Merci ! Pour l’anecdote, c’est pour ça qu’il n’existe pas de version numérique du livre. Ce serait tout simplement impossible à adapter :  il y a trop de bizarreries de mise en pages, d’effets qui jouent sur la manipulation physique du livre, etc. Je voulais vraiment qu’il s’y passe des choses étranges, d’en faire un livre à l’image de JoJo. Un projet qui « sort des cases » et où je ne m’interdisais rien. Heureusement, mon éditeur est un peu fou aussi : il m’a laissé carte blanche ! J’aimais particulièrement l’idée de glisser une fausse page-titre et un faux sommaire en plein milieu, en clin d’œil à la boucle temporelle de la fin de Stone Ocean. Et puis, j’ai toujours aimé les créateurs qui bousculent les conventions de leur médium, comme Yoko Taro, qui place les crédits d’ouverture de NieR: Automata… au beau milieu du jeu. J’aime ce genre d’excentricité et je m’y étais déjà essayé dans la maquette du livre sur SUDA51 dont je parlais tout à l’heure : casser le quatrième mur, demander au lecteur de pivoter le livre, troubler sa lecture, ce genre de chose.

Quel conseil donneriez-vous à des personnes souhaitant se lancer, comme vous, dans l’écriture ? Avez-vous un message pour nos lecteurs.ices ?

Ne vous bridez pas ! Écrivez ce que vous avez à l’intérieur,  ce que vous pensez être seul.e à voir et souhaitez partager. Trouvez le regard qui n’appartient qu’à vous. C’est à mon sens l’essentiel : apporter des lectures nouvelles, des points de vue qu’on n’a pas encore lus. Inutile de reparler en boucle des mêmes œuvres, certaines ont déjà été analysées sous toutes les coutures. Emparez-vous plutôt de ce dont personne n’a encore parlé. C’est ce que j’ai tenté de faire avec JoJo. Donc, si vous souhaitez écrire de manière professionnelle, choisissez un sujet neuf et personnel. Et si c’est simplement pour le plaisir, alors faites ce que vous voulez, ce qui vous fait vibrer ! Pour terminer, bien sûr, je remercie celles et ceux qui ont pris le temps de lire cette interview.

Merci à Frederico Anzalone pour cette passionnante interview !

Retrouvez le livre JoJo’s Bizarre Adventure : Le diamant inclassable du manga sur le site de Third éditions.

La couverture du livre, qui reprend quelques symboles graphiques récurrents de JoJo : les losanges, les flèches, les coccinelles, la fermeture éclair, les cœurs et, bien sûr, l'étoile des Joestar.
© Third éditions, 2019.

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Umeboshi : prune japonaise séchée et amer

Rédigé par Umeboshi

Rédactrice, Relectrice SEO, Community Manager, enfant prodige, passionnée d’univers gothiques, mangaphile, parle le japonais couramment, a rédigé une thèse de 80 pages sur JoJo’s Bizarre Adventure.

Et par Evan Garnier

Rédacteur, Relecteur SEO, Administrateur du groupe facebook « La Galaxie de la Pop culture », écrivain amateur de bières, comicsophile, regarde des vidéos youTube sur des sujets que lui seul comprend

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