[INTERVIEW] Laurent Aknin, historien du cinéma, nous présente le Dictionnaire des personnages du cinéma mondial

Laurent Aknin est critique et historien du cinéma. Il a enseigné à l’université Paris 3 Sorbonne Nouvelle et collabore à des revues spécialisées.

Il a dirigé et contribué à plusieurs ouvrages sur le cinéma : Cinéma bis, 100 films du roman à l’écran, Sir Christopher Lee, Les classiques du cinéma bis (Nouveau Monde éditions) et Mythe et idéologies du cinéma américain (Vendémiaire). Il nous présente aujourd’hui son nouvel ouvrage, le Dictionnaire des personnages du cinéma mondial, qu’il a dirigé et publié chez Nouveau Monde éditions en novembre dernier.

Cet ouvrage transversal et accessible au grand public s’intéresse aussi bien à des personnages précis (« Dark Vador », « Harry Potter », « Tarzan », « Fantômas », « Superman », « James Bond », « John Wick », « Zatoïchi », « Zorro »…) qu’à des archétypes (« Tueur », « Détective », « Blonde », « Milliardaire », « Traître », « Voisin », « Yakuza »…), des métiers stéréotypés (« Juge », « Instituteur », « Libraire », « Cinéaste »…) ou même à des acteurs qui ont forgé leur propre personnage (« Charlot »/Charlie Chaplin, « James Dean », « Bruce Lee »).

Interview de Laurent Aknin par la Revue de la Toile :

Laurent Aknin, pouvez-vous vous présenter et présenter votre parcours ?

Je dis toujours que je suis critique et historien de cinéma. Aujourd’hui plutôt historien, car j’ai arrêté la critique d’actualité depuis un an ou deux pour cause de rentabilité insuffisante. J’ai un parcours classique : université de cinéma jusqu’à la thèse de doctorat, formation littéraire auparavant, et j’ai publié une dizaine d’ouvrages d’histoire et de critique de cinéma depuis 25 ans. En même temps, je suis conférencier et j’ai été enseignant, toujours autour du cinéma.

J’ai commencé à travailler surtout sur les formes de cinéma populaire : le cinéma bis, le style péplum, l’horreur et l’épouvante. Puis j’ai élargi ensuite sur les mythes populaires et sur les grands archétypes dans le cinéma populaire.

Pourquoi un nouveau Dictionnaire des personnages du cinéma ? En quoi est-il innovant ?

Les ouvrages précédents sont déjà assez anciens. Cela faisait 35-40 ans qu’il n’y avait pas eu de dictionnaire des personnages. Et je trouvais que ce qu’on avait fait à l’époque – c’était un dictionnaire auquel j’avais participé –, c’était une excellente idée mais c’était dans une optique universitaire déjà un peu dépassée. Je voulais un ouvrage plus attractif.

D’une part, la notion de personnage est très intéressante car elle renvoie aux figures fondamentales et aux archétypes de l’imaginaire. Or, je travaille beaucoup sur les structures de l’imaginaire via le cinéma et la littérature populaire, donc c’est un sujet très important pour moi. Et d’autre part, j’ai une formation d’historien du cinéma et j’aime parler de l’histoire du cinéma de manière transversale. Bien sûr, la chronologie est importante. Mais faire des coupes transversales, c’est le principe de la nouvelle Histoire et, appliqué à l’histoire du cinéma, c’est vraiment passionnant. À travers n’importe quel grand personnage, on peut faire une mini-histoire du cinéma en réunissant des films très différents. C’est beaucoup plus vivant et plus pertinent que de faire simplement une chronologie.

Un tel ouvrage est toujours subjectif. Comment avez-vous sélectionné, avec vos collaborateurs, les personnages qui ont droit à un article dans le dictionnaire ? Quels défis avez-vous rencontrés ?

Tout d’abord, nous avons décidé de prendre à la fois des personnages nominaux comme « Zorro » ou « Tarzan » et des types bien définis comme « Architecte » ou « Nymphomane ». Ensuite, il a fallu recenser le nombre d’entrées. On est partis de 600, puis on a réduit au fur et à mesure pour arriver à 500. Il y a trois choses qui sont alors apparues. La première, c’est que certains types de personnages pouvaient être réunis en un seul. Par exemple, ce n’était pas la peine de mettre à la fois « King Kong » et « Gorille ». La seconde, c’est que toutes les professions n’étaient pas aussi intéressantes que d’autres pour le cinéma. Et la troisième, c’était que certains grands personnages littéraires ne sont pas forcément des grands personnages de cinéma. Par exemple, Madame Bovary est un personnage de cinéma, mais Fabrice del Dongo (La Chartreuse de Parme) n’en est pas un. Malgré Gérard Philipe.

On a aussi pris le parti de ne pas garder des personnages qui n’apparaissent que dans un seul film. Même lorsqu’ils sont extrêmement importants. Il fallait qu’il y ait une récurrence pour qu’un personnage soit dit un personnage de cinéma. L’exemple canonique, c’est Charles Foster Kane dans Citizen Kane : il n’y a pas d’entrée « Kane » dans le dictionnaire, bien que ce soit l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma. Mais ce personnage va apparaître ailleurs, par exemple dans la rubrique « Milliardaire ». C’est valable aussi pour les personnages littéraires. Tess par exemple, dans le roman Tess d’Uberville de Thomas Hardy adapté par Polanski. C’est un très beau film mais c’est un film unique, donc il n’y a pas non plus d’article sur Tess.

C’est un dictionnaire du cinéma mondial, mais on s’aperçoit en le lisant que le monde du cinéma reste dominé par les États-Unis et l’Europe. Quels personnages issus d’autres pays gagneraient à être plus connus en France ?

C’est assez complexe, en effet. Dans le cas de certaines cinématographies locales, par exemple le cinéma indien avec Bollywood, on peut difficilement parler de personnages mondiaux car ils ne se sont pas exportés dans des films d’autres pays. Tandis que d’autres personnages se retrouvent dans le cinéma mondial. Par exemple, le vampire : il y a des vampires britanniques, mais il y a aussi des vampires à Hong Kong, il y a des vampires mexicains, etc. Il y a un panorama plus large. On s’est alors rendu compte à quel point le cinéma américain et européen (notamment français, italien et britannique) a été dominant dans les figures de personnages. On retrouve Dracula au Pakistan, alors que c’est initialement un personnage britannique.

La difficulté a donc été de voir dans quelle mesure certains personnages étrangers (hors États-Unis et Europe) avaient eu suffisamment d’importance pour figurer dans le dictionnaire. Par exemple, pour le Mexique, ça va être El Santo, qui fait partie de la culture populaire mexicaine. Pour le Japon, on a bien sûr mis Godzilla, les  samouraïs et les yakuza qui sont connus en Occident. Mais on a mis aussi Tora-san. Tora-san, il est dans le livre Guinness car il détient le record de la plus longue série de films avec le même comédien ! Mais il est pratiquement inconnu en dehors du Japon. Alors qu’au Japon, il y a une statue et même un musée qui lui sont consacrés. Et pour le continent indien, bien sûr, on a mis Apu parce que c’est un personnage qui a eu une belle importance dans l’histoire même du cinéma mondial. C’est la découverte du cinéma bengali et c’est un film qui a été un énorme succès de ciné-clubs  et de salles d’art et d’essai dans le monde entier. Par ailleurs, certains personnages de Bollywood peuvent entrer dans des catégories plus génériques, comme « Amoureux », « Amants » ou « Vengeur ».

Le colporteur Tora-san a une silhouette charactéristique, avec un vieux chapeau, une veste à carreaux et une cigarette dans la bouche. C'est un personnage comique, très souriant et assez maladroit.
Tora-san dans Otoko wa Tsurai yo. © Shôchiku Eiga / DR TORA-SAN.

Quel article avez-vous le plus aimé écrire ? Quel est votre personnage de cinéma préféré ?

Ce n’est pas le plus glamour a priori mais, parmi ceux que j’ai écrits moi-même, c’était « Architecte ». J’ai pu parler là de mes films préférés. D’abord des péplums, en parlant de La Terre des pharaons et des bâtisseurs de pyramides. Ensuite de Fritz Lang qui est un de mes cinéastes favoris, qui a une formation d’architecte et chez qui l’architecture est vraiment un motif fondamental. Puis de Matrix, puisqu’on trouve le grand Architecte également dans Matrix. C’est ce qui est intéressant quand on fait ce type d’articles : pouvoir faire une sorte de rallye entre des films qui n’ont a priori rien à voir !

Ensuite, mon personnage préféré… Ça me semble impossible de répondre ! Je vais dire Hercule, pour ma passion pour le péplum. Mais ça pourrait être aussi Spartacus. Et sinon, peut-être Dracula. Parce que c’était un défi d’écrire sur Dracula, tellement c’est un personnage immense. Et tellement il y a de versions différentes.

Et donc, quelle est votre version préférée de Dracula ?

Ça reste Le Cauchemar de Dracula de Terrence Fisher avec Christopher Lee. Encore que, en travaillant sur le dictionnaire, je me suis rendu compte que c’était pertinent de séparer Dracula de Nosferatu…

Avec sa silhouette longue et mince, ses cheveux gris bien coiffés et son habit noir, Christopher Lee a vraiment le type du vampire aristocrate. Sur l'image, il a les canines sorties et les yeux luisants.
Christopher Lee dans Le Cauchemar de Dracula. © Hammer Film Productions. Tous droits réservés.

Il y a donc trois articles très proches : « Dracula », « Nosferatu » et « Vampire » ?

Oui parce que « Vampire », c’est plus large que « Dracula ». Mon film préféré, dans ce cas-là, ce serait  Vampires de Carpenter. Quant à Nosferatu, en voyant la dernière version en date – celle de Robert Eggers qui est extrêmement intéressante car elle condense le Nosferatu de Murnau et celui de Werner Herzog –, je me suis rendu compte que Dracula était un personnage anglo-saxon et que les variations autour de Dracula restaient donc dans une optique anglo-saxonne, alors que Nosferatu est un personnage allemand, attaché à la mythologie germanique. Et donc, même si les deux sont adaptés du Dracula de Bram Stocker, ce sont deux variations tellement éloignées que cela donne finalement deux personnages différents.

Le dictionnaire consacre aussi un article au docteur Frankenstein et à sa créature, mais le dernier film de Guillermo del Toro n’était pas encore sorti au moment de sa rédaction. Qu’en avez-vous pensé ?

Non seulement il n’était pas encore sorti mais, quand il est sorti, c’était sur Netflix. Donc, autre problème : à quel moment intègre-t-on les plateformes dans un ouvrage sur le cinéma ? Le film de Guillermo del Toro est vraiment passionnant, car je crois que c’est la première fois qu’un film respecte enfin le thème prométhéen du roman ! Mais, mis à part des projections spéciales, il n’est pas sorti en salles et c’est donc un film de plateforme. Nous avons eu le même problème avec plusieurs autres films.

Que pensez-vous de la révolution des plateformes de streaming ? Quel est leur impact sur le cinéma ?

C’est le même problème qu’avec la télévision à une époque. En parlant de Frankenstein, il y a eu une très belle version télévisée en deux volets qui était très intéressante, mais qu’on n’a pas incluse. D’un autre côté, certains films de plateforme sont ce qu’aurait pu faire la télévision à son meilleur niveau. Par exemple, le film de Kathryn Bigelow A house of dynamite, c’est vrai que c’est un super téléfilm qui est parfait sur écran TV mais, sur grand écran, je ne sais pas ce que ça aurait pu donner. Par contre, pour le film de Guillermo del Toro, c’était vraiment dommage de ne pas le sortir sur grand écran. La question se pose d’ailleurs en ce moment avec le syndicat de la critique de cinéma. Depuis plusieurs années, on se demande s’il faut intégrer les films de plateforme dans les prix de la critique ou s’il faut créer des prix différents pour les plateformes.

Concernant l’avenir du cinéma, ça fait longtemps que certains rêvent de faire des économies en se passant totalement de la sortie en salles. Par exemple, concernant le rachat de Warner par Netflix cette semaine, est-ce que ça veut dire que le catalogue Warner ne sera plus accessible en salles ? Ce serait un impact très négatif. Mais les studios Disney avaient déjà essayé, après la pandémie, de sortir leurs films uniquement sur Disney +. Et ils se sont complètement plantés, ça a failli les couler complètement ! Donc il est certain que le mode de diffusion de certains films va changer. Mais l’expérience passée a été douloureuse pour Disney donc, finalement, est-ce que les plateformes vont prendre les films pour les mettre uniquement en streaming ou, inversement, est-ce qu’elles ne vont pas plutôt en profiter pour faire sortir en salle des films qui n’étaient disponibles qu’en streaming ? C’est toute la question.

Puisque notre revue a consacré des dossiers aux adaptations des Trois Mousquetaires, du Comte de Monte-Cristo et des Misérables, nous aimerions vous consulter sur quelques personnages littéraires. Le dictionnaire consacre un article à d’Artagnan, mais pas à Milady. Est-ce parce que ce personnage, trop souvent caricaturé en femme fatale, n’a jamais été correctement adapté ?

Milady est effectivement un personnage mal compris. Il y a un seul film qui lui rend vraiment justice, c’est le film Milady et les Mousquetaires de Vittorio Cottafavi qui raconte l’histoire du roman de son point de vue. Il y a d’ailleurs un roman sur Milady qui vient de sortir, Je voulais vivre d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, qui a obtenu le prix Renaudot, et j’ai entendu à la radio : « Quelle idée originale de prendre le point de vue de Milady ! ». Alors que ça avait déjà été fait par Cottafavi en 1952 !

C’est un personnage extrêmement intéressant mais, là encore, il fallait faire des choix. Si j’avais mis Milady, il aurait aussi fallu mettre Athos, qui est d’ailleurs mon personnage préféré dans le roman. Il est plus intéressant peut-être encore que d’Artagnan, à cause de son passé, de son mariage avec Milady. Et parce qu’on retrouve ensuite sa descendance dans Le Vicomte de Bragelonne. Mais on choisissait généralement un seul personnage par roman, donc c’est d’Artagnan qui a eu droit à une entrée.

Le dictionnaire présente Lino Ventura comme le meilleur Jean Valjean. Mais je trouve Jean Gabin meilleur en Monsieur Madeleine ! Et qu’avez-vous pensé du film Jean Valjean de 2025, qui n’était pas encore sorti au moment de la parution de votre ouvrage ?

Gabin est un meilleur Monsieur Madeleine, c’est vrai. Et Ventura est un meilleur Jean Valjean ! Le dernier film avec Grégory Gadebois est assez intéressant pour cela : il s’intitule Jean Valjean donc il s’arrête à la fin de sa rencontre avec l’évêque Myriel. Car, quand on pense « Jean Valjean », on pense à l’évadé du bagne, aux chandeliers, à la maison de Monseigneur Myriel et de Madame Magloire. Et on oublie parfois la période « Monsieur Madeleine », sauf bien sûr sa rencontre avec Fantine. Puis on oublie complètement ses autres identités, « Ultime Fauchelevent », « Monsieur Leblanc », etc. À chaque fois, il s’invente un personnage différent.

Donc Gabin en 1958 commence à prendre son pli « patriarche » et il est excellent en Monsieur Madeleine, qui est un chef d’entreprise. Mais il n’est pas très bon dans la première partie, sur le Jean Valjean qui sort du bagne. Alors que Ventura, avec son côté beaucoup plus frustre et animal, paraissait un meilleur Jean Valjean.

Lino Ventura a effectivement l'air brutal. Jean Gabin, assis à son bureau avec une plume, semble paisible, mais perdu dans ses pensées.
Lino Ventura dans Les Misérables de Robert Hossein en 1982 et Jean Gabin dans Les Misérables de Jean-Paul Le Chanois en 1958. © G.E.F./Modern Media/Filmproduktion/TF1 Films Production. Tous droits réservés. © Pathé / Serena Film. Tous droits réservés.

Le dictionnaire ne consacre pas d’article à Javert. Pourtant, c’est un personnage qui varie beaucoup plus que Jean Valjean entre les adaptations françaises et étrangères. Il est traité comme l’antagoniste principal des Misérables dans les films étrangers, alors qu’en France c’est un personnage plus neutre. Comment expliquez-vous ces divergences ? Et pourquoi les adaptations françaises changent-elles souvent ses origines sociales ? (On lui attribue des origines bourgeoises, alors que dans le roman c’est le fils d’un bagnard…)

Même remarque que pour Milady : 500 entrées dans le dictionnaire et donc le choix d’un seul personnage par roman. Mais on a glissé un mot sur Javert dans la rubrique « Valjean » en précisant que, si Jean Gabin n’était pas un très bon Jean Valjean, Bernard Blier en revanche était un excellent Javert. On a aussi parlé de Bourvil en Thénardier.

Ce serait intéressant en effet de comparer les différentes adaptations, car n’importe quel film historique témoigne en réalité de son temps. Donc quand on regarde les modifications faites à une époque donnée sur une œuvre littéraire ou sur un évènement historique, on comprend un peu l’idéologie du temps : c’est typique ! Dans le cas de Javert, le film de Le Chanois date de 1958 : c’est une période non-contestataire. Donc on a un Javert assez monolithique, qui est également intéressant, mais on ne va pas creuser très fortement le personnage.

Quel est selon vous le plus grand méchant de l’histoire du cinéma (à part Dark Vador) ?

Le terme « méchant » élimine aussi Dracula, car il n’y a pas de héros dans Dracula. Le méchant ne se définit que par rapport au héros. C’est son inverse ou son reflet. Donc, en dehors de Vador et Dracula… Le Joker, bien sûr !

On devrait aussi trouver des candidats chez Hitchcock, qui a dit « Meilleur le méchant, meilleur le film ». Il avait eu une idée géniale dans La Mort aux trousses : c’était de diviser le méchant en trois personnages. Ce qui donne peut-être son meilleur méchant.

Un autre personnage qui m’a beaucoup impressionné est l’antagoniste dans La Rage du tigre campé par Ku Feng. C’est le méchant en noir par excellence ! Il n’est pas dans le dictionnaire, mais j’en parle dans un autre livre, Les classiques du Cinéma bis. Je me souviens aussi du shérif de Nottingham dans Les Aventures de Robin des Bois de Michael Curtiz.

Si Vador est considéré comme le meilleur méchant, c’est parce qu’on s’est rendu compte dans la prélogie qu’en réalité c’était lui le héros ! On pensait d’abord que c’était les aventures de Luke Skywalker mais, au fur et à mesure de la saga, on s’est aperçu que non : c’était l’histoire d’Anakin. C’est pourquoi c’est le méchant par excellence. D’ailleurs, dès l’épisode IV en 1977, il y a plus méchant que lui : c’est le Grand Moff Tarkin joué par Peter Cushing, qui est plus ou moins son supérieur et qui n’hésite pas à annihiler toute une planète ! Ce que ne fait pas Vador.

Que pensez-vous de l’évolution récente du cinéma ? Va-t-on vers des produits de plus en plus standardisés ?

Oui, mais ce n’est pas nouveau ! Dès les années 1920, on était déjà dans la standardisation. C’est une antienne qui revient très régulièrement. La standardisation est inévitable dans une industrie, jusqu’au moment où ce standard ne donne plus ses preuves. C’est à ce moment-là que de nouveaux prototypes peuvent apparaître. Le seul risque est qu’il n’y ait plus assez d’imagination ou de capitaux pour qu’un prototype puisse émerger. Mais la standardisation elle-même n’est pas un problème.

Un prototype est un film qui va donner un nouveau genre ou un nouveau souffle au cinéma. Matrix est un prototype. Star Wars est un prototype. Même Le Quai des brumes est un prototype car, le réalisme poétique, il a bien fallu l’inventer. Ainsi, certains prototypes donnent un renouvellement à une industrie standardisée, qui va elle-même reprendre ces standards pour faire des nouvelles séries, et ainsi de suite. Le problème qui peut arriver, c’est l’absence de prise de risque et de prototype.

Par exemple, on a pleuré sur l’effroyable standardisation des films de super-héros. Mais il faut se rappeler que quand on a vu Iron Man, c’était du jamais vu. C’était un coup de tonnerre dans l’industrie du cinéma. Ça a complètement renouvelé le genre du super-héros.

À propos, quel a été l’impact des univers étendus de super-héros dans l’histoire du cinéma ?

Là encore, ce n’est pas nouveau. Par exemple, dans les années 1930, il y a eu l’âge d’or du fantastique américain. Il y a eu Dracula, il y a eu Frankenstein… Puis il y a eu des suites, dont certaines étaient même meilleures que les films originaux : La Fiancée de Frankenstein, Le Fils de Frankenstein… Une merveille absolue. Il y a eu La Fille de Dracula. Pas mal. Il y a eu Le Loup-garou, il y a eu La Momie… Et puis ils ont commencé à faire – ce que l’on n’appelait pas encore ainsi à l’époque – l’univers étendu. C’est-à-dire qu’on a commencé à faire se rencontrer les monstres. Il y a eu une rencontre entre Dracula et le Loup-garou, puis entre Frankenstein, Dracula et le Loup-garou… C’étaient des univers étendus avant l’heure. Et ça devenait un peu n’importe quoi, ça versait dans la parodie et ça s’est écroulé. Quand l’univers étendu devient absurde, ça ne marche plus.

C’est la même chose qui se passe avec les super-héros, par exemple avec The Flash chez DC. Mais, une fois de plus, c’est un processus courant. Jusqu’au moment où on reprend les choses au départ et qu’on peut faire un reboot. C’est ce que tente de faire DC en reprenant la franchise Superman. Et j’ai vu les premières images de Supergirl : ça a l’air assez curieux. En tout cas, ça renouvelle.

Comment développer la fantasy et la SF dans le cinéma français ?

En ne copiant pas ! Par exemple, il y a eu un mini âge d’or de fantastique français, avec du fantastique de terroir, depuis Acide jusqu’à Vincent n’a pas d’écailles. Ça ne copiait absolument pas les films américains et ce sont des films très intéressants. De même, il y a eu un âge d’or de fantastique français entre 1968 et 1980 sur lequel je travaille en ce moment.

Donc quand un genre fantastique appartient à une culture locale, ça peut marcher. Mais quand on fait Chien 51, avec une histoire d’intelligence artificielle qui se révolte, c’est une catastrophe ! Rien ne fonctionne car c’est du déjà vu cent fois ! Parfois, le cinéma français décide de reprendre les formules du cinéma américain avec une génération de retard, c’est très embêtant. Par exemple, quand on a commencé à faire des films de zombies, la mode des zombies était déjà terminée : c’était vingt ans après Romero !

Par contre, quand des jeunes cinéastes reprennent des codes fondamentaux sans les copier mais en les adaptant, cela donne des choses vraiment intéressantes.

Puisque nous écrivons aussi des tops de mauvais films, je vous pose la question : quel est votre nanar préféré ?

J’en ai beaucoup, mais je n’aime pas le terme « nanar » ! Ce qui m’intéressait dans le Dictionnaire des personnages, c’était justement de pouvoir parler, sans distinction de valeur, aussi bien de grands classiques que de nanars. Sans classement de légitimité.

Trouvez-vous que la culture est trop hiérarchisée ?

Oui, mais aujourd’hui cela évolue. Quand j’ai écrit mes livres sur le cinéma bis avec Nouveau Monde, c’était il y a vingt ans. À l’époque, la culture bis était encore très marginalisée. Et, heureusement, ça a changé. Nous étions les premiers à faire des livres vraiment consacrés à la culture cinéphile bis et je pense immodestement que ça a servi un peu de point de départ.

Depuis, il y a eu énormément d’ouvrages. Mario Bava passe à la cinémathèque, pas en bis mais en rétrospective normale. Comme également Jesus Franco. Donc ce qui était autrefois une histoire du cinéma à part a gagné maintenant une légitimation et il y a moins de hiérarchie entre cinémas classique et populaire. Dans un bouquin comme ça, c’est intéressant de voir dans le même article « Veuve » L’aventure de Madame Muir et des films pornographiques comme Veuves en chaleur !

Dans le bis, il y a effectivement des films insoutenables de nullité, mais il y a aussi des vrais chefs d’œuvre. Et il y a des films tellement improbables qu’on ne sait même plus où se situer ! Je continue d’ailleurs à travailler là-dessus, car il y a parfois une forme de poésie involontaire dans ces films. Dans le cinéma français des années 70 par exemple, on a osé des choses littéralement invraisemblables.

La couverture du livre Les classiques du cinéma bis. Affiche d'une femme blonde en train de crier et l'ombre d'un tueur derrière elle.
Le livre de Laurent Aknin sur Les classiques du cinéma bis. © Nouveau Monde éditions, 2009. Tous droits réservés.

Donc je n’ai pas vraiment de « nanar » préféré. J’ai une affection immodérée pour  Les Dégourdis de la 11ème. C’est un comique troupier des années 1930. Et je ne suis pas le seul : quand il passe à la cinémathèque, c’est presque un film culte maintenant ! On va dire que c’est mon préféré, mais sans regard supérieur ou snob. Les nanars, je les prends au premier degré. Le monde du cinéma est beaucoup moins hiérarchisé, c’est pourquoi aussi le site Nanarland est un peu moins à la mode maintenant.

Et il y a des films comme Les Clones de Bruce Lee dont je parle dans l’article « Bruce Lee », qui est effectivement un nanar atomique où un savant fou récupère le corps de Bruce Lee à sa mort et fabrique des clones qu’il utilise pour sa science. Et donc tous ces pseudo-Bruce Lee qui ont envahi l’écran – il y a Bruce Thai, Bruce Le, Bruce Li, Dragon Lee – et qui sont réunis ensemble. Cela, sans se rendre compte que si un faux Bruce Lee était ridicule, alors en mettre quatre fois plus c’est quatre fois plus ridicule. Mais ça, c’est la loi du nanar.

Et pour conclure, Laurent Aknin, quel personnage êtes-vous ?

Bonne question ! Il y a un article « Cinéphile ». Ou, encore mieux, « Collectionneur ». Je pense que c’est là que je me classerais car j’ai été un collectionneur et, comme c’est un virus dont on ne se guérit pas facilement, j’ai encore acheté il n’y a pas longtemps une photo rare de John Carradine dans The Story of Mankind ! C’était totalement improbable. Donc je pense que je me mettrais dans « Collectionneur ». Avec la névrose qui va avec.

C’est d’ailleurs très intéressant : quand je vois les gens prendre en mains le dictionnaire, je regarde toujours quel est l’article qu’ils vont chercher en premier. Car ce n’est pas un livre qui se lit de A à Z, bien évidemment. C’est un  livre à feuilleter. Donc c’est très curieux de voir quel est le personnage que les lecteurs cherchent en premier. C’est un peu un test de personnalité.

Merci à Laurent Aknin pour cette interview ! Retrouvez ses ouvrages en librairie et sur le site de Nouveau Monde éditions.

La couverture du livre, qui présente dans des petites cases des personnages aussi variés que Catwoman, Don Corleone, Batman, King Kong, Pinocchio, Harry Potter, Astérix, E.T., Dark Vador, le Comte de Monte-Cristo, Charlot, Zorro, James Bond et un zombie !
© Nouveau Monde éditions, 2025. Tous droits réservés.

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Umeboshi : prune japonaise séchée et amer

Rédigé par Umeboshi

Rédactrice, Relectrice SEO, Community Manager, enfant prodige, passionnée d’univers gothiques, mangaphile, parle le japonais couramment, a rédigé une thèse de 80 pages sur JoJo’s Bizarre Adventure.

Comments

9 réponses à “[INTERVIEW] Laurent Aknin, historien du cinéma, nous présente le Dictionnaire des personnages du cinéma mondial”

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    Complet j’ai hâte de lire ce tour d horizon et de revoir mes personnages et thèmes préférés. Un livre indispensable à tout cinéphile.

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